V. — CONCORDIA
« Quoique M. Puvis de Chavannes ait déjà exposé un Retour de Chasse plein de belles promesses — écrivait Gautier à propos du Salon de 1861 — on peut dire qu'il débute véritablement cette année. D'un seul coup il est sorti de l'ombre; la lumière brille sur lui et ne le quittera plus. Son succès a été très grand et cela fait honneur au public. »
Personne, en effet, quand parurent Concordia et Bellum, ne resta indifférent. La première composition, surtout, avec son harmonie ample et sereine, avec son rideau de cyprès vers lequel volent des colombes, ses lauriers en fleurs, son ruisseau aux cascatelles murmurantes, tout ce beau décor élyséen que de hautes montagnes séparent du reste du monde par d'infranchissables remparts (Maxime du Camp), émut tous ceux qui n'étaient pas fermés à toute poésie. Gautier, Paul de Saint-Victor, Olivier Merson, Banville. Delécluze en ont laissé d'enthousiastes commentaires, où apparaît cependant quelque hésitation.
Non seulement ceux qui prirent nettement parti contre l'artiste, comme Charles Blanc, Castagnary,
Tiinbal, mais les admirateurs eux-mêmes se montrèrent désagréablement surpris par la couleur de ces toiles. Ce sont, disaient-ils, des cartons légèrement teintés plutôt que des peintures, des fresques pâlies, des tentures fanées.
u Les tons de la réalité — remarque Olivier Merson avec plus de bienveillance — sont adoucis ou plutôt éteints, baignés dans une atmosphère argentée et tendre, respirant une sérénité parfaite, donnant aux figures l'aspect d'immortels réunis pour symboliser le charme, la douceur et la quiétude d'un séjour élyséen. » Mais Olivier Merson lui-même s'inquiétait à l'idée que Puvis pût adopter autrement que par exception ces colorations atténuées.
Avec plus de raison peut-être, on s'étonnait aussi d'une sorte de désaccord dans le modelé des différentes figures. A côté des deux femmes de dos — considérées en général comme des morceaux admirables — d'autres personnages semblèrent sommaires et incomplets.
Gautier réduit ces réserves à leur juste valeur : « Et la critique f allez-vous dire, vous n'en indiquez aucune. M. Puvis de Chavannes est donc parfait ? Eh ! mon Dieu I non ; mais voilà un peintre qui naît; ne le tuons pas tout de suite ; laissons-le faire. Nous le critiquerons plus tard — quand il n'aura plus que des qualités ».
La Paix valut à Puvis une deuxième médaille. Elle fut achetée 6,000 francs par l'État, pour prendre bientôt place au Musée de Picardie.