J. F. MILLET ET PU VIS DE CIIWAWES
Les peintures exécutées au Panthéon par Puvis de Chavannes, qui représentent « L'enfance de sainte Geneviève », ont été la première réalisation du patriotique projet de décoration d'un grand monument national, que le gouvernement adoptait, au lendemain des terribles événements de la Guerre et de la Commune, dans le but d'affirmer fièrement l'immortalité du génie artistique de notre pays. Dès que cette immense composition, divisée en quatre panneaux avec frise, à laquelle le maître avait consacré près de quatre années d'un travail incessant, fut exposée dans son milieu définitif, elle lui conquit la popularité. Le public et les artistes sont unanimes à reconnaître et à déclarer que l'œuvre décore magnifiquement l'édifice ; qu'à l'encontre de presque toutes les peintures murales modernes, elle donne à l'architecture plus de clarté et plus de grandeur, par ses fraîches couleurs d'une exquise
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harmonie, et par son ordonnance majestueuse. Pour tout le monde, c'est un enchantement des yeux et de l'esprit. Par la beauté, par la grâce et la simplicité, « L'enfance de sainte Geneviève » évoque immédiatement le souvenir des fresques des grands peintres de la Renaissance florentine. Dans l'exposé des motifs de l'arrêté ministériel qui approuve le programme de la décoration du Panthéon, le directeur des Beaux-arts, Ph. de Chennevières, à qui revient l'honneur d'avoir mis sur pied cette entreprise, si souvent projetée depuis un siècle et toujours abandonnée, qualifie ce programme de « Vaste poème à la gloire de cette sainte Geneviève qui restera la figure la plus idéale des premiers temps de notre race, où la légende de la patronne de Paris se combinait avec l'histoire merveilleuse des origines chrétiennes de la France ». La genèse de l'œuvre de Puvis de Chavannes est toute entière dans cette noble inspiration d'associer le patriotisme et la religion, qui n'ont été si souvent qu'un même sentiment national, source de ces actes sublimes de foi et d'héroïsme qu'on définissait jadis glorieusement : « Gesta Dei per Francos ».
« L'enfance de sainte Geneviève » constitue la plus belle expression de l'art religieux dans l'école française contemporaine. Mais, dois je employer ce terme d'art religieux? N'en a-t-on pas fait l'exclusive indication d'une spécialité professionnelle? Or, dans leur conception et dans leur exécution, les peintures de Puvis de Chavannes au Panthéon sont l'antithèse même de ce qu'il implique pour le public, d'après tant d'exemples qu'il en a sous les yeux, — de conventions traditionnelles, de formules académiques, d'accessoires et d'attributs de symbolisme pieux. Les tendances vers la simplicité et la vérité du naturalisme, dont la « Radegonde » et le « Charles Martel » de l'Hôtel de ville de Poitiers, dans cet ordre de thèmes pris à l'histoire et à la légende, étaient déjà une affirmât ion très précise, se transforment en décisive et éclatante manifestation, ici, ce naturalisme tient, si étroitement au sujet, développe si nettement l'influence des idées sur les hommes et sur les choses, qu'il est bien inutile de faire intervenir l'allégorie, l'archéologie, l'ethnographie ou le mysticisme, pour provoquer la curiosité, imposer le recueillement, et emporter l'imagination au temps et dans le milieu, choi-
PUVIS DE GHÂVANNES
SAINTE GENEVIEVE E1XFANT EN PR1EHE (Panthéon).
AU PANTHEON m
sis comme cadres à la composition. Quoi de plus naturel, de plus vivant, comme physionomies, attitudes et expressions, que les personnages et le paysage, qui sont les acteurs de cet épisode de l'histoire de sainte Geneviève? « L'an CDXXIX, dit l'inscription hagiographique, saint Germain d'Auxerre et saint Loup de Troyes, se rendant en Angleterre pour combattre l'hérésie de Pelage, arrivent aux. environs de Nanterre. Dans la foule accourue à leur rencontre, saint Germain distingue une enfant marquée pour lui du sceau divin. Il l'interroge; et prédit à ses parents les hautes destinées auxquelles elle est appelée. Cette enfant fut sainte Geneviève, patronne de Paris. » Devant les évêques, les femmes se sont agenouillées dévotement; les paysans restés debout regardent avec une curiosité respectueuse; des bateliers ont amarré leur embarcation à la rive; des potiers, au bruit, quittent l'atelier; seul, le conducteur du char épiscopal demeure indifférent, accoudé lassement sur la croupe de ses mules; au long des étapes, il a assisté à tant d'incidents de ce genre! Les parents d'un malade le sortent précipitamment de sa maison pour le présenter aux saints, dans l'espérance d'un miracle. Il fait chaud; la route a été poudreuse; les voyageurs doivent avoir bien soif; on s'empresse de traire une vache pour leur offrir des tasses de lait. Pendant que saint Loup, après une caresse sur la joue de la petite fille comme il est d'usage, fait la prédiction de son avenir glorieux, les parents écoutent, avec les physionomies les plus expressives. La mère, anxieuse et fière à la fois, ne peut retenir sur ses lèvres le traditionnel « Doux Jésus !» ; le père s'efforce de la tranquilliser, quoique les paroles mystérieuses de l'évêque ne laissent pas de le préoccuper : Voilà la scène dans toute sa simplicité, et dans toute sa vraisemblance, sinon dans sa vérité absolue. Sur un panneau voisin, Puvis de Chavannes a représente la vie pastorale de Geneviève. L'enfant est en prière devant une croix. Un bûcheron et sa femme, « groupe naïvement ébahi », la contemplent. Au dernier plan, un laboureur a abandonné sa charrue; et, se dissimulant derrière un arbre afin de ne pas intimider la petite sainte, s'associe à sa prière fervente pour écarter du pays les maux de la famine et de l'invasion.
Les costumes de tous ces personnages sont-ils bien ceux des paysans
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des environs de Paris, au temps où vivait sainte Geneviève? Saint Loup et saint Germain portent-ils des chasubles, des mitres et des crosses dune exactitude contrôlée par l'archéologie? Pourquoi en avoir souci? L'instinct historique de l'artiste, — supérieur à l'érudition la plus savante parce qu'il crée, à défaut d'une certitude des choses extérieures constamment modifiées, celle d'une humanité, toujours la même dans la manifestation de ses sentiments et de ses sensations, — fait revivre avec intensité un passé dont le spectacle nous émeut profondément. On y trouve, dans la généralisation dune vaste et précise synthèse, ce que devaient sentir et exprimer physiquement des personnages, qui ont changé de vêtements sans doute, mais dont L'âme et le corps n'ont point subi, même à travers de nombreux siècles, une transformation qui puisse nous les rendre aujourd'hui incompréhensibles ou mystérieux. La figure si typique de saint Germain a été inspirée au peintre par la rencontre d'un dignitaire de l'Eglise, au nom inconnu, qu'il n'a fait qu'entrevoir, mais dont la ligure, - - corps ascétique, visage anguleux, nez; aquilin et geste impérieux, - a évoqué immédiatement devant ses yeux la personnification sociale de l'épiscopat.
Avant de peindre son polyptique du Panthéon, Puvis de Chavannes n'a lu ni les Boliandistes, ni la « Gallia Christiana », ni Augustin Thierry, ni Michelet, ni Monteil; il n'a point songé à visiter les musées de Cluny, de Saint-Germain, de Troyes, etc., les collections des fouilles de Charnay, d'Arc} et de Caranda, pour connaître la civilisation mérovingienne. La nature vivante lui a suffi comme source d'inspiration et de documents. Il est allé, un jour, dans la plaine de Nanterre pour s'en mettre dans les \ eux l'atmosphère et le paysage; il a observé avec soin la perspective, par rapport à la Seine, du mont Valérieu qu'il rêvait de prendre comme fond ; puis, il est revenu s'enfermer dans son atelier de \euilly, ne demandant qu'à la représentation sévère et fidèle de l'humanité, d'après le modèle, le secret de la vie dont son œuvre est remplie.
Mais si le peintre ne consulte point les musées d'archéologie, il étudie minutieusement l'édifice auquel est destinée sa composition; et, c'est là que se manifestent la conscience professionnelle, la haute moralité et