XXXIV. — MARIE CANTACUZÈNE
Puvis était encore un inconnu quand il rencontra chez Théodore Chassériau celle qui devait être l'amie de toute sa vie.
Il suffit d'avoir vu le rayonnement d'émotion que provoque chez ceux qui l'ont connue le seul nom de la princesse Cantacuzène, pour renoncer à tenter un portrait digne d'elle. Un crayon exquis de Chassériau (daté de 1855) et l'admirable chef-d'œuvre de Puvis (peint et exposé en 1883, exposé de nouveau en 1889, conservé aujourd'hui au Musée de Lyon) rendent d'ailleurs bien superflu tout ce que l'on pourrait dire de sa noble simplicité, de sa haute intelligence et de son grand cœur. Toute sa vie est d'effacement et d'abnégation. << On vient la voir pour la consoler — disait Cazin — et c'est elle qui vous console. »
Un peu plus âgée que Puvis, elle lui voua une affection passionnée et inaltérable, capable de tous les sacrifices, que commandait parfois le tempérament fougueux de son ami. 11 n'y avait qu'une
femme au monde capable de s'associer avec ce renoncement de tous les instants à une vie d'artiste impitoyablement subordonnée elle-même au travail.
Lorsqu'elle avait assisté, en confidente discrète et cependant active, à la conception d'une œuvre nouvelle, lorsque quelques-unes de ses attitudes expressives, quelques-uns de ses beaux gestes graves s'étaient fixés sur la toile, elle était touchée jusqu'aux larmes si Puvis reportait sur elle une partie des éloges exprimés par leurs intimes.
Assez tardivement, les circonstances permirent à l'artiste de donner son nom à la princesse. Il eut l'immense chagrin de la voir partir la première. « Que vous dire de ma pauvre malade ? — écrit-il en août 1898. — C'est de jour en jour, d'heure en heure, goutte à goutte, que la vie s'écoule. Je ne quitte plus la maison : je sais qu'il faut que je sois vu, — car la faiblesse est telle que tout entretien est impossible. »
Et quelques jours plus tard : « Aux nuits lugubres succèdent les jours lugubres où, l'âme tendue, on guette un reste de vie. Il faut et j'aime mieux souffrir seul ».
Puvis ne lui survécut que deux mois. Le pinceau tomba de ses mains dès que fut entièrement terminée pour le Panthéon la toile où revivent dans une juste glorification les traits de M^e Puvis de Chavannes , l'œuvre qui incarne de façon si poignante son dévouement et sa «pieuse sollicitude » : Sainte Geneviève veillant sur la Ville endormie.