AU PALAIS DE LOXGCHAMP, A MARSEILLE
La décoration du Musée de Picardie a appelé sur Puvis de Chavannes l’attention des administrations publiques. En 1867, quand le Palais de Longchamp, à Marseille, bâti comme couronnement de l’œuvre édilitaire de l’adduction des eaux de la Durance, fut achevé, la municipalité commanda à l’artiste deux peintures murales pour l’escalier d’honneur.
A Amiens, l’apothéose de la province a été l’inspiration de 1’ « Ave Picardia nutrix » ; ici, la cité domine tellement, de ses nombreux siècles de gloire et de richesse, la région dont elle est la métropole, que le peintre décide immédiatement de consacrer à l’allégorisation de cette gloire et de cette richesse les compositions qu’il doit exécuter. Il fait « Marseille, Colonie grecque », et « Marseille, Porte de l’Orient ».
AU PALAIS DE LONGCHAMP
A défaut d’histoire précise, léguée par un Pline ou un Strabon, on a créé une légende de la fondation de Marseille. L’an 154 de l’ère romaine, dit cette légende, une flotte phocéenne, conduite par Protis, aborda sur le rivage qu’habitaient les Celto-Ligures. Les hardis navigateurs cherchèrent aussitôt à s’assurer l’amitié de la plus puissante des tribus, les Sigobriges, dont le chef se nommait Naas. Protis, avec quelques compagnons, fut délégué auprès de lui. Il arriva au camp de Naas, le jour où la fille du chef, Gyptis, devait choisir un époux, suivant l’usage du pays, en présentant à l’un des jeunes gens assemblés une coupe d’or remplie d’eau fraîche. Les Phocéens furent invités à la cérémonie. A l’étonnement de tous ses prétendants, la jeune Ligure présenta la coupe à Protis : il était beau comme un fils de la Grèce. Ce choix fut ratifié par Naas, qui concéda aux étrangers, pour y fonder leur ville, un emplacement situé à l’extrémité de son territoire, près de celui des Saliens.
Fort gracieuse est cette légende. Un peintre ordinaire, sans aucun doute, l’eût aussitôt, pour cette raison, choisie comme sujet; mais, pour le grand décorateur, elle ne pouvait
P U VIS DE CHAVANNES
avoir le caractère de synthèse, dont il a fait son dogme artistique. Il montrera une plus haute conception de poète et d’artiste, dans la généralisation de l’idée de la fondation de Marseille, et en mettant en scène des personnages dont l’action collective caractérisera essentiellement le génie de la future cité: l’audace, l’activité, le sens du commerce, et le goût des arts.
Un immense panorama ensoleillé contient tout ce qui sera la ville antique et la ville moderne, de la colline, berceau de la première, à la plage du Prado, au cap d’Endoume, et aux îles pelées d’If, de Pomègue, et de Ratonneau. Au fond, s’étale la rade aux eaux bleues, qui, à travers les siècles, deviendra le grand port de la Méditerranée. Sur la plage, centre de l’activité, on construit des navires; des bêtes de somme transportent des marchandises à bord des barques et des bateaux. La côte se garnit de constructions : magasins, entrepôts, palais, villas, et temples; on ne voit que maçons, charpentiers, et tailleurs de pierre, dans les champs d’oliviers et d’amandiers en fleurs. Sur la terrasse d’une maison, une marchande fait admirer à des jeunes femmes des tissus brodés
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et des perles. Des pêcheuses, accroupies près de la première marche, attendent, en causant, de pouvoir offrir des poissons, que deux enfants admirent avec étonnement, pour leur vivacité et leurs couleurs étincelantes. De la mer montent, vers les habitations, des esclaves qui portent les jarres d’huile et les amphores pleines de vin.
« Marseille, Porte de l’Orient » : Ce sera un navire, venant de Smyrne, de Stamboul, d’Alexandrie, ou de Rhodes, qui se dirige vers le port. Le pont est garni de voyageurs de toutes nationalités et de tous rangs. Une famille de riches Persans occupe le premier plan de la scène; deux jeunes femmes, de grande beauté, sont accroupies sur des tapis d’Orient; les enfants et une gazelle jouent ensemble. Les hommes regardent les matelots qui amènent le pavillon étranger, que va remplacer le pavillon français. Ailleurs, on prépare le débarquement des marchandises. Sur la dunette, des passagers admirent le spectacle superbe de l’animation de la rade, et cherchent, avec des longues-vues, à reconnaître les monuments, le phare, et les fortifications, qui profilent leurs masses lointaines dans l’embrasement du soleil couchant.
La genèse de cette composition présente de l’intérêt au point de vue de la psychologie artistique. Le peintre ayant adopté, entre plusieurs, le sujet de « Marseille, Porte de l’Orient », se trouva fort embarrassé pour lui donner une forme originale, cc Un port, se « dit-il, classiquement ce sont des bateaux aux cc voiles serrées, des quais, un phare, des cc groupes de marchands, de marins, et de pêcc cheurs , un vieux canon fiché en terre en guise cc de poteau d’amarre, et des cordages autour. » Tout cela lui paraissait peu nouveau, et surtout médiocrement décoratif. Pendant un long temps, il rumina diverses idées, qui ne pouvaient arriver à prendre corps, et qui tournaient toujours , sans consistance ni forme précise, dans le même cercle des compositions traditionnelles, des marines de Joseph Vernet. 11 désespérait, lorsqu’un matin, en allant à pied de la place Pigalle à Neuilly suivant son habitude, la pensée lui vint de résoudre ce problème de casse-tête chinois, en renversant la proposition : prendre comme fond la ville et non la mer; comme premier plan un navire au lieu du port. Alors, il fit le voyage de Marseille pour se documenter d’après la nature. Le lendemain de son arrivée,
AU PALAIS DE LONGCHAMP
il reçoit du préfet des Bouches-du-Rhône une invitation à déjeuner au château d’If, en compagnie de quelques amis. Au cours de la traversée, en présence du féerique panorama qui se déroule sous ses yeux, il « voit » apparaître tout à coup ce qu’il a cherché. Pendant que ses compagnons d’excursion déjeunent, lui, qui ne mange jamais dans la journée, s’excuse, et s’en va, sur un rocher, prendre des notes et des croquis, se mettre dans les yeux la ligne et la couleur de ce merveilleux paysage maritime. Au retour, la composition était définitivement esquissée.
Quand, au sommet du grand escalier d’honneur du Palais de Longchamp, les deux toiles de ce Marseille, Colonie grecque » et de « Marseille, Porte de l’Orient » furent découvertes, les Marseillais applaudirent : l’artiste avait magnifiquement, et avec vérité, peint la gloire et la lumière de leur cité.
A l’hôtel DE VILLE DE POITIERS.
En 1872, la municipalité de Poitiers, qui venait de faire construire un hôtel de ville, proposa, d’accord avec l’État, à Puvis de Chavannes d’en décorer de peintures l’escalier monumental. L’artiste accepta; et choisit ces sujets : « Retirée au couvent de Sainte- Croix, Radegonde donne asile aux poètes, et protège les lettres contre la barbarie du temps. » — « L’an 732, Charles Martel sauve la Chrétienté par sa victoire sur les Sarrasins, près de Poitiers. » Son esprit se développe ainsi dans la conception des idées générales; et, du municipe, puis du provincialisme, s’élève hardiment à la nationalité.
La figure de Radegonde illumine de poésie les premiers temps du Moyen âge. Fille de Berther, avant-dernier roi des Thuringiens, à l’âge de treize ans, elle échut en butin de guerre
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à Chloter, roi de Neustrie. Pour sa beauté et son intelligence qui font présager une femme supérieure, Chloter fait élever princièrement la petite captive, au domaine royal d’Attis sur la Somme. L’éducation qu’elle reçoit est celle des riches Gauloises, partagée entre les exercices du corps, les lettres latines et grecques, les sciences profanes et sacrées. Aussitôt qu’elle eut atteint l’âge nubile, sa jeunesse ayant réalisé toutes les promesses de son enfance, le roi l’épousa. Mais la vie commune ne tardait pas à devenir insupportable à Radegonde. Aux festins ensanglantés par l’ivresse des convives, aux chasses dangereuses contre les fauves, aux fêtes militaires qui sont le plus souvent de véritables combats, elle préfère les entretiens avec les poètes que la générosité de Chloter attire à la cour, les visites aux pauvres, aux orphelins et aux malades. De son palais elle a fait un hospice; l’argent qu’elle reçoit pour sa toilette et ses bijoux? s’en va tout entier aux œuvres de charité. « C’est une nonne que j’ai épousée et non une reine » : répète à ses compagnons d’orgies le guerrier farouche, qui n’en aime que plus sa femme, et la poursuit dans tous les couvents où elle se réfugiait pour lui échapper. Après
des péripéties tragiques, la pauvre reine obtint d’habiter Poitiers.
A l’exemple donné, dans la ville d’Arles, par une illustre femme, Gæsaria, sœur de saint Césaire, elle fonda Sainte-Croix. Mais ce couvent, installé dans une vaste habitation à la romaine, avec des jardins, des portiques, et des salles de bains, était bien plutôt une maison de retraite qu’un monastère. L’étude des arts et des lettres figure au premier rang des occupations quotidiennes imposées aux religieuses. Entre les exercices de piété, les unes filent, cousent, ou brodent, d’autres copient des manuscrits, jardinent, ou cultivent des fleurs. C’est le cloître de ce couvent pittoresque que le peintre prendra pour cadre de sa composition.
Arrive à Poitiers un poète latin, Fortunat, qui, depuis trois ans, parcourt la Gaule, en disant des vers dans les palais des princes francs et gaulois, en devisant de littérature et de théologie avec les moines et les évêques, s’arrêtant, autant par curiosité que par dévotion, dans tous les lieux de pèlerinage fameux, partout désiré et fêté pour son esprit, pour son élégance, et pour sa politesse. Il avait
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connu Radegonde en Neustrie et, s'était aussitôt épris de tant de charme et de beauté. Sa première visite fut pour Sainte-Croix. La religieuse, morte au monde, mais non à la vie intellectuelle, accueillit le voyageur avec la grâce de la reine offrant l’hospitalité de son palais au chantre des noces de Brunehilde et de Sighebert, au conteur des Chroniques galantes de l’Italie. Fortunat ne devait s’arrêter que quelques jours dans cette ville, simple étape de voyage de touriste en Aquitaine et Narbonnaise; il y resta vingt ans, et mourut évêque des Pictons. Il était devenu l’hôte de cette noble femme, qui lui inspira un amour chaste et délicat, que trahissent, à chaque ligne, ses poésies et ses lettres. Le monastère fondé, Radegonde n’en voulut point, par humilité, conserver la direction. Elle éleva à la dignité d’abbesse, une jeune fille du nom d’Agnès, de rare vertu, fort intelligente, élevée par elle en Neustrie, et qui l’avait suivie filialement dans son exil volontaire.
Fortunat a décrit la vie délicieuse qui lui était faite par la sainte et douce amitié de Radegonde et d’Agnès. Par les chaudes aprèsmidi d’été , on le recevait avec ses amis dans le cloître, plein de fraîcheur, orné de
tentures ; il y déclamait ses poèmes nouveaux.
L’artiste a représenté une de ces fêtes spirituelles. Au poète latin, dont l’esprit ingénieux éveillait cette âme tendre du Nord aux joies de l’intelligence, au plaisir du raffinement de la pensée et de l’élégance de la forme, il a eu l’exquise inspiration de donner comme auditeur, sinon comme juge, un autre poète, qui a été, en notre temps, l’incarnation de ce raffinement et de cette élégance : Théophile Gautier. Et ainsi, dans l’œuvre d’art consacrée tout entière à la poésie, se relient le passé et le présent.
Pour le peintre il y avait plus encore dans cette inspiration : elle était un témoignage public de reconnaissance. Les poètes sont des voyants, des prophètes. Dès la première heure, Théophile Gautier avait deviné le génie de Puvis de Chavannes (1). Alors que les critiques les plus avancés, comme les plus réactionnaires, le conspuaient, et le ridi-
(1) Voici à titre de preuve documentaire, un extrait d’un article qu’en 1861 Théophile Gautier consacrait à Puvis de Chavannes :
« Quoique M. Puvis de Chavannes ait déjà exposé un « Retour de chasse » plein de belles promesses, on peut « dire qu’il débute véritablement cette année. D’un seul