UN SOUVENIR DE LA VIE DU POUSSIN
n vient de voir quel beau type humain a produit en Puvis de Chavannes un demi-siècle de foi, d'énergie et de travail. L'artiste est à chercher à travers l'œuvre ; l'analyse des conditions de sa faculté créatrice en définira le caractère et l'originalité. Au cours de cette enquête de psychologie, le peintre m'écrivait : « Je serais plus qu'embarrassé de développer une esthétique quelconque, étant un être essentiellement instinctif, et juste le contraire d'un compliqué. S'il m'arrive de penser à ce que j'ai pu faire jusqu'ici, j'y découvre non pas la recherche, mais le besoin de la synthèse, sans jamais tomber dans l'épisodique; les scènes que j'imagine restant néanmoins probables et humaines... Je ne crois pas qu'on puisse analyser un cerveau comme on décrit les rouages d'une montre. L'artiste est insaisissable; en lui prêtant une technique et des intentions en dehors de l'évidence, on est à peu près sûr de se tromper. Sa technique n'est autre chose que son tempe-
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rainent ; et, ses intentions, s'il est sain d'esprit, relèvent du simple bon sens; - -c'est déjà bien joli. — Il n \ a qu à regarder le tableau bien en face, tranquillement et jamais par derrière où le peintre n'a rien caché, o
dette déclaration, d'une spirituelle simplicité, était un précieux et loyal conseil, que l'écrivain a suivi respectueusement, assuré ainsi d'écarter de ces pages toute apparence de paradoxe, d'hypothèse ou de fantaisie.
I^e premier principe artistique pour Puvis de Chavannes
est que le peintre ne doit peindre que lorsqu'il a quelque chose à dire; (pic ce qu il veut dire lui apparaît nettement comme utile, indispensable, représentant ce (pie Kant appelle « l'impératif catégorique de la moralité » ; dans cette certitude, il a l'obligation sociale de le dire hautement, sans cesse, envers et contre tous, au besoin, quelques conséquences douloureuses que cette affirmation puisse avoir pour lui.
Millet écrivait un jour, avec une profonde philosophie : « Ce n'est pas tant les choses représentées qui font le beau que le besoin qu'on a eu de les représenter; et le besoin lui-même a créé le degré de puissance avec lequel on s'en est acquitté, o A coté, au-dessus même, du peintre, qui exerce sa profession honorablement, avec loyauté, qui travaille pour vivre ou pour satisfaire ses goûts, il doit y avoir le penseur, à la conscience duquel
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LA GENESE D'UN OEUVRE
l'art n'apparaît point exclusivement comme un moyen facile de parvenir à la réputation et à la fortune, mais qui le considère comme une fonction sociale, dont l'exercice est pour lui un devoir dans la vie; ou, à défaut d'une telle ambition, avec un sentiment peut-être plus exact de la vérité, en fait l'expression élevée du besoin naturel d'être, sur cette terre, utile et bienfaisant. S'il est vrai, comme la science l'affirme, que tout icibas n'est qu'illusion des sens; se consacrer à embellir cette illusion, à la rendre féconde en sensations, joyeuses, délicates et saines, qui permettent de croire à une heureuse réalité, est encore un bel idéal d'humanité.
En conséquence de ce principe d'indépendance absolue dans la conception, il ne saurait y avoir de volonté supérieure à celle de l'artiste, qui puisse dicter la forme de sa pensée et la modifier quand elle est exprimée. A voir avec quelle farouche énergie, quel stoïcisme inaltérable et quelle fière impassibilité, cet artiste, pendant trente ans, a marché seul, sur la route déserte, allant toujours droit devant lui, sans jamais jeter un regard en arrière ni de côté, pour savoir s'il est accompagné ou suivi, présentant un front serein, sinon indifférent, aux attaques et aux injures, il est certain qu'il a obéi à cet impératif catégorique de la moralité; l'ambition