ETUDE POUR « J.A PAIX
toresques, touchants : L'enfant qui veut, en portant sur sa tète une lourde corbeille de fruits, montrer sa force aux vieux parents; la mère qui allaite son nouveau-né; les femmes qui se baignent à l'ombre des saules, etc. La composition est ainsi abondamment suggestive de sensations délicates; et, elle décore magnifiquement l'édifice où on l'a placée.
En 1879, n est question de compléter la décoration du Musée par une peinture qui occupera toute la paroi faisant face au vestibule
(l'honneur; un plafond vitré devra remplacer les haies d'éclairage. La municipalité s'adresse de nouveau à L'Etat pour obtenir son concours; elle éprouve un relus. Désespérance de Puvis deChavannes qui voit ajourner, sans la perspective d'une réalisation dans un avenir plus ou moins prochain, un projet ardemment caressé, étudié avec le plus grand soin. J'ai une lettre de ce temps, émue, attristée, dont chaque mot trahit le regret douloureux d'une inactivité persistante, en même temps qu'elle contient les pensées les plus élevées sur les devoirs professionnels qui incombent à un artiste, d'une conscience irréductible dans leur accomplissement, et soucieux de sa dignité morale : « Ce qui n'est pas un rêve, écrit-il, c'est l'avertissement que j'ai reçu pour mes étrennes que le ministre de l'Intérieur a refusé le crédit pour l'achèvement des peintures murales d'Amiens. Je devrai donc probablement, cette année encore, comme l'autre, ne relever que de moi-même pour les travaux que j'entreprendrai. Vous les voudriez grands quand même, mon cher ami, mais vous aile/ comprendre que c'est impossible : l'encombrement est devenu tel dans mes deux ateliers que je dois tenir roulée, et compromettre ainsi, la partie la plus importante de mes travaux. J'entreprendrai donc encore une grande toile pour six semaines d'exposition avec une quasi-certitude de la voir revenir; et, ensuite, pourquoi une grande toile? Quel sujet puis-je traiter dans ces proportions qui ne soit un corollaire des grandes toiles que j'ai déjà faites. Le reflet doit le céder à la lumière comme intensité, et la composil ion épisodique à la composit ion s\ nthétique comme surface. Les travaux de grande dimension n'ont de sens que sur les murs; ils y prennent leur raison d'être et les nécessités de leur exécution. En dehors de cela, on ne les entreprend que pour montrer ce dont on est capable; et je n'hésiterais pas si j'avais quelque chose à hasarder, ou à prouver comme tendance personnelle; mais en ai-je assez fait, bon dieu! Le public et les artistes finiraient par ne plus même s'en apercevoir. Au lieu de cela, il y a dans le sens de l'expression bien des choses à faire, et, dans ce cas, la superficie importe peu. Si je dois rester sans travaux, je me tournerai peut-être de ce côté; en attendant, j'accomplis le travail testamentaire de mes réductions. Fade besogne si elle n'était relevée par la volonté de la mener à bout dignement. » Mais, la foi est plus forte que
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la raison. L'artiste, spontanément, à ses frais, entreprend le carton du « Ludus pro Patria», et l'expose au Salon de 1881. L'œuvre produisit une vive émotion; l'Etat en fit l'acquisition; et commanda, pour le Musée de Picardie, la peinture, qui, au Salon de l'année suivante, valut à l'artiste la médaille d'honneur de la Société des artistes français.
Dans la décoration précédente, le peintre a représenté le peuple picard sous son expression d'activité physique, ayant pour but de mettre en œuvre les richesses du sol et des eaux : « Ave Picardia nutrix ». Une autre inspiration va apporter à l'œuvre nouvelle un caractère plus élevé encore, en faire le couronnement d'une série d'idées, qui, en se développant dans leur ordre naturel, ont pris constamment une portée morale supérieure, en même temps que leur réalisation picturale devenait plus parfaite. Cette inspiration est celle du patriotisme : « Ludus pro Patria ». Sur les bords d'une rivière, qui coule avec lenteur entre les chaumières, les bouquets de frênes et de peupliers, dans un vaste paysage de bois, de champs de blé et de prairies, le village en fête est assemblé. Les hommes s'exercent au jeu de la lance. Le juge est un vieillard assis sur un tertre, près du tronc d'ormeau qui sert de but. Deux jeunes mères de famille et un chasseur de canards lui servent d'assesseurs bénévoles. Pendant ce temps, les femmes préparent le festin rustique qui suivra le jeu, ou se reposent, étendues sur l'herbe, assises au pied des arbres. C'est tout; et, cela suffit pour constituer une composition qui emplit les yeux et l'esprit d'une superbe vision d'humanité. Je visitais le Musée de Picardie un lundi de la Pentecôte; le palais était bondé d'ouvriers et de paysans. Dans l'escalier ou sur le palier du premier étage, tous les arrivants se retournaient; et, appuyés contre la rampe, sur la balustrade, regardaient le « Ludus pro Patria ». Pendant une heure, j'épie, sur ces visages d'hommes, ignorants de toute esthétique et de toute philosophie, insouciants de l'œuvre d'art, la sensation éprouvée; ils ne paraissent ni surpris ni étonnés, et moins encore troublés; ils regardent longuement, sans mot dire, sans demander d'explications; puis, ils s'en vont. Evidemment, à ces cerveaux rudimentaires, habitués aux éternels spectacles de la nature, et qui, pendant les travaux des
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champs, voient constamment des physionomies, des attitudes et des gestes semblables à ceux des personnages de la composition, cette peinture n'apportail aucune sensation imprévue, et paraissait trop naturelle, trop simple. Mais, pour tout esprit ouvert, par effet de tradition, de milieu ou d'éducation, à l'intelligence des idées générales, accessible à l'éloquence de la simplicité dans la grandeur, intéressé aux manifestations de l'âme humaine, qui, à travers les temps et les mœurs, sous une apparence extérieure de diversité, sont toujours d'une même inspiration de sentiments, le « Luduspro Patria » est d'une infinie séduction, et constitue une œuvre très belle par. la pensée et par la forme d'art. Dans la décoration <\u Musée de Picardie, Puvis de Chavannes ne se montre pas uniquement un grand peintre de figures; le paysagiste y brille d'un éclat particulier. Le quart de siècle, qui s'est écoulé entre la première et la dernière des toiles dont elle se compose, permet de faire du développement progressif de cette faculté, si rare même chez les plus illustres décorateurs, une analyse d'une certaine précision. \u début, dans les compositions de « La Paix » et de « La Guerre », les paysages n'ont été, é\ idemment, pour l'artiste qu'un élément de fonds de tableaux, dune tonalité sombre, destinés à faire valoir, par opposition, les figures claires des premiers plans; en même temps que, par certaines réminiscences classiques de poèmes et de peintures, le poète,
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« AVE PICAllDIA NUTRIX » (PANNEAU DE DROITE)
dont l'originalité était encore en chrysalide, s'efforçait d'évoquer à l'imagination du spectateur des idées de Vallée de Tempe, de Champs d'Arcadie, de rivages de mer propices aux invasions. Derrière le laurier fleuri, sous lequel sont groupés les divers personnages chargés d'exprimer les joies de la Paix, un bout de ciel laisse apercevoir des sommets, bleus et roses, de montagnes lointaines, inaccessibles, destinées à abriter des autans et de l'ennemi la tribu qu'absorbent les plus idylliques occupations. Cependant, ces paysages sont bien les aines de ceux qui les ont suivis, en ce sens qu'ils ont la nature comme point d'appui et non un système de facture traditionnelle banal. L'artiste les a vus aux Pyrénées et sur le golfe de Gascogne. Un des caractères de l'œuvre de Pu vis de Chavannes est que, du commencement à l'heure actuelle, tout s'y tient étroitement, présente une filiation directe, sans autres modifications que celles d'une forme plus pure dans une plus grande simplicité, acquises par cinquante ans d'études et de progrès. Dans « Le Travail » et « Le Repos », se manifeste nettement la volonté énergique de rejeter l'apparence, le soupçon même de ces formules académiques, qui, pour chaque paysage, comme pour chaque figure, dans une composition d'histoire ou d'allégorie, fixent immuablement la ligne et la couleur; formules dont l'obsession poursuit opiniâtrement, à travers la première période de vie indépendante, les plus résolus, comme l'auteur de ces deux
peintures, à ne traduire que des sensations personnelles de choses vues. C'est ici, un coin de mer bleue, avec des rochers roux, auquel le souvenir de la Méditerranée n'est point étranger; là, un bord de rivière, au devant de coteaux boisés, que le peintre a observés au lîas-Meudon. L' « Ave Picafdia nutrix » prouve une décisive cl définitive évolution. Puvis de Ghavannes a reconnu dans le parallélisme éiroii de la nature et de L'humanité l'élément essentiel de grandeur et d'originalité, le vrai moyen de donner de la \ ie à une œuvre. Alors, sous l'influence de l'émotion qui s'éveille en lui, il peint non plus un paysage quelconque, destiné à servir uniquement de plan aux figures, mais la terre picarde, dans sa physionomie intime, familière aux groupes vivants d'hommes, de femmes ci d'enfants, qui personnifieront la province laborieuse et féconde. \ droite, c est bien la douce et calme rivière de Somme, dont l'eau presque endormie reflète les nuages blancs du ciel et l'ombre des saulées; à gauche, qui ne reconnaîtrait de suite la renne de l'opulente campagne d Amiens, aux murs de briques roses, tapissés de treilles et de glycines en Heurs, avec le verger de pommiers, à l'herbe rare, flétrie par le piétinement des bêtes et des gens? L'évolution continuera, toujours en progression d'harmonie et de clarté, dans les peintures suivantes; et, le « Ludus pro Patria », vingl ans après, la montrera complète, dans l'imposante manifestation d'un art supérieur. I n nouveau critique de Victor Hugo, Léopold Mabilleau, a écrit que, dans son œuvre, il semble que le paysage, au fur et à mesure du développement du génie, prend plus d'importance et accentue un caractère spécial de grandes lignes et de couleurs contrastées. « La nature semble faire la leçon à l'homme. Les arbres, les fleurs s'y détachent plus vigoureusement et ne semblent plus jouer exclusivement un rôle purement décoratif, mais être une forme précise et intentionnelle de la pensée. » Cette observation peut s'appliquer exactement aux travaux de Puvis de Chavannes dans le Musée de Picardie. Désormais, le paysage devient partie intégrante, et presque primordiale, de la composition. Ah ! ce n'est point notre maître qui déclarerait, comme le peintre anglais Watts, à qui on a songé parfois à le comparer pour le goût des allégories, que « le paysage ne prouve rien ». Il y voit, au contraire,
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une des plus abondantes sources de sensations artistiques; pour lui le paysage est la nature elle-même, sentie et aimée par une âme. « Toute décoration ne peut être belle que dans la mesure où elle reflète la nature et en traduit la passion. » N'allez point d'une profession de foi aussi nette conclure à qualifier le peintre de paysagiste, comme je viens de le faire par nécessité d'écrivain. Il se défend, avec énergie, de ce qualificatif; toute spécialisation professionnelle lui parait une antinomie inexplicable. Un peintre sérieux doit tout connaître et tout pratiquer de son métier. La nature, à son opinion, ne présentant aucune différence de grandeur et de moralité entre ses formes diverses, dont l'ensemble harmonique compose l'œuvre divine de la création; il doit, avec la même conscience, avec le même amour, étudier toutes ces formes, et s'efforcer d'en faire l'image plastique, aussi belle qu'il le peut. Pendant cette dernière période d'évolution, Puvis de Chavannes applique au paysage son instinct de généralisation, sa méthode de synthèse, qui ne lui en font prendre que ce qui est nécessaire pour le caractériser ethnographiquement, et pour l'amener au point oii il peut entrer dans un vaste ensemble d'une unité absolue, hors du moment et de l'incident. Dans le « Ludus pro Patria», on sent la terre de Picardie,
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au sous-sol sablonneux, recouvert d'une couche d'humus mince, friable, qui porte une herbe courte jaunie, des fleurettes grêles aux couleurs tendres, aux parfums légers, bruyères, mauves, marguerites, etc. ; des arbustes dont les tiges s'infléchissent vite et sont garnies d'un feuillage clair. Les rivières, les étangs, les tourbières et les marais, dégagent une buée ambiante qui fait le ciel plus pâle, les bois plus sombres, et les horizons moins lointains et moins lumineux, que dans les pa\s de montagnes et sur les grandes plaines, .lai demandé à l'artiste où il avait pris ce beau paysage, et comment il l'avait étudié. « Ce passage, m'a-t-il répondu, en souriant, je l'ai vu par la portière d'un wagon pendant un de mes voyages à Amiens. Au furet à mesure que défilaient sous mes yeux ces bas-fonds de rivières bordées de saules, de veines et d'oseraies, ces collines basses qu'empièeent si piltoresquemcnt, dans la diversité de Leurs tons et de leurs dessins, les champs de blé, de colza et de betteraves, de maigres prairies et des petits bois très espacés, je notais dans mon cerveau les effets de lignes et de couleurs; et, de retour à mon atelier, j'en jetais sur le papier le résumé. La vision du paysage avail été pour moi si intense qu'il me semblait qu'une observatioi) sur place en eût affaibli la sensation et m'aurait exposé à n'en retrouver, plus lard, dans ma mémoire, qu'une image, réduite, confuse et sans \ ie ».
La décoration du Musée de Picardie est une grande œuvre qui honore son auteur et notre pays.