XXXI. — DOUX PAYS
Au Salon de 1882 figurait aussi une œuvre de moindres dimensions mais qui nous semble aujourd'hui belle entre toutes. C'est le Doux PAYS destiné par le peintre à décorer l'hôtel de son confrère et ami Léon Bonnat.
Le journal Le Parlement en a publié, il y a trente ans, une description que son auteur a oubliée peut-être, mais que le lecteur aura certainement le même plaisir que nous à retrouver.
(( Sur une plage. — disait M. André Michel — un groupe de trois femmes — deux assises, la troisième debout, le bras appuyé sur une branche de figuier: — plus loin, et dans l'enfoncement, un bois d'orangers dont le feuillage moutonnant apparaît piqué de fruits; puis, la mer bleue; à l'horizon, une ligne de collines enveloppées de vapeurs violettes. Des enfants jouent sur le rivage; une femme vêtue de blanc, debout, au premier plan, regarde au hasard. Dans le lointain, des pêcheurs embarquent leurs filets; des voiles blanches passent, doucement gonflées, sur la mer immobile. Une sérénité divine descend du ciel, où, dans la blancheur dorée, planent des nuages teintés de lilas. Le paysage est grandiose et doux. On y sent flotter comme une rêverie heureuse ; on ne peut s'en arracher. Le souvenir des heures enchantées où, dans une volupté calme et noble, on a goûté la douceur de vivre, où l'on a cru à des bonheurs sans lendemain.
à des joies sans amertume, et refait le beau rêve païen, remonte doucement au cœur. C'est un enchantement; on ne pense plus à analyser, à expliquer, à critiquer; on savoure ce bonheur suprême de se laisser aller à l'impression qui vous envahit, d'admirer u comme une bête ».
« Voyons pourtant avec quels moyens le peintre nous a ainsi ravis. Des lignes très simples, tranquilles, à peine ondulées ; des attitudes toutes simples aussi; les deux femmes couchées, vêtues de tuniques bleu pâle et havane; celles debout, de robes blanches; les draperies très sobres et largement traitées ; le dessin volontairement simplifié, synthétisé ; le inodelé très sommaire. Dans un coin du rivage, une branche de laurier-rose en fleur; près des femmes, une corbeille d'oranges ; une fleur rouge, délicieusement piquée dans une chevelure brune; voilà tout. Rien ne trouble l'harmonie souveraine de l'ensemble; aucun détail ne détonne; une atmosphère d'argent fondu enveloppe d'une brume claire et comme d'une caresse la mer, le rivage et le ciel. C'est un andante universel, d'une gravité naïve et d'une douceur profonde. Il est impossible d'allier dans une mesure plus heureuse la fraîcheur, la sincérité de l'inspiration à la puissance de la volonté, d'arriver plus sûrement au grand art, non par de vaines formules d'école, mais par la libre interprétation de la nature, dont l'artiste a systématiquement modifié les rapports et les formes pour traduire, dans une langue dont il est l'inventeur et le maître, les ravissements du rêve intérieur. »