I I I II II' DE CHOQUIS
LA GENESE D'UN OEUVRE
de Corot, de Rousseau, etc. Comme
eux, il est bien, et magnifiquement, de
notre race et de notre sol.
C'est la France qui sourit dans
la lumière de son ciel, dans la fécondité de sa terre, en ces merveilleux
paysages inspirés par la contemplation
enthousiaste de la nature, des plaines
de la Picardie aux collines du Rhône,
de la Côte d'azur aux rivages de
l'Océan.
Mais l'artiste, dans sa correspondance avec ses élèves, va nous dire
comment il aime et comprend le
paysage; et, ce qu'on peut faire des
plus modestes ou tout au moins de
ceux qui paraissent tels en comparaison des paysages que l'histoire,
la tradition et la mode ont consacrés :
« Je vous remercie de cœur de votre affectueuse et très intéressante lettre.
Je l'ai reçue le soir même de ma rentrée à Paris, car j'ai fait aussi mon voyage, si l'on peut donner ce nom à une très rapide excursion « au pays ». lies proportions sont par là bien observées, car votre carrière s'ouvre et la mienne se ferme. La vue des contrées si belles que vous parcourez convient études d'enfants à votre essor naissant, elle
vous ofl're des richesses de toute sorte dans lesquelles vous n'aurez qu'à choisir. Pour moi, mon siège est désormais bien déterminé, bien limité, et je ne me ravitaille plus qu'en France. J'ai eu aussi mes torrents, mais ils tombaient du ciel; et mon fleuve jaune était fait de toutes les boues de la Bresse. Malgré tout, quelques buissons fleuris et des bois parfumés m'ont ravi, — c'est de la musique de chambre, comparée aux puissantes harmonies qui vous ont frappé, mais elle a sa grandeur et sa grâce calme et bien pénétrante...
« ... 11 faut (pie l'homme conserve le sentiment de la puissance dans la création; et faire beaucoup avec peu est une bien autre jouissance pour lui (pie de se traîner péniblement à la remorque de certaines beautés qui ne sont pas à l'échelle humaine. Nous causerons de tout cela. »
« Ce (jue vous m'écrivez me donne un vif désir de vous entendre sur votre vo\ âge et de connaître ce que nous en rapporte/.. Ce sera notre provision d'hiver, nous en causerons; et, quand nous différerons, Brébant prononcera entre nous. Je ne sais si vous me convertirez aux sites alpestres que je n'ai jamais beaucoup aimés à en juger par l'épanouissement physique et moral «pie m'a fait éprouver une vue de plaine, après quelques semaines passées dans les Pyrénées. Dans tous les cas, votre excursion au cordeau dans la neige et la glace m'a donné la chair de poule, et j'ai senti que je ne m'enrôlerai de ma vie dans les montagnards et les crevassiers. Tout cela n'empêchera pas qu'un jour vous ne tiriez, un excellent parti de ce pays où vous avez passé de bons jours. »
Pendant un assez long temps, des mois souvent, l'idée reste en gestation; mais, elle se rappelle fréquemment au cerveau et aux yeux qui en traduisent instinctivement en croquis les premières sensations, rapides et sommaires. Tout à coup, au moment le plus imprévu, dans la rue, au lit, en voiture, à l'atelier, l'idée s'est formée; il semble qu'elle frappe au crâne; et, l'artiste s'écrie joyeusement : « J'ai trouvé. » Alors, il jette sur le papier — feuille volante ou carnet — un dessin, qui résume ce qu'il a « vu ». La puissance visuelle est, en effet, une des facultés maîtresses de ce tempérament. Tout ce qu'il lit, écoute ou observe se transpose instantanément en une vision de peintre, dans les
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dispositions et les formes des éléments d'une décoration ou d'un tableau, suivant l'importance de ce qu'elle contient, avec les lignes, les plans et les groupements presque toujours définitifs; car cette vision n'est jamais trop peu précise pour qu'elle reste à l'état de rêverie, état dont personne plus que lui n'a une impulsive aversion, et qu'il tient pour un des symptômes indiscutables de l'impuissance ou de l'affaiblissement en matière de création intellectuelle. La « vision » est d'ailleurs le terme familier dont, en parole et en écriture, il se sert pour indiquer le travail de son imagination; il en précise le caractère, dans ce billet à un de ses disciples qui voyage en Italie : « L'heure est trop prochaine où je vous embrasserai de tout mon cœur, pour que je réponde comme je le voudrais à l'adorable lettre que j'ai reçue de vous hier. Elle m'a fait un bien grand plaisir de toutes les manières imaginables. Un seul point noir pourtant : vous reviendrez ici, la vue éclaircie, saturée, fortifiée par le spectacle journalier de beautés artistiques et naturelles de la plus grande intensité, tableaux mûris par le temps, paysages du ton le plus profond, etc. Qu'allez-vous penser devant mes visions qui sont, à prendre les choses au mieux, une complète transposition des lois naturelles. Bien heureux si je leur suis resté parallèle. Enfin, vous verrez; mais la bonne opinion que vous gardez de moi à distance me fait une peur bleue » .
Puvis de Chavannes « voit » son œuvre telle qu'elle sera dans toutes ses parties, même pour les compositions les plus vastes et les plus compliquées. Mais, tant qu'il y a, là ou ici, quelque lacune, quelque « trou », il ne la met point au jour; il la tourne et retourne dans son cerveau jusqu'à ce qu'elle lui apparaisse définitive et complète.
A partir de ce moment, l'artiste entre dans la période, longue et laborieuse, des études nécessaires à la préparation des matériaux de la peinture. Le matin et le soir, pendant la longue course à pied qu'il fait, presque chaque jour, pour se rendre de son atelier de la place Pigalle à celui de Neuilly, — 5 kilomètres et demi à vol d'oiseau — , il médite et travaille mentalement. Il dessine des yeux. Le ciel, l'atmosphère, les parcs, les jardins, les arbres, les maisons et les passants lui sont une
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inépuisable matière à observations de groupes, de gestes, d'attitudes, de