J-H^OCIIL , DESSIN POUR UN CHARPENTIER DE L « AVE PICARDIA NUTRIX
des jeunes hommes et des jeunes femmes, qui pour l'entendre ont quitté leurs travaux rustiques, et dont les amours, sains et féconds, ont fait l'avenir en ces enfantelets jouant tout nus sur l'herbe, symboliseront le Repos. Du haut de la colline verdoyante, mise comme fond de paysage à la composition, descendent vers la rivière, pour s'y désaltérer, les grands troupeaux de moutons.
A ces idées générales de la Paix et de la Guerre, du Travail et du Repos, qui sont de toute éternité et d'une universalité hors des latitudes et des races, il ne poux ait, sous peine de leur enlever ce beau caractère de synthèse humai ne, être donné ni milieu ethnographique ni couleur locale. Le nu seul, sans Lequel d'ailleurs la perfection artistique est illusoire, permettra d'atteindre la vérité. Puvis de Chavannes le pratique résolument, s'élevant peu à peu, dans sa conscience et sa moralité d'artiste, de la préoccupation étroite de l'effet individuel, de la joie de faire saillir une belle hanche, de dégager d'un pli d'étoffe une opulente épaule, d'arrondir un dos d'ivoire, à l'exécution sévère de groupes de ligures et d'ensemble de compositions, où tout est équilibre, harmonie, unité. (Test que d'abord, comme je l'ai dit plus haut, pendant les premières peintures d'Amiens, l'artiste peignait directement sur la toile ses ligures d'après le modèle vivant; cette méthode le conduisait fatalement à la particularité de la physionomie, du geste et de L'attitude; tendances favorisées par L'audace habituelle à la jeunesse et par l'ambition de montrer une science récemment acquise. Aussi, presque toutes les ligures féminines de ces peintures, notamment la femme qui trait la chèvre, et la femme qui porte une corbeille de fruits, dans « La Paix ». les captives de « La Guerre », la moissonneuse et la jolie fille qui écoute, le pied sur un tronc d'arbre, du « Repos », sont des morceaux d'atelier, caressés avec la passion ardente d'un artiste, épris de toutes les séductions de la beauté qui vient de lui être révélée. Hardiment enlevées, dans un coloris d'une exubérance charmante, ces figures ne laissèrent pas, en dépit de la signature inconnue qu'elles portaient, d'exciter une certaine curiosité dans le monde des peintres et des amateurs.
Mais le peintre n'a travaillé que pour un édifice idéal; et, les toiles du
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Salon de i86>, invendues, séparées des deux premières, rentrent dans l'atelier. Un incident, provoqué par un de ces singuliers hasards, comme en est faite le plus souvent la vie, et qui la rendent d'une exceptionnelle fécondité quand le travail concourt à en favoriser les fantaisies et les impromptus, allait lui offrir la réalisation de ce qui n'avait été pour lui encore qu'un rêve, et suppléer à la pénurie, — bien volontaire, — des moyens habituels de parvenir : les relations administratives, la protection de l'Académie et des coteries. La Ville d'Amiens et la Société des antiquaires de Picardie faisaient construire un musée. L'architecte Diet rendit, un jour, visite à Puvis de Chavannes. « J'ai vu vos peintures du Salon de 1861, lui dit-il; elles m'ont beaucoup plu; si vous ne les avez pas vendues, je crois en avoir le placement. Dans l'édifice que j'achève en ce moment, de vastes surfaces sont à couvrir; « La Guerre » et « La Paix » feraient parfaitement mon affaire. Que sont-elles devenues? » L'artiste répondit qu'elles appartenaient à l'Etat, qui n'en avait point encore tiré parti. « — Fort bien, répliqua l'architecte, je vais immédiatement en faire demander par la municipalité la concession gracieuse ». Les peintures furent accordées par l'État au Musée de Picardie. Mises en place, dans la grande galerie, au premier étage, elles produisirent un effet superbe. Enchanté de cette bonne fortune, inespérée, Puvis de Chavannes offrit de compléter la décoration en peignant sur les entrecroisées, face aux grandes compositions, quatre panneaux en hauteur, correspondant à chaque sujet : un Porte-étendard et une Femme pleurant sur les ruines de sa maison; une Fileuse et un Moissonneur. Quelque temps après, l'architecte revenait voir le peintre et lui annonçait son projet de faire décorer de deux peintures murales l'escalier monumental du Musée. « Au riez-vous encore, par hasard, mon affaire, comme la première fois», ajoutait-il, en riant. Puvis de Chavannes, sans répondre, enlève les chevalets et les meubles d'un coin de son atelier, découvre deux immenses rouleaux de toile; et, les montrant à Diet, s'écrie : « Si j'ai votre affaire? La voici : Ce sont mes deux peintures du dernier Salon, « Le Travail » et « Le Repos ». Elles ont les mêmes dimensions que « La Guerre » et « Là « Paix »; elles ont été exécutées pour leur faire suite. Je les tiens à votre disposition avec joie. » La municipalité n'avait pas d'argent pour les payer;
le peintre en fit don. Quand elles furent marouflées sur les parois de l'escalier du Musée, encadrées d'une bordure de fleurs et de fruits, les deux compositions, d'une idée si gracieuse et d'un coloris si délicat, obtinrent un tel succès que les administrateurs de la Ville commandèrent à Puvis de Chavannes une nouvelle toile destinée au palier supérieur de cet escalier, entre les portes de la grande galerie.
I /artiste se mit aussitôt à l'œuvre; et, il exposait, au Salon de i865, la magistrale composition de I' « Ave Picardia nutrix ». Cette peinture lit sensation. Il y a là, en effet, une évolution imprévue du décorateur, une conception artistique nouvelle, originale; preuve indiscutable d'une rare puissance de tempérament. Aux sujets de temps et de milieu indéterminés, tels que la (luerre et la Paix, le Travail et le Repos, il a substitue celui de la représentation de la sj nthèse d'une race nationale.
« Ave Picardia nutrix » : c'est l'allégorie de la fécondité de cette belle province de France, a La Picardie produit du blé, du cidre, du chanvre et du lin; ses rivières, pour la plupart navigables, sont très poissonneuses» : Voilà ce qu'on peut lire dans toutes les géographies. L'artiste, suivant le programme général qu'il a indiqué à l'administration, en fera le thème de sa composition; mais, en conséquence de ses principes, il adopte nettement le parti pris de borner la spécialisation au paysage, — la nature est éternelle, - - et de continuer pour les personnages la généralisation de costumes et de physionomies. En effet, le caractère de modernité d'une œuvre d'art n'est point à chercher dans les particularités contemporaines qu imposent les modes et les coutumes ; on peut être ainsi moins de son temps que par l'expression, sous une forme d'apparence antique, d'une idée toujours humaine et vivante. Alors, au milieu d'un décor bien picard, d'une parfaite exactitude de lignes et de couleurs, il groupe trente-trois figures, dont les gestes, les attitudes et l'action répondent avec précision au développement de toutes les parties de ce thème, dune simplicité grandiose. Dans le verger d'une vaste ferme, des paysans tournent le moulin à blé; des femmes apportent des pommes pour une cuvée de cidre; des maçons construisent un mur de
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maison; et, une vieille femme file à sa quenouille le chanvre de pays. Sur les bords d'une rivière, des femmes tissent des filets de pêche; des charpentiers bâtissent un pont ; des bateliers conduisent de lourds chalands. Ajoutez à ces travaux professionnels les incidents de la vie journalière, qui continue autour de tout cela, incidents gracieux, pit-