XXXII. — LE RÊVE
Au Salon de 1883 parurent le Portrait de TVfme M. C..., que nous retrouverons plus loin et LE RÊVE, ainsi commenté par le livret : « Il voit dans son sommeil l'Amour, la Gloire et la Richesse lui apparaître. »
C'est à ce propos qu'About, passant de l'ironie à la colère, écrivit un furieux article, souvent cité :
« Lorsque l'Enfer voudra se faire paver à neuf, comme les Champs-Elysées, il ne manquera pas de confier l'entreprise à M. Puvis de Chavannes. Cet artiste est par excellence l'homme des bonnes intentions, je dirai même des grandes intentions, et des vastes pensées. Depuis plus de vingt ans il se promet et nous promet un chef-d'œuvre qu'il n'exécutera jamais, car il ne sait ni peindre ni dessiner, et il promène fièrement dans tous les coins du domaine de l'art son ignorance encyclopédique. Le défaut d'instruction prctiiière est malheureusement sans remède: ni le courage, ni la persévérance, ni même une certaine élévation d'esprit ne feront produire un poème épique en douze chants au rêveur qui n'a pas fréquenté l'école primaire, et qui manque non seulement de prosodie, mais encore de la plus vulgaire orthographe. »
Et, dans un dernier effort pour arrêter la gloire grandissante de son ancien ami, le fidèle de Baudry continuait en ces termes :
« Les deux toiles que M. Puvis de Chavannes expose cette année avec un succès tout négatif ne sont pas inférieures, comme exécution, à ces grandes machines qu'une critique bienveillante a qualifiées de chefs-d'œuvre et que la haute incompétence du gouvernement a récompensées au delà de toute mesure. Le Rêve et le Portrait procèdent d'un art tellement enfantin que, sans la signature de l'artiste, le jury le moins rigoureux les eût certainement refusés. Un jeune homme qui dessinerait ce fantoche lugubre entouré de trois poupées grotesques; un enfant qui modèlerait une tête et deux mains comme celle de M^e M. C... et cette draperie noire enlevée d'un seul coup par une brosse à cirage, n'entrerait certes pas à l'École des Beaux-Arts, ni même probablement à l'École de l'avenue Trudaine. Mais vous verrez que les preneurs de M. Puvis de Chavannes ne se tiendront pas pour battus, qu'ils maintiendront obstinément ce grand intentionniste au rang des maîtres ; qu'ils lui recruteront des élèves et des imitateurs et qu'ils le mèneront en triomphe jusqu'aux portes de l'Institut. Ce jourlà, pour que la fête soit complète, il restera quelque chose à faire : il faudra laver à la potasse d'Amérique tous les tableaux du Louvre et les convertir en toile à torchons. »