XIII. — AVE PICARDIA NUTRIX (LA CUEILLETTE DES POMMES
Il s'en faut de beaucoup que toutes les oreilles aient été sensibles dès cette époque à cette « musique de chambre », et c'est sans doute l'opinion de la majorité que représentait Louis Auvray lorqu'il se déclarait glacé par le ton froid et monotone de l'AvE PICARDIA. Mais le nombre des partisans s'augmente peu à peu. Privât, par exemple, déclare à cette date la couleur de Puvis plus décorative, plus fine qu'elle n'a jamais été. Quand les toiles de l'artiste eurent pris place sur les murs auxquels elles étaient destinées, il fut difficile de ne pas constater que ces prétendues insuffisances de palette étaient en réalité une heureuse révolution de l'art décoratif.
« Nous qui avons vu au Musée d'Amiens — écrivait Gautier en 1865 — ces belles peintures à la place pour laquelle l'artiste les avait faites — nous sommes resté frappé de l'harmonie de l'ensemble, de la douceur puissante du ton et de la richesse tranquille de ces fresques sur toile, que seul le voisinage de tableaux plus ou moins tapageurs a pu faire paraître pâles et qui s'accordent si bien avec les teintes mates de la pierre.
tt ... Il ne faut demander à la peinture décorative ni illusion, ni trompe-l'œil, ni aucune espèce de vérité réelle. Elle doit s'étendre sur les parois comme un voile aux couleurs variées et non les pénétrer. »
On aurait tort de croire d'ailleurs que l'artiste faisait violence à sa nature en renonçant aux fortes oppositions et aux contrastes bruyants, en restant dans cette gamme de gris fins dont il harmonise si doucement les nuances subtiles.
« J'ai une infirmité que j'ose à peine avouer — écrivait-il à un ami en 1861 — (Elle) consiste à me faire préférer à tout les aspects un peu mornes, les ciels bas, les plaines bien solitaires, d'un ton discret, où chaque brin d'herbe fait sa petite musique au souffle mou du vent du midi...
H J'attends impatiemment le mauvais temps et Je suis déjà en pourparlers avec un marchand de parapluies. Je vous assure que le mauvais temps est plus vivant que le beau temps. La grande nappe bleue du ciel absorbe trop : plus il fait beau, plus elle est noire...; au lieu qu'un grand voile d'un gris fin, fin comme les ailes des oiseaux dont vous me parlez, un gris qui laisse à la moindre plante sa couleur, à tous les objets leur valeur, — un gris comme celui-là est l'accompagnement doux et soutenu qui laisse tout chanter; c'est la merveille par excellence; enfin, ce qu'il y a de plus clair, c'est que c'est là ce que j'aime le mieux. »