DANS LES PEINTURES DU PANTHEON
Devant les peintures du Panthéon, les sentiments qui dominent le spectateur sont l’admiration immédiate, complète, sans restrictions, ni hésitations, provoquée par le spectacle merveilleux d’une vieillesse d’artiste aussi virile, aussi puissante; et l’émotion irrésistible d’une œuvre où l’artiste semble avoir atteint le plus haut degré de simplicité, de clarté, de sérénité, dans la conception, et dans l’exécution.
Les tendances du maître vers la simplicité et la vérité du naturalisme, dont la ce Radegonde » et le « Charles Martel », de l’Hôtel de ville de Poitiers, dans cet ordre de thèmes pris à l’histoire et à la légende, étaient déjà une affirmation très nette, se transforment en décisive et éclatante manifestation.
LE NATURALISME
Ici, le naturalisme tient si étroitement au sujet, développe si expressivement l’influence des idées sur les hommes et sur les choses, qu’il est inutile de faire intervenir l’archéologie, l’ethnographie, l’allégorie, ou le mysticisme, pour provoquer la curiosité, imposer le recueillement, et emporter l’imagination au temps et dans le milieu, choisis comme cadres de la composition. Quoi de plus naturel, de plus vivant, comme physionomies, attitudes, et gestes, que les personnages, et le paysage, qui sont les acteurs de ces épisodes de l’histoire de sainte Geneviève ?
Les costumes de tous ces personnages sontils bien ceux des Parisiens, des suburbains, et des paysans, du temps de sainte Geneviève? Saint Loup et saint Germain portent-ils des chasubles, des mitres, et des crosses, d’une exactitude contrôlée par l’archéologie? Les vêtements mi-religieux et mi-civils de la patronne de Paris, aux divers âges de sa vie représentés dans les compositions, les datentils avec précision? On n’en a point souci. L’instinct historique et social de l’artiste, — supérieur à l’érudition la plus savante parce qu’il crée, à défaut d’une certitude des choses extérieures constamment modifiées, celle d’une
humanité toujours la même dans les manifes^ tâtions de ses sentiments et de ses sensations , — fait revivre avec intensité un passé dont le spectacle nous émeut profondément. On y éprouve, dans la généralisation d’une vaste et précise synthèse, ce que devaient sentir et exprimer publiquement des personnages , qui ont changé de costumes sans doute, mais dont Famé et le corps n’ont point subi, même à travers de nombreux siècles, une transformation qui puisse nous les rendre incompréhensibles, sinon inconnus. En raison de l’harmonie si parfaite entre les êtres et les choses, entre les sensations des foules et les événements publics qui les provoquent, il semble qu’on vive encore au temps qu’ils déterminent, de même qu’on a la sensation très nette que l’artiste, pour les figurer et les représenter avec la plus grande exactitude, et dans toute leur intensité d’impressions, n’a eu qu’à évoquer des souvenirs. La figure si expressive de saint Germain a été inspirée au peintre par la rencontre d’un dignitaire de l’église, au nom inconnu, qu’il n’a fait qu’entrevoir, mais dont le corps ascétique, le visage anguleux, le nez aquilin, et le geste impérieux ont fixé immédiatement devant ses yeux la personnification sociale de
LE NATURALISME
l’épiscopat. Le peintre est allé chercher aux Halles, sur le quai saint Bernard, au Marché aux pommes, les modèles des colosses mérovingiens qui déchargent les jarres de vin, les sacs de farine, les bannes de pains. Le vieillard agitant violemment une cloche au-dessus de sa tête pour appeler la foule à se précipiter au devant de la sainte qui va débarquer, est certainement la résurrection de quelque type étrange de sacristain d’église de village du Lyonnais, observé par le maître dans son enfance.
Quand est venue à son esprit l’idée de ne point faire apparaître l’assiégeant dans sa composition, le patriote ardent, qui avait pris part à la défense héroïque de Paris en 1870, ne s’est-il pas souvenu douloureusement de l’émotion poignante qu’on éprouvait, sur les fortifications, devant le cercle de fer et de feu qui étreignait partout étroitement la cité, cercle, invisible, infranchissable, foudroyant ? Au delà du second bras de la Seine, par où les bateliers se hâtent de débarquer des troupeaux de bœufs et de moutons, sur les coteaux noyés dans la brume vespérale, on devine les hordes d’Attila, dont sainte Geneviève, dans l’ardeur de sa foi et de sa charité, a su
PU VIS DE CHAVANNES
tromper la vigilance, pour ravitailler Paris.
Avant de peindre ses toiles du Panthéon, Puvis de Chavannes n’a point passé ses veilles sur les Bollandistes, sur la cc Gallia Christiana, » sur Augustin Thierry, Michelet, ni Monteil; il n’a point songé à visiter les musées de Saint- Germain en Laye et de Troyes, les collections des fouilles de Gharnay, d’Arcy, et de Garanda ; pour se documenter sur la civilisation mérovingienne. La nature vivante lui a suffi comme source d’inspirations et de renseignements. 11 est allé sur les bords de la Seine, dans la plaine de Nanterre, pour s’en mettre dans les yeux l’atmosphère et le paysage; puis il est revenu s’enfermer dans son atelier de Neuilly, ne demandant qu’à la représentation fidèle, sévère, de la nature et de l’humanité le secret de la vie dont ces œuvres sont remplies.
Mais, si le peintre ne visitait point les musées d’archéologie, il étudiait minutieusement l’édifice auquel étaient destinées ses compositions; et c’est là que se manifestent la conscience professionnelle, la haute moralité, et le positivisme de cet artiste, à qui on a osé niaisement faire le reproche de n’être ni moderne, ni pratique, ni sérieux, de s’absorber
LE NATURALISME
dans le mysticisme et la rêverie. « Le souci de « l’harmonie parfaite de sa peinture avec la « pierre, l’horreur de défoncer la muraille par « quelque trou noir de son pinceau, écrit Ph. « de Ghennevières, n’ont cessé de préoccuper « Puvis de Chavannes durant tout le cours de « son travail. Jamais je ne l’ai vu entrer dans « le Panthéon , pendant qu’il, exécutait ses « toiles dans son grand atelier de Neuilly , « sans qu’il s’assurât du ton de la pierre par « la comparaison avec un petit carnet qu’il « portait dans sa poche. J’ai ouï dire qu’un « jour, comme on lui racontait qu’un de ses « collègues avait déclaré que quant à lui il ne « s’occuperait que de peindre à sa manière et ce qu’il se f. .. de la muraille : — « S’il se f... « de la muraille, repartit énergiquement Puvis « de Chavannes, la muraille le vomira. » Et, ainsi, l’artiste a réussi à harmoniser la peinture, non point seulement, avec la lumière du Panthéon, mais avec son silence, avec sa majesté, avec sa grandeur.
A propos de ces compositions du Panthéon, qui contiennent tant de paysans, on a fréquemment comparé le naturalisme rustique de Puvis de Chavannes avec celui de Millet, et tenté
d’établir entre les deux maîtres une analogie de principes et de procédés, en faisant dériver celui-là de celui-ci. Le peintre de « Sainte Geneviève », qui professait une très grande admiration pour le peintre de ce l’Àngelus », a protesté, avec énergie, contre cette opinion d’une critique, toute littéraire, dont le parallèle systématique constitue la formule ordinaire de discussion. La protestation est aussi légitime que fondée.
Dans sa correspondance, dans ses conversations rapportées parles historiens d’art, Millet a développé souvent ses théories. Mieux que ne pourrait le faire la discussion la plus savante, elles expliquent son tempérament et son esthétique. « La beauté, écrit-il, ne réside pas « dans le visage : elle rayonne dans l’ensem- « ble d’une figure et dans ce qui convient à « l’action du sujet. Vos jolies paysannes sié- « raient mal à ramasser du bois, à glaner sur « le sillon d’août, à tirer l’eau du puits. Quand « je ferai une mère, je tâcherai de la faire « belle de son regard sur son enfant. La « beauté c’est l’expression ». Un soir, se promenant avec un ami dans la plaine de Chailly, il s’arrête, et s’écrie : « Voyez ces « choses qui remuent là-bas dans une ombre ;
LE NATURALISME
(( elles rampent en marchant, mais elles exis- « tent : ce sont les génies de la plaine. Ce ne « sont pourtant que de pauvres gens. C’est « une femme toute courbée, sans doute, qui ce rapporte sa charge d’herbe; c’est une au- « tre qui se traîne, épuisée, sous un fagot de « bois. De loin, elles sont superbes, elles ba- « lancent leurs épaules sous la fatigue. Le « crépuscule dévore les formes. C’est beau, (c c’est grand comme un poème ». Ailleurs, il analyse quelques-uns de ses tableaux, et indique l’idée qui en a été l’inspiration : « Dans la « Femme qui vient de puiser de l’eau », j’ai « tâché de faire que ce ne soit ni une porteuse <c d’eau, ni même une servante, mais la femme (( qui vient de puiser de l’eau pour faire la soupe « à son mari et à ses enfants. Je voudrais que « dans la « Femme faisant déjeuner ses en- « fants », on imagine une nichée d’oiseaux à « qui leur mère donne la becquée. L’homme « travaille pour nourrir ces êtres-là. »
La synthèse de Millet est ainsi toute entière dans la forme et dans l’expression individuelles; Puvis de Chavannes s’efforce de trouver la synthèse dans une conception générale d’humanité. Celui-là suit la nature, et lui demande l’inspiration première de l’idée;
celui-ci la devance constamment, réclame d’elle exclusivement des documents et des conseils. La peinture du maître de Barbizon est le commentaire du passage de La Bruyère sur ce ces animaux farouches, mâles et femelles, (( noirs, livides et tous brûlés du soleil... se « retirant la nuit dans des tanières, où ils ce vivent de pain noir, d’eau, et de racines. » Et, pendant que le portraitiste de « l’Homme à la houe », du « Vanneur », des « Glaneuses », etc., étudie une figure, longuement, avec patience, concentre sur un visage, sur une attitude , sur un geste , toute son énergie ; le décorateur du Panthéon fait habilement manœuvrer de nombreux groupes de personnages, en vue d’une action qui sera toujours la manifestation de Lame d’un peuple ou d’une collectivité.
Aussi , le naturalisme rustique de Millet plait-il moins à la foule que celui de Puvis de Chavannes, qui n’en a jamais fait quelque chose de cruel, de pessimiste, ni d’indiscret. Des paysans, des bateliers, des laboureurs, et des bergers , il ne prend que ce qui est indispensable, — physionomies, gestes, allures, — pour caractériser l’individu, et l’introduire dans un groupe ; que ce qui du métier et de la
LE NATURALISME
vie intime, lui donne une empreinte durable, définitive, mais n’entraînant, en aucun cas, ni souffrances ni difformités. Il s’est ingénié à mettre, au Panthéon, — comme dans les peintures d’Amiens, de la Sorbonne, de Marseille, et de Lyon, — des détails rustiques, d’une exquise naïveté, d’une fantaisie délicieuse, et qui sont néanmoins de la plus minutieuse exactitude d’habitudes et de mœurs : l’enfant qui donne du grain à une poule et à ses poussins, la mère qui joint les mains à sra petite fille éplorée; la bergère coquette qui a planté un bouquet de bleuets dans ses cheveux; etc.
La seule analogie, évidente, absolue, indiscutable, qui existe entre Millet et Puvisde Chavannes, est celle d’une volonté indomptable, d’une énergie invincible, de l’orgueil du métier, de la foi dans l’utilité et dans la grandeur sociales de l’Art.
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Après les premières peintures du Panthéon, qui l’ont occupé pendant trois ans et huit mois, bien loin de songer à se reposer, Puvis de Chavannes ne rêve que de nouveaux murs à couvrir de vastes compositions. « Il me tarde, « disait-il, dès août 1880, d’avoiren face de moi ce une belle étendue où je puisse grandement, (c grassement, bien visiblement, me donnercar- « rière. » Alors, ne voyant venir aucune commande d’Etat ou de municipalité, il entreprend spontanément le « Ludus pro Patria » ; et , pour se délasser de cette composition colossale, il peint le « Doux pays », destiné à Phôtel Bonnat. Pourrait-on ne pas admirer cette passion du travail, cette ardeur à la production , qui semblent , il est vrai , constituer en Puvis de Chavannes des fonctions naturelles, tant elles sont permanentes et impérieuses, lui faisant dédaigner, pendant toute la vie, ce qui
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en est l’objectif ordinaire : le luxe et l’argent ?
Au bord de la mer bleue, dans une crique ensoleillée, des jeunes filles se reposent; elles viennent de cueillir.des oranges, des grenades, et des fleurs ; des enfants luttent ; des pêcheurs ont amené sur la plage leur barque aux voiles repliées, et font sécher leurs filets sur le sable. Tout, dans cette composition exquise, chante la lumière, la joie, la jeunesse, et la beauté. C’est un présent d’amitié à un autre grand peintre, auquel le même sentiment inspirera une belle œuvre : le portrait de l’auteur du « Doux pays ».
Mais la démonstration, faite avec cette peinture , d’une aptitude à décorer aussi bien une maison privée qu’un monument public ne donne que de platoniques résultats. De là, pour l’artiste, des impatiences, et l’inquiétude cruelle d’un lendemain sans travaux. La confidence qu’il en fait à Ary Renan est l’expression émue, touchante, de l’endolorissement moral qui s’ensuit : « Pendant que vous mangez « des pommes , goût de jeunesse bien en sicc tuation , que vous fendez la nue , et que « vous passez, dans un milieu choisi, de ces « heures qu’on n’oublie jamais , je me repose
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« d’une laborieuse activité de quatre mois sur « la plage feutrée d’Houlgate. Chaque matin, « jambes nues, je barbote dans le sable chaud « et l’eau tiède de la grève. Je mange des ce crevettes pour tout le reste de l’année et je ce me laisse vivre ; quelques lectures peu subs- « tantielles, je l’avoue, le cc Figaro » entre « autres, agrémentent ma journée et j’arrive « ainsi à l’heure du coucher qui a son mérite, cc car « mes nuits sont bonnes » (locution face milière d’un personnage de vaudeville), si cc peu gagnées qu’elles soient, en comparaicc son de celles qui suivaient ces rudes jourcc nées de travail qui ont fait ma vie jusqu’à ce présent. Reviendront-elles jamais, comme cc vous en avez l’espérance ? Rien ne le fait cc prévoir, surtout en ce moment où le pays ne cc marche plus que par sa force acquise. Ce cc que vous dites des documents mis en lumière cc par M. Taine n’est-il pas conforme à ce qui cc hante les cerveaux d’aujourd’hui? Tout ce cc qui est basé sur la haine et l’envie donnera cc toujours les mêmes résultats; pour être de cc forme moins théâtrale ou moins brutale, cc le fond reste le même. Tournons vite le dos cc à tout cela ».
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En 1883, la municipalité de Lyon, sur l’initiative de la commission administrative des Musées, décida de faire orner de peintures l’escalier qui conduit aux galeries des Beaux- Arts, dans l’édifice de la place des Terreaux. Elle fit proposer à Puvis de Chavannes de se charger de cette décoration, devant comprendre trois grands panneaux, et un entourage de la porte d’entrée des salles de peintures et de dessins. Toute liberté était laissée à l’artiste pour les sujets des compositions.
Procédant d’un principe, et adoptant un système , différents de ceux qui lui ont fait créer les peintures d’Amiens, de Marseille, et de Poitiers, Puvis de Chavannes étudie la constitution du Palais des Arts.
11 y a là une bibliothèque et des musées. Le Musée d’ Antiquités, un des plus précieux de France, contient la fameuse Table de bronze de l’empereur Claude, F ce Aphrodite à la Colombe », les mosaïques d’ « Orphée », de la « Lutte de Pan et de l’Amour », des fragments de temples et de palais, évoquant à l’imagination du public la grandeur et la puissance de ce Lugdunum, qui, par son rôle politique et sa mission civilisatrice, fut la Rome des Gaules; la métropole des pays du
PUVIS DE CIÏAVANNES.
Rhône, dont les eaux baignent Vienne, Orange, Arles, cités d’artistes et de poètes, pittoresques, ensoleillées, joyeuses, aux femmes belles comme les Cariatides de l’Erechteion. L’artiste peint la « Vision antique ».
« Se promener dans les jardins pendant la « nuit, écouter les cigales, s’asseoir au clair de cc lune en jouant de la flûte; aller boire de l’eau (( dans la montagne, apporter avec soi un petit cc pain , un poisson et un lécythe de vin qu’on ce boit en chantant; aux fêtes de famille, sus- « pendre une couronne au-dessus de sa porte , « aller avec des chapeaux de fleurs ; les jours de « fêtes publiques, porter des thyrses garnis de « feuillage ; passer la journée à danser, à jouer « avec des chèvres apprivoisées : voilà les plai- (( sirs grecs , plaisirs d’une race pauvre , éco- « nome, éternellement jeune, habitant un pays cc charmant, trouvant son bien-être en ellec( même et dans les dons que les dieux lui ont cc faits. »
J’ai voulu mettre à la belle peinture de Puvis de Chavannes, en façon d’épigraphe, sinon de description, — car, ici et là, le thème de la composition et ses détails sont presque les mêmes, — cette page admirable de Renan,
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afin de montrer, par un exemple bilatéral , comment des poètes à F esprit vraiment antique, tout de simplicité et de naïveté, aimant la nature dans sa beauté native, rhumanité dans l’harmonie de ses fonctions naturelles, peuvent arriver aisément à donner la sensation de faire revivre l’âme d’un monde disparu, dont ils ont en eux l’essence.
Qui pourrait regretter là aussi l’absence de restitutions archéologiques d’édicules, d’emblèmes, et d’attributs? Quand, sous l’obsession du souvenir d’une des œuvres qui résument le • plus fièrement la grandeur et l’immortalité du Génie grec, la frise occidentale du Parthénon , le peintre décide d’en rappeler l’image pour synthétiser supérieurement la « Vision antique, » son imagination lui suggère cette idée superbe de remonter au principe même de la conception. Il représente, au bord de la mer bleue, une cavalcade joyeuse de jeunes hommes, qu’une femme, debout sur la cime de la colline, montre à Phidias, ardent à gravir les hauts sommets : « Vois là-bas ce ce que tu dois faire, lui dit-elle. La Vie et la « Nature sont la source intarissable de P Art « et de la Poésie. »
PUYIS DE CHAVANNE S.
Dans l’art lyonnais, comme dans la littérature lyonnaise, le caractère psychologique est un sentiment religieux profond, mélangé de tendre mysticisme, et de mélancolique rêverie. Ses peintres les plus célèbres sont : Hippolyte Flandrin, le pieux auteur de la frise de Saint-Vincent de Paul de Paris; Chenavard, le philosophe nébuleux du Panthéon, et Victor Orsel, le naïf décorateur des églises et des chapelles ; ses écrivains sont : de Laprade, le poète de « Psyché », de « Pernette » ; Joséphin Soulary, le maître du sonnet délicat et fin ; Ballanche, J. -J. Ampère, les doux penseurs; Frédéric Ozanam, l historien des trouvères et des poètes franciscains. Puvis de Chavannes, pour symboliser la littérature lyonnaise, et fart lyonnais, fait « l’Inspiration chrétienne. »
Dans le cloître d’un couvent, un Fra Angelico peint à fresque sur la muraille une composition religieuse. Descendu de son échafaudage, sa palette d’une main, son pinceau de l’autre, il étudie l’effet d’une figure qu’il vient d’achever, accompagnant ses réflexions d’une prière. Derrière lui, trois de ses élèves suivent, avec une attention soutenue, le travail du maître ; le plus jeune classe dans un
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carton les dessins, éparpillés sur une table qui porte un bouquet de fleurs de lis. Un moine suspend une lampe au pied d’une madone; d’autres causent ou prient. Par fraternité artistique, Puvis deChavannes a donné à l’un des personnages les traits d’Hippolyte Flandrin.
La charité est une vertu lyonnaise, de lointaine et immuable tradition. Le peintre l’allégorisera fort ingénieusement, dans la scène qui forme l’arrière-plan de la toile. La nuit va tomber ; les grands cyprès de la colline qu’on aperçoit par les arcades du cloître, au-dessus du mur d’enceinte, ne font plus d’ombre sur la terre; les sommets seuls sont éclairés par les reflets du soleil couchant; c’est l’heure où les mendiants et les voyageurs viennent frapper à la porte du couvent. Un moine à genoux panse les pieds ensanglantés d’un vagabond ; un autre a pris dans ses bras l’enfant d’une pauvre femme, le caresse de la voix et du regard, pendant que la mère reçoit des provisions.
Le « Bois sacré cher aux Arts et aux Muses » résume les idées générales de ces deux compositions.
Sous des titres divers, ce sujet a fourni la matière d’innombrables peintures, à toutes
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les époques, aussi bien au Moyen âge que dans l’Antiquité, en notre temps, et surtout à la Renaissance, où le goût de la mythologie et l’humanisme l’avaient rendu familier aux artistes, aux lettrés, et aux mécènes. Quelques-unes sont devenues célèbres. Varrondit que les Muses de Cléomène, connues sous le nom de Thespiades, transportées à Rome par le proconsul Mummius après le pillage de la Grèce, étaient si belles que l’une d’elles inspira une passion insensée à un jeune chevalier. Les historiens d’art louent fort les fresques de Vincenzo Tamagni au Palais de l’Acquila à Rome, celles de Timoteo Viti au Palais d’Urbin; le tableau de Mantegna au Louvre; la cc Danse des Muses » de Jules Romain au Palais Pitti. cc Le Parnasse » de Raphaël a conquis l’immortalité.
Puvis de Ghavannes ne s’embarrasse d’aucun de ces souvenirs; il ignore qu’Hésiode, — la loi et les prophètes en mythologie, — a déclaré que les Muses dansent sur l’Hélicon. Il fera, de sa façon, une allégorie nouvelle, qui ne rappelle rien de ce qu’en ce genre on a vu jusqu’ici. Au bord d’un lac, dont les eaux claires reflètent les franges d’or des nuages crépusculaires, et le croissant
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delà lune naissante, entre des collines bleues, dans un bois d’oliviers et d’yeuses, les Muses sont réunies. Près d’un portique de marbre, — mémorial de quelque haut fait d’histoire ou fantaisie de décoration architecturale, — Calliope déclame à ses compagnes habituelles les vers sonores d’une nouvelle épopée ; Polymnie, qui commençait à écrire sur une tablette la première strophe de son poème :
Arma, virumque cano
se retourne pour écouter. Uranie discute avec Melpomène; au pied d’un arbre, Erato médite une élégie; Terpsychore, lasse, couchée sur l’herbe, rêve amoureusement; et, dans le ciel, annonçant leur venue par des chants et par la musique de la lyre, planent Euterpe et Thalie. Deux enfants tressent des couronnes de lauriers. Pour toute imagination à qui l’Antiquité n’est point complètement étrangère, ces figures, gracieuses, souriantes, et fières, dans les attitudes les plus nobles et les plus simples, faisant valoir leur beauté, sont bien les « filles sacrées du Piérus, caressant l’Harmonie aux boucles d’or, leur enfant commun »; elles vivent, comme nous en ont informés les premiers mythologues, sur les
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sommets de cet Olympe, que ce les vents n’é- « branlent point, qui ne sont jamais mouillés « par la pluie, d’où la neige n’approche pas, où « s’ouvre l’éther sans nuages, où court agile- « ment la blanche lumière » .
Souverain maître de sa pensée et de la forme qu’elle revêtira, le peintre, pour émouvoir, n’a pas besoin du sens symbolique des attributs, ni de l’expression de la physionomie individuelle; et, même, il estime que son œuvre en deviendrait inférieure, sinon médiocre, pour les vrais amoureux de l’art et de la beauté, qui ne veulent admirer là que le charme de la couleur, les belles lignes des figures et du paysage produisant l’œuvre décorative rêvée par lui et désirée par eux. Si une attention de galanterie artistique le pousse à sacrifier à la tradition, en faisant une allusion directe à l’industrie lyonnaise par excellence : la décoration des tissus de soie ; il trouvera l’idée la plus charmante dans sa délicate simplicité : un enfant dispose sur les pans de la robe d’une Muse des bouquets de fleurs des champs.
Devant le « Bois sacré cher aux Arts et aux Muses », un poète enthousiasmé me disait : « Puvis de Chavannes doit, chaque matin,
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(( avant de prendre ses pinceaux, faire une in- « vocation à Pallas. » Il m’en est venu le souvenir d’une anecdote romantique de la forêt de Fontainebleau, contée par René Ménard :
cc II y a dans la forêt un endroit qü’on apcc pelle la mare aux Evées : c’est là où on cc allait se baigner, et on ne se déshabillait « jamais sans invoquer quelque souvenir de cc la mythologie classique. Hamon avait un « talent particulier pour imiter les satyres « et les faunes. Boulanger faisait les naïades, « et Nazon contrefaisait à merveille le berce ger mélancolique et rêveur, qui poursuit cc les Nymphes en conduisant son troupeau, cc Tout ceci était d’ailleurs parfaitement con- « forme à la règle, puisque dans le Traité de cc paysage de Valenciennes, écrit en 1810, il « est dit qu’un peintre ne doit jamais entrer « dans un bois sans rappeler dans sa mé- (( moire les idylles de Théocrite. Mais les colocc ristes à outrance prétendaient qu’en pensant « toujours aux anciens on néglige le soleil, « et ils faisaient des couplets :
« Près de la mare aux Evées
« Ils déposent leurs effets
« Et nagent à l’heure des effets
« Comm’ des grenouilles éprouvées. »
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Les coloristes de Fontainebleau avaient raison. Ce n’est point Puvis de Chavannes qui leur a donné un démenti.
De chaque côté de la porte d’entrée des galeries des Beaux-Arts, l’artiste a peint « le Rhône » et « la Saône ». Ah! l’allégorie, ici, n’est, certes, non plus ni conventionnelle ni banale. Un robuste pêcheur, portant sur son épaule le lourd filet d’épervier, debout au pied d’un chêne dont les racines ont troué la roche, personnifie le fleuve, impétueux dans sa course, terrible dans ses débordements. Il a vu, sur le bord de la rivière voisine, une jeune femme qui vient de se baigner, et qui sèche son beau corps aux rayons du soleil. S’apprête-t-il à jeter sur elle son filet pour la capturer? Ou, cette grâce si délicate, cette beauté si fraîche paraissent-elles à sa nature sauvage une mièvrerie de civilisation à mépriser? Elle-même, a-t-elle fui vers les saules pour être mieux admirée; ou, naïve et inconsciente de ses charmes, ne pense-t-elle point encore à l’amour? Il serait indiscret autant qu’inutile de demander un sens trop précis à une composition, que le maître sans doute a voulue, ainsi, d’une poésie flottante dans le