ETUDE POUR LE (( CHARLES MARTEL
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l'âge nubile, sa jeunesse ayant réalisé toutes les promesses de son enfance, Chloter l'épousa. Mais la vie commune ne tardait pas à devenir insupportable à Radegonde. Aux festins ensanglantés par l'ivresse des convives, aux chasses dangereuses contre les fauves, aux fêtes militaires qui sont le plus souvent de véritables combats, elle préfère les eut retiens avec les poètes que la générosité du souverain attire à la cour, les visites aux pauvres, aux malades et aux orphelins. De son palais elle a fait un hospice; l'argent qu'elle reçoit pour sa toilette et ses bijoux s'en va tout entier aux œuvres de charité. « C'est une nonne que j'ai épousée et non une reine » : répète à ses compagnons d'orgies le guerrier farouche, qui n'en aime que plus son épouse et la poursuit dans tous les couvents où elle se réfugiait pour lui échapper. Après des péripéties tragiques, la pauvre reine obtint d'habiter Poitiers. \ l'exemple donné, dans la ville d'Arles, par i\ne illustre femme, Caesaria, sœur de saint Césaire, elle fonde Sainte-Croix. Mais ce couvent, installé dans une vaste habitation à la romaine, avec des jardins, des portiques cl des salles de bains, était bien plutôt une maison de retraite qu'un monastère. L'étude des lettres figure au premier rang des occupations quotidiennes imposées aux religieuses; entre les exercices de piété, les unes filent, cousent ou brodent, d'autres copient des manuscrits, jardinent et cultivent des fleurs, (l'est le cloître de ce couvent, pittoresque, (pie le peintre prendra pour cadre de sa composa ion.
Un poêle latin, Fortunat, qui, depuis trois ans, parcourt la Gaule, en disant des vers dans les palais des princes gaulois ou francs, en devisant de littérature et de théologie avec les moines et les évèques, s'arrètant avec autant de curiosité que de dévotion dans tous les lieux de pèlerinage fameux, partout désiré et fêté pour son esprit, son élégance et sa politesse, arrive à Poitiers. 11 avait, connu Radegonde en Neustrie; et, s'était aussitôt épris de tant de charme et de beauté. Sa première visite lut pour Sainte-Croix. La religieuse, morte au monde, mais non à la vie intellectuelle, accueille le voyageur avec la grâce de la reine, offrant l'hospitalité de son palais au chantre des noces de Brunehilde et de
L'HOTEL DE VILLE DE POITIERS io3
Sighebert, au conteur des chroniques galantes de l'Italie. Fortunat ne devait s'arrêter que quelques jours dans cette ville, qui n'est qu'une étape d'un voyage de touriste en Aquitaine et Narbonnaise, après lequel il se propose de regagner son pays natal, la Lombardie; il resta vingt ans à Poitiers, et mourut évêque des Pictons. Il était devenu l'hôte de cette noble femme, qui lui inspira un amour chaste et délicat, que trahissent, à chaque ligne, ses lettres et ses poésies. Le monastère fondé, Radegonde n'en voulut point, par humilité, conserver la direction. Elle éleva à la dignité d'abbesse, une jeune fille d'une rare vertu, fort intelligente, du nom d'Agnès, élevée par elle en Neustrie, et qui l'avait suivie filialement dans son exil volontaire. Fortunat a décrit la vie délicieuse qui lui était faite par la sainte et douce amitié de Radegonde et d'Agnès. Par les chaudes après-midi d'été, on le recevait avec ses amis dans le cloître, plein de fraîcheur, orné de tentures; il déclamait ses nouveaux poèmes. L'artiste a représenté une de ces fêtes spirituelles. Au poète latin, dont l'esprit ingénieux éveillait aux joies de l'intelligence, au plaisir du raffinement de la pensée et de l'élégance de sa forme, cette âme tendre du Nord, il a eu l'exquise inspiration de donner comme auditeur, sinon comme juge, un autre poète, qui a été, en notre temps, l'incarnation de cette élégance et de ce raffinement : Théophile Gautier. Et, ainsi, dans cette œuvre d'art consacrée toute entière à la poésie, se relient le passé et le présent.
Qu'ils pensent avec des mots ou avec des formes, les artistes ont des intuitions historiques, qui échappent bien souvent aux érudits les mieux informés. Quand il peignit Charles Martel rentrant à Poitiers, après la défaite des Sarrasins, à Cénon, au confluent de la Vienne et du Clain, Puvis de Chavannes ne s'était donné pour but que de traduire une idée plastique, sévère et majestueuse, logique, vraisemblable sinon vraie, en dehors de toute préoccupation de littérature et de philosophie, Et, voilà que son œuvre est l'évocation superbe du passé, et s'identifie étroitement avec l'histoire, dans ses recherches sociales les plus profondes. Les Sarrasins, après avoir pillé Bordeaux, s'étaient avancés vers la Loire, ayant à leur tête Abderham, auquel la victoire avait toujours été fidèle. Il fallait
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lui opposer une nombreuse et vaillante armée. Dans la cruelle alternative de perdre la France ou de renoncer à la couronne, en mécontentant les êvêques, — remarquent psychologiquement les historiens, — Charles Martel n'hésita pas. Il dépouilla le clergé pour enrichir les guerriers, marcha droit aux Sarrasins qu'il rencontra près de Poitiers; et, après un combat qui dura un jour entier, les vainquit.
J'ai bien surpris et égayé l'artiste, en lui demandant, - sans conviction, il est vrai, — s'il avait voulu continuer la leçon de ces historiens, en groupant au-devant du héros tant d evéques qui le bénissent. Il n'avait point encore songé à cela.
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