XLV. — L'ÉTÉ
Puvis de Chavannes est maintenant à la tête du groupe d'artistes qui sert de transition, en quelque sorte, entre les « officiels », logés aux Champs-Elysées, et les peintres « d'avant-garde » qui fonderont bientôt le Salon des Indépendants et le Salon d'Automne. La Société Nationale des Beaux-Arts, qui tint ses assises au Champ de Mars entre les deux Expositions universelles de 1889 et 1900, l'a élu président sans contestations à In mort de Meissonier (1891). Bientôt, en 1895, tout ce que Paris compte d'artistes et d'écrivains se réunira en un banquet triomphal pour fêter le 70^ anniversaire du maître. C'est de cette période que date un nouveau cycle décoratif, entrepris pour l'Hôtel de Ville de Paris.
Pour le premier salon des appartements de réception, Puvis a peint deux grandes toiles, l'Eté (exposé en 1891) et l'Hiver (exposé en 1892), que nous reproduisons ici; puis, sur quatre écoinçons, des figures qui se rapportent à ces deux scènes : un
faucheur, une lieuse de gerbes, un bûcheron , un chasseur de corbeaux.
« Voici — disait Edouard Rod devant L'ÉTÉ — le maître de la génération précédente dont l'influence a été le plus considérable sur la génération actuelle... Le poète qu'il est dans l'âme n'a jamais trouvé d'expression plus complète, plus absolue de sa pensée que dans ce grand panneau... Sa main créatrice y a semé à profusion une lumière implacable et brûlante dans son unité, sous laquelle s'étendent l'eau bleue, à reflets violacés, d'une mare et des prairies dont le vert tendre est coupé par le vert plus foncé de bouquets d'arbres, fermés à l'horizon par une ligne ondulée de douces collines. Aux divers plans de ce vaste paysage, des groupes de personnages représentent les divers travaux de la saison : Ce sont d'abord des baigneuses, puis plus loin un pêcheur jetant ses filets, puis une mère qui, à l'ombre d'un buisson, allaite son enfant, puis des faucheurs chargeant l'herbe coupée sur un grand chariot. Certes on peut préférer à cette page ensoleillée et presque accablante dans sa majesté telle autre composition du maître, le Bois sacré par exemple, comme on est en droit de préférer les fraîches caresses de l'ombre aux éblouissantes ardeurs de la lumière ; mais on ne saurait imaginer une composition plus robuste, plus unie, plus communicative, qui soit davantage un poème harmonieux. »