VIL — LE TRAVAIL
Le style de Puvis s'affirma davantage au Salon de 1863, dans deux compositions nouvelles , le Travail et le Repos, inséparables des précédentes et qui voisinent en effet aujourd'hui avec elles. Il semble bien que, par leurs masses plus amples et plus magistrales, par leur harmonie de couleurs plus simple et plus large — quelques notes claires et délicates sur une basse de bleu sombre — ces deux œuvres eussent dû être accueillies comme un progrès manifeste. Mais le goût général se trouva en retard sur celui de l'artiste et la critique qui lui avait voté le Capitole en 1861 le condamna en 1863 à la Roche Tarpéienne (Hector de Cal lias).
On avait dit déjà que Puvis était un penseur plus qu'un peintre (de la Fizelière}. Le malentendu s'accentua et on en tira prétexte pour discuter longuement la donnée même de ses tableaux. Castagnary lui reproche de ne point nous avoir représenté le travail « dans son unité rationnelle et absolue ». Dans la femme qui donne le sein à un nouveau-né, on ne voulut voir qu'une » femme en
travail » introduite dans un coin de la composition par un mauvais calembour. Les beaux gestes tranquilles des travailleurs parurent un simple contresens. Ces forgerons dorment debout autour de leur enclume, disait, entre autres, Saint-Victor : « De tels ouvriers mettraient des mois à tailler une poutre et une journée à forger un clou... »
Abus de l'abstraction, manque de santé physique, de vie individuelle, abréviations exagérées dans le dessin, personnages réduits à des silhouettes, atmosphère grise, paysages sans air et sans lumière, tels sont les faiblesses que crurent voir la plupart des écrivains. On alla même jusqu'à dénier au peintre une personnalité. « Il me semble — écrivait Arthur Stevens — qu'un artiste doué de la volonté, du jugement, de l'érudition et de l'intelligence qu'il possède, quoique sans grande nature, pourrait arriver à créer des œuvres identiques aux siennes en étudiant les peintres de la Renaissance et en feuilletant les gravures du Cabinet des Estampes. »
Notons cependant que les plus méfiants laissent échapper, comme à leur insu, une déférence très significative. « Les toiles de M. Puvis — concluait par exemple le même Arthur Stevens — ont grand air et belle tournure, de crois qu'il travaille pour se contenter lui-même et je l'en loue, car l'homme qui n'est pas le serviteur de son œuvre, qui travaille pour la gloire, pour les récompenses , ou, chose plus triste, pour l'argent, s'éloigne du bien et s'affaiblit. »