XII. — AVE PICARDIA NUTRIX (LA RIVIÈRE
Après la mise en place et le succès des quatre grandes compositions offertes par l'État et par l'artiste au Musée de Picardie, la ville d'Amiens se décida enfin à commander elle-même à Puvis une composition nouvelle , l'avant- dernière de cet ensemble. Ce fut l'AvE Picardia Nutrix , du Salon de 1865.
Cette grande toile s'étend aujourd'hui en haut du palier du grand escalier inonumental, entre les murs que décorent LE Travail et le Repos. Une grande porte centrale en sépare presque complètement les deux moitiés, échancrées, aux extrémités, par deux petites portes latérales. A gauche est représentée la cueillette des pommes ; à droite, le raccommodage des filets et la construction d'un pont sur un des innombrables bras de la Somme.
« Tout cela n'est pas particulièrement picard — disait Paul Mantz — mais M. Puvis de Chavannes se plaît, non sans raison, dans les généralités épiques et il préfère ce qui agrandit à ce qui particularise. »
Entendons par là que Puvis n'a point cherché à faire reconnaître telles scènes et tels décors déterminés de la région d'Amiens. Fidèle à son procédé
habituel, l'artiste n'emprunte à la réalité vivante que quelques notes justes, longuement méditées, qui suffisent à donner corps à une impression générale. Selon sa formule, il a cherché à « faire beaucoup avec peu ». Quelques massifs d'arbres, de l'eau, un grand ciel sur un terrain bas, suffisaient à localiser la scène et ne nécessitaient pas de longues études en plein air. Mais notons bien qu'un vif sentiment de la nature est au fond de tout cet art : « La nature m'émeut profondément, je vous l'assure — écrivait-il en 1861 — et c'est pour cela qu'il m'est impossible de la prendre à haute dose. Un quart d'heure de promenade dans le sentier qui me plaît meuble mon cerveau pour longtemps, //'en accusez que sa faiblesse ».
Avec ces éléments essentiels, Pu vis a créé un paysage « vague et tendre de ton comme un Corot », ainsi que le remarquait déjà Gautier. Comme l'admirable paysagiste, il ne connaît rien de plus beau à peindre que la fraîcheur d'un coin de rivière, la noble mélancolie d'une ondulation de terrain. Il n'est pas nécessaire d'aller bien loin pour trouver tout cela, u Pour moi, — écritil à un voyageur — mon siège est désormais bien déterminé, bien limité et je ne me ravitaille plus qu'en France... Quelques buissons fleuris et des bois parfumés m'ont ravi. C'est de la musique de chambre, comparée aux puissantes harmonies qui vous ont frappé ; mais elle a sa grandeur et sa grâce calme et bien pénétrante. »