TUDE D HOMMES EN PBIEBE
de volutes; on fait des chandeliers qui portent des petits châteaux,
desquels, comme si c'étaient des racines, il s'élève quantité de branches
délicates, sur lesquelles des figures sont assises; en d'autres endroits, ces
branches aboutissent à des fleurs dont on fait sortir des demi-figures, les
unes avec des visages d'hommes, les autres avec des têtes d'animaux, toutes
choses qui ne sont point, qui ne peuvent pas être et qui n'ont jamais
existé. Cependant ces nouvelles fantaisies prévalent tellement aujourd'hui
qu'il ne se trouve presque personne qui soit capable de découvrir ce qu'il
y a de bon dans les arts et qui en puisse juger sainement ». Cette belle
page d'esthétique rationnelle contient le principe d'art décoratif dont
Puvis de Chavannes a fait le dogme qui a inspiré tout son œuvre et qu'il
définit ainsi : « Le véritable rôle de la peinture est d'animer les murailles.
A part cela, on ne devrait jamais faire de tableaux plus grands que
la main. »
Pour les décorateurs qu'était généralement jusqu'ici la figure féminine? Un motif d'ornementation, d'arabesques, de volutes et de rinceaux; le mannequin de riches draperies, de luxueuses étoffes et de broderies d'or et d'argent, d'orfèvreries et de joyaux. Sous cette figure, dont elle n'est que l'enveloppe, il a vu l'aine; il ne l'emploiera que pour l'expression d'une noble idée, d'un sentiment délicat, dans la reproduction de sa grâce et de sa beauté, telles que Dieu les a faites pour embellir et justifier la vie. Il peuple son œuvre de paysans et d'ouvriers qui travaillent, de mères qui allaitent et caressent leurs enfants, de jeunes filles qui s'initient aux devoirs du ménage, de jeunes hommes qui s'exercent, pour la patrie, aux jeux de force et d'adresse, de femmes qui se baignent pour être plus belles et plus fraîches, de vieillards dont la vigueur et la sérénité sont l'exemple de la bienfaisance des vertus familiales. Sa mythologie elle-même est humaine; elle ne représente que de hautes aspirations et des actes simples, sous la forme d'êtres qui vivent et pensent comme nous, pour remplir une destinée qui ne parait point différente de la nôtre, dans l'origine et. dans le but. Ses Muses, ses allégories apparaissent comme les jeunes sœurs de cette « Eva Pandora », si grave, si majestueuse, si fière, dans sa pudique et radieuse beauté naturelle, où n'entrent ni désir de volupté, ni fantaisie de rêve, par laquelle Jean Cousin inaugurait la grande période de la Renaissance française; et, fusionnant la tradition chrétienne et la fable du paganisme, résumait notre génie, tout d'aimable simplicité, de clarté rayonnante, de grâce robuste et de douce moralité, en opposition avec la fade galanterie et le maniérisme exhubérant (pie l'École italienne avait importés à Fontainebleau, Ses femmes sont de la famille artistique de Poussin et de Le Sueur qui nous ont donné la joie de tant de créations exquises, où la forme est si pure, le coloris si harmonieux.
Mais aucune de ses peintures n'a quoi que ce soit qui touche, même par le plus infime détail, à la mascarade mythologique de Lebrun, de Mignard, des Coypel, de Nattier, où la licence poétique justifie à peine, par la nécessité de l'interprétation des tvpes classiques des dieux et des déesses, les nudités provocantes, les attitudes audacieuses, source de fortune et de renommée pour les modèles féminins, aussi peu insen-
LA GENESE D'UN OEUVRE 35
sibles, sur la terre que dans l'Olympe, aux regards de Jupiter. On n'y trouve rien non plus de cette antiquité mondaine, prétexte ingénieux pour Lagrenée, de Troy et Raoux, aux chatoyements des étoffes précieuses, aux étincellements d'armures, aux flamboyements des panaches, au milieu desquels les héroïnes mettent l'éclat de leurs chairs nues, la fulgurance de leurs chevelures d'or, et la séduction de leurs sourires voluptueux. Le xvmc siècle ne l'a point tenté, avec ses Tircis et ses Clitandre, vêtus de satins roses et bleus, courtisant, sous les charmilles, des Amaryllis et des Sylvie, aux corsages échancrés, chapeaux et paniers fleuris laissant voir des jambes fines et des pieds mignons qui mènent la ronde joyeuse des juvéniles et ardentes amours. Le maître de « La Moisson », du « Sommeil », du « Doux Pays », n'a des affinités spirituelles qu'avec Prud'hon, qui ressuscite Théocrite et Longus, crée des œuvres d'une si fraîche poésie, où le charme le plus troublant s'allie à la forme la plus chaste; et, dont l'âme, dans son ingénuité hardie, s'élève parfois jusqu'aux sommets vertigineux de la passion, sans cependant jamais y brûler ses ailes.
Par suite de ce culte delà logique et de la vérité, Puvis de Chavannes ne comprend et n'admet, en décoration murale, la représentation de l'humanité que dans les conditions du tableau, qui donne au spectateur l'illusion d'une baie ouverte sur la réalité et sur la vie; il répudie, avec énergie, toute disposition aboutissant aune déformation quelconque de ce que Dieu a fait. Son aversion pour le « plafond » , par exemple, est devenue légendaire dans le monde artistique. 11 adressait, il y a quelques années, à un ami, cette virulente apostrophe contre ce mode de
composition : « E vous a-t-il dit que nous avons visité ensemble
l'ébauche intérieure de l'Hôtel de Ville. Il ne sera pas terminé avant dix ans. J'ai appris en outre, de source malheureusement très sûre, que l'espace réservé à la décoration est dès à présent considéré comme devant être à peu près nul. Boiseries et tentures d'étoffes « for ever », à part cinq grands nigauds de plafonds dans la salle des fêtes, à une hauteur vertigineuse. Et puis des plafonds! mais j'aimerais mieux ramasser du crottin sur la grande route ». Aussi, dans l'escalier de la Préfecture
(le la Seine, le peintre, à l'imitation d'Ingres, au Louvre, pour 1' « Apothéose d'Homère », a-t-il exécuté en tableau le sujet de « Victor Hugo offrant sa lyre à la Ville de Paris », et l'a fait encadrer, dans la voûte, comme tel et non à la façon d'un plafond.
Jusqu'à Puvis de Chavannes le paysage n'avait
été tenu par les décorateurs que pour un fond de toile gracieux el pittoresque, utile tout au plus dans les scènes de genre, el dans les fantaisies d'un caractère virgilien ou idyllique; il n'était encore venu à l'esprit d'aucun qu'il pût être par lui-même le motif essentiel d'une œuvre monumentale. L'honneur est au maître d'Amiens d'avoir, le premier, démontré quelle source abondante, inépuisable, de fortes sensations, il \ a dans l'application ;i l'art décoratif de la belle parole de l'Écriture : « Le ciel, la terre et les eaux racontent la gloire de Dieu ». Alors, il a fait entrer triomphalement dans ses peintures nos arbres, nos bois et nos prairies, nos lacs et nos rivières, nos collines et nos montagnes, notre soleil; et, les peintures en ont été immédiatement illuminées, animées et grandies, à devenir une apothéose de la nature.
Sans aucun doute, l'Histoire mettra l'artiste qui a fait les paysages de l'« Ave Picardia nutrix », du « Ludus pro Patria », de « L'enfance de sainte Geneviève », de « Marseille, Colonie grecque », du «Pauvre pêcheur », de « L'Hiver » et de « L'Eté », aux côtés de Claude Lorrain,