‹ Puvis de Chavannes, notices rédigéesChapitre 18 sur 51 · XIX. — L'ESPÉRANCE · texte numérisé non relu

XIX. — L'ESPÉRANCE

Il nous plaît beaucoup que Puvis de Chavannes ait mis une sorte de point d'iionneur à être un homme de volonté, d'équilibre et de santé, un homme « qui aime la bonne vie et exècre les songe-creux ». Lorsque la dernière lueur du jour s'est éteinte, quand il a travaillé avec acharnement depuis le matin, dans le grand atelier de Neuilly où il s'est rendu, à pied, dès la première heure, avec une régularité de soldat, où il a impitoyablement obtenu de lui-même et de ses aides le maximum d'efforts que peuvent donner de vaillants ouvriers, il y a plaisir à le voir chercher son repos dans une causerie pleine d'abandon et de franche bonne humeur, à la table où son formidable appétit de tâcheron fait l'admiration des convives et l'effroi de la maîtresse de maison. Mais s'il n'a jamais été de ces esthètes qui ne déposent jamais leur auréole et vaticinent d'autant plus qu'ils travaillent moins, s'il aime la vie de toute l'ardeur d'un homme dont les sens parlent parfois impérieusement, il n'en reste pas moins que, lorsqu'il est seul devant sa toile, le bon vivant s'efface et se fait le serviteur du poète.

Dans sa vie privée, Puvis a souvent montré qu'il avait le cœur bien placé, mais le meilleur de sa sensibilité, il le réserve pour son œuvre. « Le public

se trompe... — écrira-t-îl — lorsqu'il se figure l'artiste comme un être passionnel, vibrant à en mourir. Tandis que, s'il est équilibré, il est simplement une créature de divination ; s'il comprend et rend les passions, en revanche il tient en réserve la santé et le sang-froid. Hugo, Lamartine, Delacroix seraient morts dans leur fleur si, dès leurs jeunes années, ils avaient versé toutes les larmes qu'ils ont fait répandre. »

Quand la fleur de sentiments délicats que Puvis avait gardée jalousement en lui-même s'épanouissait enfin dans son œuvre, c'était encore un assez cruel supplice pour l'artiste, un supplice dont il n'a jamais pu prendre l'habitude, que de la voir manier par des mains maladroites.

Il n'était pas de réserves et de concessions qui pussent adoucir pour lui la blessure causée par des appréciations comme celle de Castagnary sur cette délicieuse Espérance, conçue au lendemain de nos revers, exposée au Salon de 1872, d'une naïveté voulue certes, mais d'une fraîcheur et d' une gracilité exquises ; h Cette chétive petite fille, qui tient à la main un brin d'herbe en face d'enfantins tumulus, quel rehaut de cœur peut-elle inspirer? Quel réconfort peut nous apporter la vue de sa triste et maigrelette personne?... Et ce ciel, et ces pierres? Et toute cette nature frappée de mort et de stérilité ? Mais je m'arrête ; car je sais que j'ai devant moi, sinon un talent supérieur, du moins une conviction peu commune, et ce qu'il faut craindre le plus de blesser, c'est la bonne foi désintéressée ».

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