IX. — DESSIN POUR LE REPOS
« Connaissez-vous un seul artiste épris de son art — écrivait Pu vis en 1861 — qui ait en lui ce baume merveilleux qu'on appelle le calme?... Pour moi, le calme est voisin de l'outrecuidance... Venu avec le goût des belles choses dans un moment d'incrédulité, d'ignorance et de division ... , en dépit des tiraillements inévitables soit d'autrui soit de ma propre nature..., sans ombre d'encouragement matériel ou honorifique..., sans défense par mon acquis, qui est loin d'être arrivé à son apogée..., je me sens pris d'un amour ineffable pour l'étude, pour le perfectionnement du peu que je sais, dans le sens tiue je préfère. »
Nous avons mieux encore que cette confession écrite pour faire revivre la lutte opiniâtre entre cette force intérieure qui pousse l'artiste vers son but et les doutes qui l'assaillent au moment de la réalisation.
Grâce à certaines expositions de dessins, depuis 1886, et surtout à un don de ses héritiers aux divers musées qui se partagent ses œuvres (au Luxembourg, au Petit-Palais, à Amiens, à Lyon,
à Marseille, à Rouen), nous assistons à l'effort soutenu de ce merveilleux dessinateur si souvent et si imprudemment accusé de négligence et d'inexpérience.
L'œuvre s'ébauche peu à peu dans une succession de croquis sommaires. Puis de robustes études à la sanguine, comme les deux hommes, reproduits ci-contre, qui ont servi à la préparation du Repos d'Amiens, précisent avec autant de force que de sensibilité la structure de chaque personnage. Il reste alors à faire participer ces fragments à la vie générale du tableau. Chaque geste est revu vingt fois jusqu'à ce qu'il concoure à l'effet d'ensemble. Le batteur de faux de notre dessin sera employé à un travail de filet. Son compagnon, à la musculature et à la pose trop tourmentées sans doute, fera place à une belle jeune femme dont la longue taille légèrement ployée, la chair doucement nacrée resplendissent aujourd'hui au premier plan.
Chaque personnage, chaque accent, doit justifier sa présence dans la pièce, et il n'est pas moins instructif de voir tout ce que Ruvis découvre au fur et à mesure des études que ce qu'il sacrifie ensuite sans pitié si l'intérêt supérieur de l'œuvre l'ordonne. « Le plus petit bouche-trou — disait-il à M. Vachon — suffit à faire crouler l'édifice tout entier en éveillant la méfiance du regard ; un détail insignifiant, étranger à l'idée mère, est capable d'en détruire toute la puissance d'émotion. »
PUVIS DE CHAVANNES ==^^=z===^== 35