XXXIII. — ORPHÉE
Cette même date 1883 est inscrite au bas d'une œuvre que nous nous dispenserions bien volontiers de commenter : elle n'a pas d'histoire et son thème est de ceux que l'auteur n'aimait guère voir enguirlander de phrases. Il faut bien s'y arrêter pourtant, puisqu'à la physionomie légendaire d'un artiste anémique et nuageux on a tendance à substituer aujourd'hui — avec la complicité de Puvis luimême — ce77e du bon vivant et du « bourguignon salé », presque aussi fausse, tant elle est incomplète.
L'œuvre et la vie de notre peintre, c'est entendu, ne sont rien moins que celles d'un débile. On ne le trahit pas cependant quand on constate que malgré sa vaillance et son énergie il n'a point échappé au mal du siècle, quand on relève, aux dates extrêmes de sa carrière, l'aveu que la mélancolie dont sont doucement teintées ses œuvres les plus sereines a dans son âme de profondes racines.
<( La contagion Musset et Sènancour n'est pour rien dans mon affaire — écrit-il en 1861 à Mme Micolas Belly — ; je suis ainsi, et si misérable que le soleil me fatigue la vue et me trouble l'âme, surtout ce soleil d'automne , qui brille comme un insensé et ne chauffe pas...
(( Et puis, qui, dans ce pauvre monde, n'a pas un petit passé. Et n'est-il pas toujours triste, puisqu'il est passé ?
« Voici trois beaux vers :
Nature bu front serein, comme vous oubliez! Et comme vous brisez, dans vos métamorphoses. Les fils mystérieux où nos cœurs sont liésl
« C'est Hugo qui a dit cela, et j'en ai quelquefois envie de pleurer. Les choses implacablement belles sont pour des êtres mieux trempés que je ne le suis, n
Et voici, trente ans plus. tard (1894), une nouvelle confidence : « Ce brusque avertissement de l'automne me donne une tristesse infinie. Jamais autant qu'aujourd'hui la vie ne m'a paru un songe. Voilà cette année qui agonise déjà, et il me semble qu'elle n'a existé que par quelques jours espacés. Si, par mes travaux, je n'avais la preuve matérielle qu'elle a eu son compte de jours et d'heures, je me demanderais si je l'ai vécue. Une pareille sensation est incompréhensible aux jeunes; à mon âge, elle est brutale et sans pitié ».
Tant mieux que Puvis n'ait pas souvent et volontiers laissé échapper, même devant ses intimes, le cri d'accablement et de désespoir qu'exhale ici son Orphée. Mais quelques propos de table d'une rondeur un peu gauloise ne résument guère plus l'homme que ses albums de caricatures — souvent amusantes d'ailleurs — ne font connaître l'œuvre.