XV. — LE SOMMEIL
C'est en tournant le dos aux exercices d'anatomie que Puvis devait faire aboutir ses recherches. Il avait déjà subordonné à la silhouette le modelé intérieur, non sans Justifier parfois dans une certaine mesure le reproche de maigreur et de sécheresse. Il restait à entourer ses figures de cette enveloppe d'air qui réduit le relief à ses masses essentielles pour qu'elles gardassent leur volume sans rien perdre de leur simplicité. A cet égard, LE Sommeil du Musée de Lille, qui fut exposé au Salon de 1867, peut être considéré comme marquant une étape décisive dans la carrière de l'artiste.
Paul de Saint-Victor se montre enfin presque entièrement conquis par cette « grande et noble esquisse..., peinture plus musicale que plastique et qui parle moins aux yeux qu'à l'esprit... ; l'indécision du dessin, le vague de la couleur sont ici en harmonie avec le sujet. C'est un beau songe esquissé
comme avec un crayon d'argent sur la toile grise de la nuit. On ne saurait trop louer la simplicité grandiose du paysage. Il a quelque chose de vierge et d'auguste ».
Mais Paul Mantz reste sévère : << Il n'y a rien, au point de vue du coloris — dit-il — qui puisse choquer le regard. Une large tonalité crépusculaire enveloppe le groupe de ses dormeurs du premier plan et s'étend au loin sur les campagnes silencieuses ; au fond, un astre ambigu descend à l'horizon ou monte dans le ciel, car on ne sait si M. Puvis de Chavannes a voulu représenter un soleil couchant ou un lever de lune. C'est un des défauts de son tableau ; mais l'artiste, qui a si longtemps ignoré la couleur et qui y renonce, n'a jamais beaucoup connu sa sœur, la lumière. Que n'a-t-il, à défaut de la nature, qu'il n'est pas habitué à étudier, regardé un paysage de Corot ou de Daubigny ?... Quant aux laboureurs et aux bergers qui, couchés sur les premiers plans, se reposent de leurs fatigues, ils dorment avec un peu d'emphase, comme on le doit attendre de braves gens qui ont feuilleté à la Biblothèque les ceuvres des maîtres italiens, et qui s'en souviennent. Le dessin n'est d'ailleurs indiqué que dans les silhouettes.
« M. Puvis de Chavannes fait volontiers des projets de tableaux ; mais, comme les peintres allemands, il dédaigne l'exécution, et, par une conséquence fatale, il n'exprime jamais que la moitié de sa pensée. »
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XV l. — MARSEILLE, PORTE DE L'ORIENT
La renommée de Puvis avait suffisamment grandi depuis le Retour de Chasse pour que la ville de Marseille connût l'importance du don fait autrefois par l'artiste. Aussi lui commanda-t-elle, en 1867, pour dix mille francs, deux grandes toiles destinées à décorer le Musée des Beaux-Arts, au Palais de Longchamp.
Elles parurent au Salon de 1869. Leurs dimensions exceptionnelles leur y firent attribuer une place que l'artiste occupa plus d'une fois, le palier d'honneur, à l'entrée des salles de peinture.
Dans Massalia, Colonie grecque, quelques petits groupes de pécheurs et de commerçants sont épars au bord du rivage où, ça et là, commencent à s'élever de blanches constructions.
L'arrangement décoratif de Marseille, Porte de l'Orient, fut plus long à trouver. Voulant représenter le large accueil d'une ville maritime aux vaisseaux des pays lointains, Puvis avait songé
d'abord à peindre la mer, chargée de navires, vue des quais de la ville mêine. Il fut conduit dans la suite à renverser les données du problème. Un bateau, dont les passagers appartiennent aux diverses races du Levant, occupe le premier plan. Il arrive en vue de la ville, qui déploie, à l'horizon, au-dessus de la mer bleue, ses môles et ses constructions resplendissantes de lumière.
D'année en année, le métier de l'artiste se faisait plus simple et plus humble, les sacrifices plus audacieux. Aussi les critiques prirent-elles cette fois un ton particulièrement irrité.
Celles de Castagnary se distinguent par leur violence : « Coloriages fantastiques... peints d'une main si novice et si pauvre que leur modelé n'atteint pas le relief d'un devant de cheminée... » Tant pis pour Marseille, que l'on condamne a à devenir le déversoir de la mauvaise peinture 1... En plaçant à l'entrée d'une galerie ces piteuses décorations, en obligeant le public à en affronter la vue décourageante, on risque fort de refroidir le zèle et de faire reculer les visiteurs...
« M. Puvis de Chavannes ne dessine ni ne peint; il compose, c'est là sa spécialité. Compose-t-il au moins comme le fait la nature, avec des êtres vivants... ? Non, il lui faut, pour exprimer ce qu'il appelle son idée, des corps imaginaires se mouvant dans un milieu imaginaire... Tout cela est lâche, mou, incertain, sale de ton et triste d'aspect... »