‹ Puvis de Chavannes, notices rédigéesChapitre 34 sur 51 · XXXV. — LE BOIS SACRÉ · texte numérisé non relu

XXXV. — LE BOIS SACRÉ

Sur l'initiative de la Commission administrative des Musées, on commanda en 1883 à Puvis de Chavannes une série de peintures pour l'escalier du Palais des Arts de Lyon.

La première composition de cet ensemble, le plus vaste et le plus fortement conçu peut-être que Puvis ait entrepris, parut au Salon de 1884 sous le titre : Le Bois Sacré cher aux Arts et aux Muses.

Les extrémités en sont aujourd'hui fâcheusement repliées. C'est peut-être la seule ceuvre de l'artiste qui ait perdu à la mise en place, et c'est d'autant plus regrettable que les contemporains ont gardé de leur impression première un souvenir inoubliable.

« Un grand lac — décrivait M. André Michel — y reflète un ciel d'or dont une mince bande parait seule au-dessus d'une ligne de montagnes, d'un bleu violacé, qui ferme l'horizon. Entre ces deux notes, largement vibrantes, du bleu des montagnes et des eaux dorées du lac, des prairies s'étendent en pentes douces constellées de fleurs rares, narcisses jaunes et blancs, d'arbres aux troncs droits et grêles, pins, chênes et lauriers-roses. Au fond de la vallée s'enfoncent et moutonnent les frondaisons plus sombres d'un bois épais... Une harmonie douce, enveloppante, vous pénètre lentement et les figures qui peuplent ces régions de rêve apparaissent alors comme des hôtes attendus... Elles sont nées pour la contemplation et pour le rêve... Rien de vulgaire ou de bas ne saurait approcher de cette retraite

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heureuse où les pensées nobles, viriles et sereines semblent flotter dans l'air. Une impression indicible se dégage ; un mystérieux apaisement remplit ce paysage d'une solennité douce. Un poète seul a pu le rêver et le peindre. » Après avoir relevé quelques détails suspects, l'auteur ajoute : << Mais l'impression totale est si forte et si doucement persuasive que l'envie de critiquer diminue à mesure qu'on regarde davantage et qu'on en vient à se demander si l'on ne romprait pas le charme en changeant un seul détail de cet ensemble, systématiquement ordonné et dont toutes les parties se commandent, dont toutes les notes s'appellent et se répondent dans une pénétrante harmonie... »

On voudrait pouvoir citer aussi de belles pages comme celles de MM. Ceffroy, Roger Marx, Marius Vachon, Henry Houssaye, Aynard, pour montrer, après les malentendus des premières années, tous les connaisseurs vibrant enfin des mêmes émotions que l'artiste. Ceux même qui, comme M. de Fourcaud, eussent préféré à ce thème classique un sujet plus national, plus imprégné d'humanité et de réel, comme l'était la Sainte Geneviève, étaient gagnés par l'harmonie éclatante des tons, par le « sentiment indéfinissable de repos et de fraîcheur ».

A ceux-ci, M. Péladan riposte que Puvis, en traitant un sujet poncif et rebattu, sans user d'une seule réminiscence ni de l'antique ni des primitifs, a précisément donné la mesure de son originalité. « Quand on compare — conclut-il — ce BOIS Sacré à tous les autres envois, on est bien forcé de proclamer, et sans réticences, que Puvis de Chavannes est le plus grand maître de ce temps ».

XXXVL — VISION ANTIQUE

« Le Bois Sacré cher aux Arts et aux muses — expliquait Puvis dans le livret de 1886 — était la composition génératrice de deux autres sujets : VISION Antique et Inspiration Chrétienne, l'art étant compris entre ces deux termes, dont l'un évoque l'idée de la Forme et l'autre l'idée du Sentiment. Un quatrième panneau représente LE Rhône et la Saône symbolisant la Force et la Grâce. »

Dans son ensemble du Musée de Lyon, l'artiste résumait donc toute sa conception de l'art. Si la critique n'avait usé du mot, depuis vingt ans, ù tort et à travers, on pourrait dire que ces quatre compositions sont éminemment synthétiques. Par les quelques lignes précieuses qui expriment ses intentions, Puvis nous livre sa pensée, aussi sobre qu'élevée et générale, aussi éloignée des complications littéraires que du naturalisme littéral. C'est la pensée d'un artiste et non d'un philosophe dévoyé.

Elle n'est point dissociée d'ailleurs autant que semble l'annoncer le livret dans cette antithèse de

la Forme et du Sentiment. Tout comme ses voisines, la Vision Antique participe de la couleur habituelle du rêve de Puvis, ainsi qu'on l'a déjà fort justement remarqué :

(( La Vision Antique — écrit M. G. Geffroy — c'est l'apparition, dans un paysage très délimité, un peu voilé par la brume d'un Jour de chaleur, de la poésie rythmée et des allures héroïques de la Grèce ancienne. La terre est partout percée par le roc; des fleurs et des arbrisseaux croissent entre les pierres; un temple, de courtes et justes proportions, est bâti sur un sommet ; une mer bleue baigne les grèves et les caps ensoleillés. Avec une sûreté de brosse extraordinaire, par une étonnante juxtaposition de tons simples, les fonds, les plans , les reliefs , la matière même des pierres, sont montrés dans un air profond où le regard circule librement, va, vient, s'arrête et se perd. Au bord de la mer ionienne, passe un galop de cavaliers armés, un galop qui obéit à une cadence, comme les chevaux et les hommes de marbre de la frise du Parthénon... Les femmes du premier plan ne présentent pas des preuves aussi évidentes de la compréhension de l'antiquité; elles ont de la Grèce les attitudes et les gestes figés des statues, mais elles semblent mener sur cette terre joyeuse des existences isolées et inquiètes. Elles s'accoudent, elles se couchent sur le sol; une lassitude les envahit; leurs tristes regards errent dans le songe. »

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