XXVIII. — LE PAUVRE PÊCHEUR
Un paysage désolé entrevu près d'Honfleur — une immense nappe d'eau sous un grand ciel morne — suggéra à Puvis l'idée de son Pauvre PÉCHEUR, exposé au Salon de 1881. Le peintre, qui était fort sensible aux critiques, fut servi à souhait. Le souvenir de cette épreuve resta si vif en lui qu'il eut presque du regret plus tard à voir acheter sa toile pour le Luxembourg.
« Le Pauvre Pêcheur — déclara Auguste Balluffe — est une véritable déclaration de principe... Ce pécheur qui n'est ni chair ni poisson, occupe le centre d'un simulacre de tableau, dans une insinuation de barque, qui va à la dérive sur un fleuve absent. A vouloir nommer les choses par leur nom, cette toile n'est que le résumé sténographique d'une esquisse. »
Edmond About, après force témoignages de déférence, déclare l'artiste qualifié pour exécuter cette donnée classique dans les ateliers : Interpréter le vers de Racine qui représente Hippolyte sans forme et sans couleur. « Le pauvre pécheur, sa pauvre femme et son pauvre enfant remplissent à qui mieux mieux les conditions imposées. Je m'incline et je passe, et du diable si j'y repasse. »
« C'est une peinture crépusculaire — dit Huysmans — une peinture de vieille fresque, mangée par des lueurs de lune, noyée par des masses de pluie. C'est peint avec du lilas tourné au blanc, du vert laitue trempé de lait, du gris très
pâle. C'est sec, dur, affectant comme d'habitude une raideur naïve. Devant cette toile, je liausse les épaules, agacé par cette singerie de grandeur biblique... ; puis je me sens quand même pris de pitié et d'indulgence , car c'est l'œuvre d'un dévoyé, mais c'est l'œuvre aussi d'un artiste convaincu qui méprise les engouements du public... En dépit des révoltes que soulève en moi cette peinture quand je suis devant, je ne puis me défendre d'une certaine attirance quand je suis loin d'elle. »
Paul Mantz consent à étudier le tableau, « à la condition que l'Ecole française y regardera à deux fois avant d'adopter la formule nouvelle... C'est une peinture de Vendredi Saint. Toutes les boutiques de marchands de couleurs sont fermées; il n'y a plus de bleu dans le ciel, plus de verdure dans les champs; le carême devient cruel, les yeux sont condamnés à faire maigre... Le rivage est un terrain sans sève, oii poussent çà et là quelques fleurettes jaunes. Une jeune fille très maigre essaie d'y cueillir un bouquet qui sera sans parfum... Le ciel est pâle, l'eau incolore et l'horizon sur lequel le pécheur profile sa silhouette mélancolique semble se conformer à sa triste pensée... Et voyez combien les choses d'art sont compliquées et parfois contradictoires : ce tableau qui existe à peine est singulièrement expressif : il y a un accent douloureux dans cette brume ; dans ce néant, il y a une émotion. Au milieu du paysage désolé qui l'entoure, le pêcheur est une poignante image du dénûment, de l'abandon, de la misère irrémédiable I »