‹ Puvis de Chavannes, notices rédigéesChapitre 26 sur 51 · XXVII. — L'ENFANT PRODIGUE · texte numérisé non relu

XXVII. — L'ENFANT PRODIGUE

(( Je signalais un jour à Puvis de Chavannes — raconte Marius Vachon — l'ingénieuse hypothèse d'une trilogie de la Misère, qui avait été émise à propos des trois tableaux : le Pauvre Pêcheur, l'Enfant Prodigue et le Rêve. Il se mit à rire et me répondit que, dans le deuxième tableau, il avait surtout voulu peindre des cochons : En 1878, (expliqua le peintre), j'étais à la campagne, dans ma famille ; le fermier avait, cette année-là, merveilleusement réussi l'élevage de ses cochons ; ils étaient nombreux et superbes ; je passais une partie de mes journées à leur courir après pour les dessiner. Quand il s'agit de les caser, pouvais-je mieux trouver que la scène de la parabole de l'Enfant prodigue? »

Peut-être serait-il imprudent de prendre au pied de la lettre cette boutade. Puvis de Chavannes avait trop la pudeur de ses sentiments pour être désireux de les voir traduire en langage d'esthètes. Il préférait

encore laisser supposer que le désir d'utiliser un de ses croquis était son seul guide dans la conception d'une œuvre qui remue si délicatement nos sentiments intimes. Peut-être le croyait- il luimême. Comment admettre cependant qu'il ait évoqué comme il l'a fait la détresse de l'Enfant prodigue avec la seule ambition de « peindre des cochons ».

Il y a plaisir à les voir, drus et râblés, fouiller le sol de leur groin vorace, mais ils n'ont que la place qui leur revient dans ce poème souffreteux de la déchéance, de l'isolement et du repentir.

Au Salon de 1879, l'Enfant Prodigue fut accueilli avec un certain malaise, u On admire les efforts (de l'artiste) — écrit Huysmans — on voudrait l'applaudir, puis on se révolte... c'est toujours le même coloris pâle, le même air de fresque ; c'est toujours anguleux et dur, ça agace, comme d'habitude, avec ses prétentions à la naïveté et son affectation du simple, et cependant, si incomplet qu'il puisse être, ce peintre-là a du talent... Enfoncé jusqu'au cou dans un genre faux, il y barbote courageusement, et il atteint même, dans cette lutte sans issue, une certaine grandeur. »

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