XLI. — INTER ARTES ET NATURAM
« Après toutes ces douceurs, ajoutait Puvis, il va falloir réorganiser sa vie, ce n'est pas chose facile. »
Le sentiment de la fuite du temps avait été particulièrement pénible pour l'artiste en cette année 1889 où il avait dû participer aux opérations du jury de l'Exposition universelle. Rien ne l'irritait autant que ces séances de commissions où se gaspillaient des heures qu'il avait le continuel tourment de voler à sa peinture.
« Quant à ma santé — écrivait-il à cette date — je crois que le grand remède sera encore une toile blanche qu'il s'agira de couvrir honorablement. On ne change pas impunément une vie de travail contre l'inaction forcée où je me trouve depuis quelque temps. »
La toile blanche fut couverte pour le Salon de 1890. Elle s'étend aujourd'hui au-dessus de l'escalier du musée de Rouen, et, quoiqu'il soit permis de lui préférer d'autres œuvres du peintre, on échappe difficilement, quand on visite le musée, au désir d'abandonner de temps en temps les galeries riches de quelques chefs-d'œuvre et de tant de studieux tours de force pour aller respirer
devant cette fenêtre ouverte sur l'air pur et sur la poésie.
Nous sommes devant l'admirable panorama de Rouen, vu des hauteurs qui surplombent la Seine et s'élèvent jusqu'à Bon-Secours. Mais sur les lamentables buttes crayeuses du premier plan, le peintre a fait surgir une terrasse — construite depuis lors, sur le même point, par la municipalité — ombragée de pommiers en fleurs, meublée de nobles fragments d'architecture nouvellement arrachés à la terre, rafraîchie par un bassin où s'épanouissent les plantes aquatiques.
« A droite — décrit M. J. Pêladan en 1890 — une femme tient une faïence et une jeune fille en violet lui présente une fleur à copier; là-bas des hommes nus fouillent le sol; à gauche, un groupe d'artistes songeurs d'idéal, et, presque au milieu, un petit chef-d'œuvre dans un grand, cet enfant qui traîne un faisceau de feuillage...
((Je ne pense pas qu'on résiste au charme de cette fresque ni qu'on discute sa préséance sur tous les autres envois... Attitudes de bas-reliefs, tons éteints sous une dominante lumière : la parfaite concordance des moyens au but atteint un tel degré que nous voilà conquis à une proposition énorme. M. de Chavannes a groupé des hommes nus, des hommes en vestons, des femm.es drapées et des femmes en fourreau moderne dans le même paysage, et il a pu faire cela par un seul élément : le style. »