‹ Puvis de Chavannes, un maǐtre de ce tempsChapitre 17 sur 28 · LE PAYSAGISTE DU MUSEE DE PICARDIE · texte numérisé non relu

LE PAYSAGISTE DU MUSEE DE PICARDIE

Dans la décoration du Musée de Picardie, Puvis de Chavannes ne se montre pas uniquement un grand peintre de figures ; le paysagiste y brille d’un éclat particulier. Le quart de siècle, qui s’est écoulé entre la première et la dernière des toiles dont elle se compose, permet de faire du développement progressif du sentiment de la nature, si rare, même chez les plus illustres décorateurs, une analyse de quelque intérêt.

Au début, dans les compositions de « la Paix » et de « la Guerre », les paysages n’ont été, évidemment, pour l’artiste, qu’un élément de fonds de tableau, d’une tonalité sombre, destiné à faire valoir, par opposition, les figures claires des premiers plans; en meme temps que, par certaines réminiscences classiques de poèmes et de peintures, le poète,

LE PAYSAGISTE

dont l’originalité était encore en chrysalide, s’efforçait d’évoquer à l’imagination du spectateur des idées de Vallée de Tempé, de Champs d’Arcadie, de rivages verdoyants, de mer cœruléenne. Derrière le laurierfleuri, sous lequel sont groupés les divers personnages chargés d’exprimer les joies de la Paix, un bout de ciel laisse apercevoir les sommets, bleus et roses, de montagnes lointaines, inaccessibles, destinées à abriter des vents et de l’ennemi la tribu qu’absorbent les plus idylliques occupations. Cependant, ces paysages sont bien les aînés de ceux qui les ont suivis, en ce sens qu’ils ont la nature pour base, et qu’ils ne dérivent nullement d’un système banal de facture traditionnelle. L’artiste les a vus sur le golfe de Gascogne et aux Pyrénées.

Vers ce temps, il écrivait à un de ses élèves, Ary Renan, cette lettre charmante, dans laquelle il indique comment il comprend et étudie le paysage , et quel parti merveilleux on peut tirer des plus modestes, ou tout au moins de ceux qui paraissent tels, en comparaison des paysages que l’histoire, la tradition et la mode ont consacrés :

ce Je vous remercie de cœur de votre affec-

cc tueuse et très intéressante lettre. Je l’ai cc reçue le soir même de ma rentrée à Paris, cc car j’ai fait aussi mon voyage, si Ton peut « donner ce nom à ma très rapide excursion cc au pays. Les proportions sont par là bien « observées, car votre carrière s’ouvre et la « mienne se ferme. La vue des contrées si « belles que vous parcourez convient à votre cc cœur naissant, elle vous offre des richesses « de toute sorte dans lesquelles vous n’aurez cc qu’à choisir. Pour moi, mon siège est décc sormais bien déterminé , bien limité , et je cc ne me ravitaille plus qu’en France. J’ai eu cc aussi mes torrents , mais ils tombaient du cc ciel ; et mon fleuve jaune était fait de toutes cc les boues de la Bresse. Malgré tout, quelcc ques buissons fleuris et des bois parfumés cc m’ont ravi, — c’est de la musique de cc chambre , comparée aux puissantes harcc monies qui vous ont frappé, mais elle a sa cc grandeur et sa grâce calme et bien pénécc trante —

cc ... Il faut que l’homme conserve le senticc ment de la puissance dans la création; et cc faire beaucoup avec peu est une bien autre

jouissance pour lui que de se traîner pénicc blement à la remorque de certaines beautés

LE PAYSAGISTE

« qui ne sont pas à l’échelle humaine. Nous « causerons de tout cela. »

oc Ce que vous m’écrivez me donne un vif « désir de vous entendre sur votre voyage et « de connaître ce que vous en rapportez. Ce « sera notre provision d’hiver, nous en cause- « rons; et, quand nous différerons, Brébant « prononcera entre nous. Je ne sais si vous « me convertirez aux sites alpestres que je « n’ai jamais beaucoup aimés à en juger par « l’épanouissement physique et moral que « m’a fait éprouver une vue de plaine , après « quelques semaines passées dans les Pyré- « nées. Dans tous les cas, votre excursion « au cordeau dans la neige et la glace m’a « donné la chair de poule, et j’ai senti que je ce ne m’enrôlerai de ma vie dans les monta- « gnards et les crevassiers. Tout cela n’em- « pêchera pas qu'un jour vous tiriez un excel- « lent parti de ce pays où vous avez passé de « bons jours. »

Un des caractères du paysage de Puvis de Chavannes est que, du commencement à la dernière heure, tout s’y tient étroitement, présente une filiation directe, sans autres modifications que celles d’une forme plus pure

clans une plus grande simplicité, acquises par cinquante ans d’études et de progrès.

Dans ce le Travail » et ce le Repos », se manifeste nettement la volonté énergique de rejeter l’apparence, le soupçon même, de ces formules académiques, qui, pour chaque paysage, comme pour chaque figure, dans une composition cfhistoire ou d’allégorie, fixent immuablement la ligne et la couleur ; formules dont l’obsession poursuit opiniâtrément, à travers la première période de vie indépendante, les plus résolus, comme l’auteur de ces deux peintures, à ne traduire que des sensations personnelles de choses vues. C’est ici, un coin de mer bleue, avec des rochers roux, auquel le souvenir de la Méditerranée n’est point étranger; là, un bord de rivière, au devant de coteaux boisés, que le peintre a observés près du Bas-Meudon, sur la rive droite de la Seine.

L’ « Ave Picardia nutrix » prouve une décisive et définitive évolution. Puvis de Chavannes a reconnu, dans le parallélisme étroit de la nature et de l’humanité, l’élément essentiel de grandeur et d’originalité , le vrai moyen de donner la vie à une œuvre. Alors, sous l’influence de l’émotion qui s’éveille en lui , il peint non plus un paysage quelconque, des-

LE PAYSAGISTE

tiné à servir uniquement cle fond aux figures, mais la terre picarde, dans sa physionomie intime, familière aux groupes vivants d’hommes, de femmes et d’enfants, qui personnifieront la province laborieuse et féconde. A droite, c’est bien la douce et calme rivière de Somme, dont l’eau presque endormie reflète les nuages blancs du ciel, et l’ombre verte des saules. A gauche, qui 11e reconnaîtrait de suite la ferme de l’opulente campagne d’Amiens, aux murs de briques roses, tapissés de treilles et de glycines en fleurs, avec le verger de pommiers, à l’herbe rare, flétrie par le piétinement des bêtes et des gens ?

L’évolution continuera, toujours en progression d’harmonie et de clarté, dans les peintures suivantes; et, le « Ludus pro Patria », vingt ans après, la montrera complète, dans l’imposante manifestation d’un art supérieur. Un nouveau critique de Victor Hugo, Léopold Mabilleau, a écrit que, dans son œuvre, le paysage, au fur et à mesure du développement du génie, paraît prendre plus d’importance, et accentuer un caractère spécial de grandes lignes et de couleurs contrastées, ce La nature semble faire la leçon à l’homme. « Les arbres , les fleurs s’y détachent plus vi-

(( goureusement et ne semblent plus jouer excc clusivement un rôle purement décoratif, mais ce être une forme précise et intentionnelle de la « pensée. » Cette observation peut s’appliquer exactement aux derniers travaux de Puvis de Chavannes dans le Musée de Picardie. Désormais, le paysage devient partie essentielle, et presque primordiale, de la composition.

Ah ! ce n’est point notre maître qui aurait déclaré,— comme le peintre anglais Watts, à qui P on a songé parfois aie comparer pour le goût des allégories , — que « le paysage ne prouve rien ». 11 y voyait, au contraire , une des plus abondantes sources de sensations artistiques ; pour lui, le paysage était la nature elle-même, sentie et aimée par une âme : ce Toute décora- « tion ne peut être belle que dans la mesure où « elle reflètelanature, et en traduit lapassion. » D’une profession de foi aussi nette, n’allez point conclure à qualifier le peintre de paysagiste, comme je viens de le faire par nécessité d’écrivain. Il se défendait, avec énergie, de ce qualificatif; toute spécialisation professionnelle lui paraissait une antinomie inexplicable. « Un « peintre sérieux, disait-il, doit tout connaître ce et tout pratiquer de son métier. La nature,

« ne présentant aucune différence de gran-

LE PAYSAGISTE

(( cleur et de moralité entre ses formes di- « verses, dont l'ensemble harmonique cornet pose l’œuvre divine de la création; il doit, « avec la même conscience, avec le même « amour, étudier toutes ces formes, et s’efforce cer d’en faire l’image plastique, aussi belle « qu’il le peut. »

Pendant cette dernière période d’évolution, Puvis de Chavannes applique au paysage son instinct de généralisation, sa méthode de synthèse , qui ne lui en font prendre que ce qui est nécessaire pour le caractériser ethnographiquement, et pour l’amener au point où il peut entrer dans un vaste ensemble d’une unité absolue , hors du moment et de l’incident. Dans le ce Ludus pro Patria », on sent la terre de Picardie, au sous-sol sablonneux, recouvert d’une couche d’humus mince, friable, qui porte une herbe courte jaunie, des fleurettes grêles aux couleurs tendres , aux parfums légers, bruyères, mauves, marguerites, etc. ; des arbustes dont les tiges s’infléchissent vite, et sont garnies d’un feuillage clair. Les rivières, les étangs, les tourbières, et les marais dégagent une buée ambiante, qui fait le ciel plus pâle , les bois plus sombres , les hori-

PUVIS DE CHA.VANNES. 10

PUYIS DE CHAVANNES.

zons moins lointains et moins lumineux, que dans les pays de montagnes, et sur les grandes plaines.

J’ai demandé à l’artiste où il avait pris ce beau paysage, et comment il l’avait étudié. « Ce paysage, m’a-t-il répondu, en souriant, « je l’ai vu par la portière d’un wagon, pendant « un de mes voyages à Amiens. Au fur et à « mesure que défdaient sous mes yeux ces bas- « fonds de rivières bordées de saules, de « vernes et d’oseraies, ces collines basses, « qu’empiècent si pittoresquement, dans la di- (c versité de leurs tons et de leurs dessins, les « champs de blé, de colza et de betteraves, de « maigres prairies et des petits bois très es- « pacés, je notais dans mon cerveau les a effets de lignes et de couleurs; et, de re- « tour à mon atelier, j’en jetais sur le papier « le résumé. La vision du paysage avait été « pour moi si intense qu’il me semblait qu’une « étude sur place en eût affaibli la sensa- « tion, et m’eût exposé à n’en retrouver, plus « tard, dans ma mémoire, qu’une image ré- « duite, confuse et sans vie ».

Page 1