‹ Puvis de ChavannesChapitre 39 sur 42 · L ENTHOUSIASME I. INDUSTRIE · texte numérisé non relu

L ENTHOUSIASME I. INDUSTRIE

apportera un fort appoint de résistance l'inexpérience d'une sorte de technicité nouvelle, imposée par les dispositions de remplacement? On n'était pas, dans son entourage, sans préoccupations de l'éventualité d'un

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échec; l'artiste lui-même, si consciencieux, et, au fond, plus timide qu'il ne le paraît, avait la crainte intime de les justifier. Au début de l'entreprise, il écrit humoristiquement, à ce propos, à un ami : « Je continue à me débattre avec mon escalier, que le diable emporte! Cela va cahin-caha, jusqu'au jour où, enfin rompu à ce genre de travail, je pourrai parler sans trop ànonner ». Cette œuvre va être la démonstration de la puissance de ces qualités professionnelles qu'il a acquises pendant sa vie laborieuse : L'esprit de méthode, la discipline morale, la docilité du cœur et l'abnégation. L'architecte et les sculpteurs ornemanistes qui le précédèrent dans l'escalier ont donné à cette partie de l'édifice une première forme définitive. Quelle qu'elle puisse être, il ne cherchera point subrepticement à la modifier, ni par des artifices à \ échapper; au contraire, il s'ingénie à adapter avec justesse sa pensée personnelle à toutes les exigences de leurs combinaisons. Ses principes d'unité et de synthèse, il les respecte religieusement. Par de longues méditations, il saura trouver une composition, qui, sans rien en sacrifier, résoudra ce difficile problème de tirer d'une idée générale, très claire, correspondant directement ail caractère social du monument, une série de motifs qui en sont les éléments essentiels, inséparables, tout en ayanl chacun le pouvoir de produire une sensation particulière, indépendante de celle que le spectateur, sans plus de fatigue, pourra recevoir de leur collectivité. Il peint la glorification des Vertus de Paris, constituant dans leur ensemble la figure morale de la grande cité : Le Patriotisme, la Charité, l'Ardeur artistique, l'Etude, l'Esprit, la Fantaisie, la Beauté, l'Intrépidité, le (mite du souvenir, l'Industrie, l'Urbanité et la Poésie. Le Patriotisme : C'est une femme, debout, majestueuse, personnifiant la Patrie, qui remet le drapeau national à un explorateur; un génie, porteur de palmes et de couronnes de lauriers pour les vainqueurs, se tient près d'elle. Lue belle jeune fille tend la main à une pauvre mère de famille, accompagnée de ses deux enfants, qui grelottent de froid au pied d'un mur : C'est la Charité. L'Ardeur artistique se s\ mboliseîra ainsi : Aux pieds d'une statue antique, la Vénus de \ ienne, des étudiants dessinent, peignent, font de la musique, pensent et rêvent à l'immortelle Beauté. Dans un cabinet rempli de livres, d'instruments scientifiques, des tra-

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vailleurs cherchent la solution de problèmes ardus : Ils allégorisent l'Etude. Ces Vertus primaires occupent les grandes voussures de l'escalier. Deux jeunes filles sont assises au bord de la mer, l'une lit à sa compagne une page d'un livre nouveau; une jolie femme, couchée indolemment parmi les fleurs, tend la main vers l'oiseau bleu qu'elle caressait, qui s'envole à tired'aile, et après lequel l'amour court en vain ; un génie présente un miroir à une coquette, près de qui un paon fait la roue; un jeune homme se penche sur l'eau pour sauver un malheureux qui va se noyer; une ombre féminine dépose une lampe allumée sur la pierre d'un tombeau ; une vieille femme présente, en souriant, à une jeune fille une fleur qu'elle vient de cueillir. Ces diverses figures, placées dans les tympans, personnifient l'Esprit, la Eantaisie, la Beauté, l'Intrépidité, le Culte du souvenir et l'Urbanité. Sur deux panneaux d'angles, l'Industrie surveille des amours décorant un vase et martelant sur l'enclume une pièce de métal; et, l'Enthousiasme, au visage inspiré, aux yeux brillants, élève au-dessus de sa tête des palmes, pendant que des enfants, à côté d'elle, soufflent dans les trompettes de la Renommée. Deux figures qui représentent la Ville de Paris ancienne et la Ville de Paris moderne, portant sur la main, à la façon des donatrices du moyen âge, l'une, la Sainte-Chapelle, l'autre, l'Opéra, indiquent que la pratique de ces Vertus a été et sera toujours la gloire de la cité.

Enfin, au plafond, l'artiste a placé l'allégorie de la Poésie, qui, par Victor Hugo, en ce siècle, constitue la plus éclatante manifestation du génie parisien : « Victor Hugo offrant sa lyre à la Ville de Paris. »

Vers une loggia de marbre, porche grandiose d'un hôtel de ville idéal, le poète, tête nue, enveloppé du manteau des Immortels, s'avance. Auprès de lui, les ailes éployées, la lumière divine au front, sa Muse familière porte la lyre. Dans le ciel azuré, suivent l'Idylle, le Drame et la Tragédie. Assise sur le devant de la loggia, la Ville, rayonnante de beauté et de jeunesse, reçoit, l'hommage de Victor Hugo, et va lui remettre la couronne de laurier d'or, que tendent trois belles femmes debout derrière elle, qui personnifient la Littérature, la Science et l'Art. Le secrétaire officiel s'apprête à écrire sur une tablette commémorative les paroles du poète. Des jeunes gens agitent avec enthou-

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siasme des palmes et des rameaux d'olivier; le héraut fait flotter triomphalement la bannière municipale.

L'exécution de l'œuvre scia superbe, originale, nouvelle, en raison de l'application rigoureuse des mêmes principes de liante moralité artistique qui ont inspiré sa conception. L'escalier - seuils, rampes, parois et plafond est de pierre blanche. L'artiste se préoccupera avant tout

de mettre sa peinture en rapports absolus de lignes, de lumière et de couleur avec l'architecture et l'ornementation sculpturale du monument. Dans les voussures, les écoinçons et les tympans, il insère avec précision des ligures légères, souples, discrètes, qui ne heurtent ni ne cachent les contours et les profils; il n'hésitera même pas à les subordonner à la décoration des fonds, s'iiigénianl à mettre dans le ciel, sur le paysage , aux bordures, les tons les plus tendres, les plus délicats, les plus frais : Des bleus de saphir, des violets d'hyacinthe, des roses d'églantine, et les ors fondus des crépuscules prîntaniers. Puvis de Chavannes a vraiment fait là du grand décor, de ce décor si simple, si équilibré, si logique, si normal, qu'on le voit sans le regarder, qu'on l'admire sans l'analyser, et dont on jouit instinctivement, dans la plénitude de la satisfaction de tous les sens. Quand la première inarche de l'escalier est franchie, c'est une entrée dans la lumière; elle tombe, elle rayonne de partout, douce, fraîche, limpide; elle vous baigne dans une atmosphère de clarté, qui est un repos cl une \ olupté.

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