LA. FEMME
ment à son bras, devant la foule enthousiaste, à cette glorification superbe, grandiose, d’un demi-siècle d’amitié, de dévouement, et de foi. Quand elle mourut, il sentit qu’il n’avait plus lui aussi qu’à mourir (1), à disparaître puisqu’elle-même n’était plus; et, après avoir, à force d’héroïque énergie, de courage surhumain, achevé la seconde peinture du Panthéon, il alla, souriant, rejoindre dans la tombe celle à qui, deux mois auparavant, au moment de la séparation qu’il savait devoir être courte, il avait dit : « au revoir », dans un
(1) Voici le texte de l’acte de décès de Puvis de Chavannes : « L’an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le « vingt-cinq octobre à trois heures, acte de décès de « Pierre-Cécile Puvis de Chavannes, soixante-treize ans, « artiste peintre, président de la Société nationale des « Beaux-Arts, commandeur de la Légion d’honneur, né « à Lyon (Rhône), décédé en son domicile avenue de « Villiers, 89, hier soir à six heures ; fils de Marie-Julien- « César Puvis de Chavannes et de Marguerite Guyot, « époux décédés; veuf de Marie Cantacuzène. Dressé « par nous, Prosper-Michel Lefèvre, adjoint au maire « du dix-septième arrondissement, officier de l’instruc- « tion publique, sur la déclaration de Francisque de « Vaugelas, 53 ans, ancien secrétaire d’ambassade, che- « valier de la Légion d’honneur, 10, avenue de l’Alma, « et César Puvis de Chavannes, 46 ans, ancien magis- « trat à Champagnat (Saône-et-Loire), neveux, qui ont « signé avec nous après lecture. »
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geste de douleur, si poignant, si tragique, que les larmes en vinrent aux yeux, avec des sanglots, à ceux qui l’avaient vu.
L’éducation lyonnaise et la femme avaient donné à ce tempérament puissant , à cet organisme vigoureux, à ce caractère énergique, l’aménité de manières, la distinction d’allures, et la délicatesse de sentiments, qui faisaient de Puvis de Chavanne s un homme du monde si séduisant ; en même temps que son esprit original, son humour plein de finesse, sa gaieté naturelle, et des habitudes de grande simplicité, avec beaucoup d’indépendance, de franchise et de libéralisme dans les opinions et dans les idées, rendaient aussi agréables que sûres les relations d’amitié qu’on était heureux et fier d’avoir avec lui.
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Pendant la première période de sa vie artistique, la force de Puvis de Ghavannes fut, en présence de tant d’hostilité et d’injustice, de ne point se laisser aller à la révolte, mais de continuer son œuvre imperturbablement, sans hésitations ni faiblesses , étouffant, du même effort énergique, ses propres découragements, et les résistances extérieures, s’imposant au public au lieu de le subir, résolu irréductiblement à être lui-même, par luimême, jusqu’au bout, et à durer, dans l’impassibilité, — apparente, — d’un homme assuré de réussir, parce qu’il a pour lui la logique, le bon sens, et la vérité. Il sera un des plus beaux exemples de la force invincible de l’Idée ; et il justifiera superbement ce mot, un des plus profonds et des plus féconds qui aient jamais été dits : « Le génie, c’est la patience ! »
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A chacune des grandes périodes de l’histoire artistique, ne remarque-t-on pas toujours, hors rangs des traditionnels et des modérés, quelques individualités réfractaires, poursuivant, avec une obstination inflexible, avec une foi inébranlable, un idéal nouveau, ou, tout au moins, en contradiction avec les doctrines des institutions officielles qui prennent le succès public comme élément d’appréciation pour leur recrutement? Ces évolutionnistes — bien plutôt que des révolutionnaires — sont fatalement conspués, bafoués, attaqués dans leurs convictions et dans leurs œuvres ; ils doivent lutter sans trêve ni merci. Ils sont la condamnation et le remords, personnifiés, des injustices, des compromissions, et des scandales. Leur indépendance apparaît une révolte ; leur originalité une folie. Mais, peu à peu, devant la démonstration, de plus en plus éclatante, de la sincérité de ces convictions et de l’unité de ces œuvres, les sentiments qu’ils inspiraient se modifient; et, un jour, les réfractaires sont devenus les chefs d’école, les maîtres, dans l’art transformé, pour ainsi dire inconsciemment, sous l’influence des idées nouvelles, qui ont fait, d’une façon latente, mais énergique et continue, leur travail d’infiltration, puis de
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métamorphose. C’est de toutes ces audaces, de toutes ces folies que l’art vit, prospère, grandit, et atteint aux plus hauts sommets ; c’est par là que notre pays, plus que les autres, exerce sur toutes les intelligences une séduction irrésistible , et reste encore le point unique au monde, d’où l’on s’attend toujours, sous toutes les latitudes, à voir se lever la lumière qui éclaire et féconde l’humanité.
Expulsé des Salons, Puvis de Chavannes commence cette vie d’isolement superbe, qui est le secret de son originalité intense, de sa fécondité pour ainsi dire inépuisable; il prend l’habitude du travail solitaire, dans l’atelier lointain, impitoyablement fermé à toutes les curiosités, à toutes les distractions mondaines, à tous les bruits de la rue, à toutes les agitations, et à toutes les influences de la mode, du snobisme, et des académies. Il peint pour lui-même, comme l’ont fait tant de maîtres qui, au début de leur carrière, ont été incompris, sinon ignorés, de leurs contemporains, comme Ingres, comme Millet, comme Corot, comme Rousseau. Mozart, lui aussi, n’a-t-il pas écrit hautainement : « J’ai fait mon « Don Juan » pour moi et trois de mes amis. »
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Ainsi que les vrais artistes, Puvis de Chavannes a compris — , en acceptant avec stoïcisme toutes les charges de cette conviction, — que la pratique de l’art n’est pas une partie de plaisir, ni une distraction de dilettante ; mais qu’elle constitue une fonction sociale, sérieuse, grave, difficile à remplir, qui fait de la vie, toute de sacrifices, d’abnégations, de renoncements, et de labeur, un combat perpétuel. Le métier sévère, régulier, loyal, fier, lui est apparu l’unique moyen d’expression fidèle de la pensée, et la première conquête à entreprendre; il l’apprendra « avec les dents », suivant le mot superbe de Bernard Palissy . « Puis- « que vous me parlez de modèle, écrivait-il à « un de ses élèves, je vous adjure de faire des « études pour des études. Pendant les neuf ans ce que j’ai été refusé au Salon, je n’ai pas fait cc autre chose. Y penser. » Il a les plus précieuses facultés, qu’il tient d’atavisme et de milieu : la précision, la clarté, la puissance visuelle, une mémoire étonnante de la physionomie et du caractère des choses. Le perfectionnement incessant de ces facultés par le travail et par la réflexion sera pour lui un devoir supérieur, en vue d’apporter à son métier plus de puissance. Une santé de fer, une imagination exubérante,
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un orgueil impétueux lui inspirent les projets les plus extraordinaires, les conceptions les plus audacieuses, les rêves les plus étranges; avec une volonté irréductible, il force tout cela à rentrer dans le prosaïsme de la poursuite obstinée des moyens de réaliser le but qu’il a fixé à sa vie : devenir un grand artiste. Et le travail est devenu ainsi sa vraie passion, qui ne s’éteindra jamais, qui semblera, au contraire, s’aviver, à mesure que le maître produira. Sa préoccupation constante sera de travailler plus encore, dans l’indépendance complète des obligations sociales et mondaines, qui font perdre tant d’heures et tant d’idées. Toute sa correspondance, jusque dans les dernières années, en contient de nombreux témoignages.
ce Voyez-vous, mon cher ami, il n’y a « encore de repos que dans le travail, les « habitudes prises, le régime exact et sain. « Le reste n’est que fatigue; à moins de ces « plaisirs, de ces distractions de haut goût « qui vous arrachent à vous-même, et dont ce je ne saurais pas deviner la nature, tant « mon tempérament s’y refuse. Il faut être « pour cela un artiste en oisiveté, savoir ce massacrer le temps avec talent, et celui-là « m’est refusé. »
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ce Le mot cc vernissage » me donne des <c nausées; je ne lui comparerais comme pence dant en odiosité que le mot cc fin de siècle ». cc Existe-t-il quelque chose de plus vide, de cc plus agaçant que cette stupide expression ce qui nous encombre depuis quelque temps? cc Ajoutez à cela l’affreux temps qui ronge cc l’année (pour ceux à qui il en reste si peu, cc ce n’est pas régalant), et vous comprencc drez le sourd harassement que j’éprouve, cc le besoin de me recueillir, de fermer mes cc yeux et mes oreilles, de rassembler mon être cc éparpillé, accaparé par un tas de choses, cc Oui, une modeste auberge, une chambre cc blanchie à la chaux, un jardin de curé, « à mille lieues de la bacchanale qui nous cc étourdit, voilà ce que je voudrais et ce que cc je n’aurai pas. »
cc Dans tous les cas, mon cher ami, vous vecc nez de passer quelques jours, dans des ce conditions qui m’ont toujours fui et qui cc m’auraient tant plu : une bonne installacc tion, un beau pays, des gens bien modercc nés, vivants, spirituels, sans parler de la cc cuisine que je flaire d’ici. Je crèverai avant
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(( d’avoir touché à ces quelques moments de « réelle distraction. »
« Je pense souvent à notre grand Rhône. — cc Que de fois j’aurais pris le train pour aller « me retremper un peu dans ses grands ho- « rizons! Mais c’est un rêve comme tant « d’autres. Ils vous arrivent au moment où ce l’on ne tardera pas à s’endormir pour toute jours ; alors, on pense à une tirelire où l’on « aurait dû mettre tous les jours perdus dans « la vie, on la casserait au moment de dispa- « raître, et de tous les jours bêtement sacri- « fiés on pourrait faire quelque chose. »
Dans cette solitude, dans ce travail intime, Puvis de Chavannes a conquis l’indépendance d’esprit qui le faisait rester stoïquement impassible devant les attaques les plus violentes, les plus injustes, pour n’en être ni troublé, ni arrêté dans la poursuite obstinée de la réalisation complète de son idéal. Ce n’est point, comme on l’a prétendu, qu’il avait un mépris inné , un dédain systématique, de ce qui s’écrivait sur son compte dans le camp de ses nombreux adversaires, aussi bien que dans le groupe restreint de ses admirateurs et
de ses amis. Bien au contraire. Peu d’artistes, certainement, ont été plus sensibles aux critiques et aux éloges de leurs travaux. « J’ai le « plus grand respect pour la critique sincère, « m’écrivait-il, un jour; si quelque chose a pu « m’affecter, c’est la trahison. » Il faisait allusion au douloureux incident qui avait brisé, peu de temps auparavant, une amitié de jeunesse. Après un violent article sur un de ses tableaux, où il lui reprochait de ne savoir ni dessiner ni peindre, Edmond About rencontra Puvis de Chavannes, et se précipita vers lui, la main tendue, en lui disant : « Mon cher Pierre, comme je suis content de te voir! » Le peintre répondit : « Votre cher Pierre vous prie, ce monsieur, de ne plus jamais lui adresser lapa- (c rôle, si le malheur veut qu’il vous trouve sur « son chemin. » Vainement, Edmond About fit intervenir plusieurs amis communs pour amener un rapprochement; Puvis de Chavannes resta inébranlable dans sa résolution, quelque pénible que fût pour lui cette rupture définitive avec un ami de trente ans. Il ne pouvait admettre que, pour maintenir sa réputation d’homme d’esprit, l’écrivain fit l’offense au peintre d’une critique que l’ami désavouait.
En 1879, je publiais dans cc les Artistes
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contemporains », une étude illustrée, en deux livraisons, sur l’œuvre du maître; j’y avais loué, avec un enthousiasme juvénile, les peintures du musée d’Amiens « la Paix », ce la Guerre », « le Travail », « le Repos », et « Ave Picardia nutrix », cette dernière surtout, déclarant ingénument que « l’Enfance de sainte Geneviève », tout en étant une composition superbe, ne les faisait point oublier. Un soir, après avoir dîné avec lui, en compagnie de Delaunay et de Gustave Moreau, suivant l'habitude, je l’accompagnai quand il voulut rentrer. Chemin faisant, nous parlons de choses et d’autres. Arrivé place Pigalle, au moment de nous séparer, le maître me dit, à brûle-pourpoint : cc Alors, vous pré- « férez Amiens au Panthéon? Autant dire que, (( depuis quinze ans, j’ai vécu comme un mol- « lusque, que je n’ai fait aucun progrès, que «je suis un homme fini. Votre opinion n’est « pas faite pour me flatter. Vous avez l’amitié « peu bienveillante. Dans ces conditions, il « vaut mieux que nous en restions là. Adieu. » Et, le maître rentra rapidement chez lui, me laissant stupéfait. Le lendemain, à la première heure, on carillonnait à ma porte.
J’allai ouvrir en toute hâte, inquiet d’une
visite aussi matinale et aussi bruyante. C’était Puvis de Chavannes. Il me tendit les deux mains, en me disant : « J’espère que cc vous ne m’en voulez pas de la scène que je « vous ai faite hier. Je n’en ai pas dormi de la cc nuit. Vous avez peut-être raison de penser cc qu’ Amiens vaut mieux que le Panthéon ? Ce-
(c pendant! » Et, tout à coup, partant d’un
éclat de rire, il s’interrompt, et ajoute : cc Al- (c Ions, bon! voilà que je recommence. Sans cc rancune; au revoir, à bientôt! » Et, radieux de sa démarche si délicatement affectueuse, il dégringolait quatre à quatre mes cinq étages, pour se rendre à Neuilly.
Quinze ans après, j’avais avec Puvis de Chavannes une querelle du même genre, au sujet de laquelle il écrivait, le 2 septembre 1895, à un de ses amis : cc Vachon déclare cc que de tout ce que j’ai fait il préfère la cc Sorbonne... ; mais, je le lui ai dit, il n’a cc pas de préférence à avoir. Je comprendrais cc à la rigueur une classification, un choix cc personnel entre des œuvres de même nacc ture. Mais si les Picards sont bien dans ce cc qu’ils sont, ils valent le reste, auquel on cc ne peut pas les comparer. L’essentiel est cc que l’œuvre soit pleine et complète, et si
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« elle répond à ces conditions, elle est une « œuvre de plus, et voilà tout, ni au dessus « ni au dessous. Mais mon gaillard ne veut « pas en démordre, quoique j’aie dû dire. Il « me semble là sortir de son rôle. »
C’est que Puvis de Chavannes, impulsivement ramenait tout à son art, à sa peinture; il ne voyait rien, ne s’intéressait à rien qui ne s’y rapportait. Un mot, une conversation, un article, paraissant de nature à informer inexactement le public sur ce qu’il avait fait, sur ce qu’il avait voulu et cherché , lui était une souffrance profonde, le mettait dans des colères inouïes; et, quand il répliquait par la parole ou par la plume, son ironie, sa causticité, sa violence surprenaient ceux qui n’étaient point de ses familiers. Aussi, était-ce fort sérieusement qu’à un reporter, indiscret et naïf, qui lui demandait quel était le maître qu’il préférait, il fit cette réponse laconique : « Moi! » On a pu dire très justement de lui qu’il avait l’égoïsme superbe. Sa sensibilité nerveuse dépassait tout ce qu’on peut en concevoir. A la veille d’un Salon, suivant son habitude, il venait de montrer à quelques dames du monde une de ses compositions, dans son atelier de
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Neuilly, et il les accompagnait à travers son jardinet avec sa bonne grâce et sa galanterie de gentilhomme. Quand Puvis de Ghavannes rentra, un de ses élèves le vit se faire couler sur les mains l’eau de sa fontaine; s’approchant, il constata que les paumes étaient sanguinolentes. De rage d’entendre des sottises et des impertinences qu’il ne pouvait relever, l’artiste s’était enfoncé les ongles dans les chairs, « Quand je montre mes tacc bleaux, disait-il souvent, il me semble que «je me mets tout nu devant le monde. »
Des écrivains ont voulu faire de Puvis de Ghavannes une sorte d’olympien, pour sa sérénité, son énergie, son égoïsme, et sa philosophie; ce sont là des fantaisies de psychologues mal renseignés. Quelque solidement trempé que puisse être un tempérament, si ardente que soit la foi artistique, une telle vie ne laisse pas de compter bien des moments de tristesse, de désespérance, et de découragement, d’autant plus douloureux pour Puvis de Chavannes que sa sensibilité naturelle, loin de s’émousser, s’affinait dans la lutte ; et, que les premiers succès semblaient lui avoir créé un devoir moral nouveau d’être plus net
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encore dans l’affirmation de son idéal. Lisez ces lettres, adressées à des amis, où l’on voit ce qu’est une âme d’artiste, à la fin de ce siècle présenté comme une période de faillite morale de l’individu et de la société. L’indiscrétion m’en a été pardonnée, pour les leçons de courage et d’énergie qu’y trouveront les jeunes peintres, aux prises avec les difficultés, les incertitudes et les déceptions d’une vie, cependant aujourd’hui moins difficile et moins cruelle qu’autrefois pour les indépendants et pour les audacieux, par suite du libéralisme relatif de ceux qui dirigent les associations d’art, qui constituent les autorités. Et, elle est saine, elle est féconde, autant qu’émouvante, cette note de douleur, de souffrance, même de pessimisme. Ceux qui ont de ces accents, de ces révoltes contre la vie , ceux que les sceptiques et les blasés qualifient ironiquement de pessimistes, sont les hommes qui attendent impatiemment, dans l’élévation de leur âme, et dans la bonté de leur cœur, ce quela vie devrait donner à tous : du bonheur, de la joie, de l’espérance. Eux seuls, par la poursuite héroïque et constante d’un haut idéal, par le travail acharné et fécond, font progresser l’humanité.
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Au lendemain même du succès du « Ludus pro Patria », qui lui valut la Médaille d’honneur, — mais que ne suivit aucune commande nouvelle, contre toutes ses légitimes espérances basées sur les prévisions de la critique, unanime à louer cette décoration magistrale et à déclarer que le devoir des mandataires publics de l’État, des municipalités, est d’employer un talent aussi original, — Puvis de Chavannes écrit : « Pour moi, l’horizon est de « plus en plus fermé; il n’y a rien à faire à ce cela que de lutter comme on peut contre l’oi- « siveté. Pour la combattre, j’ai essayé le « portrait de mon vieil ami Benon; c’est un ce travail consciencieux qui me permet par mo- « ment de presque oublier que d’autres trace vaux m’eussent peut-être convenus. Dans ce tous les cas, ne fût-ce que pour montrera la <c jeunesse prompte au découragement ce que ce peut devenir une carrière déjà longue et qui ce n’a été ni stérile , ni sans honneur, ma vie ce n’aura pas été perdue. »
« Cette année, mon cher ami, s’est fermée ce pour moi d’une façon qui a accentué l’im- « mense besoin que j’éprouve de solitude et ce de silence. Vous avez le sens trop délié et
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ce pour moi trop d’attachement pour ne pas (c comprendre à quoi se lie cet état de mon « esprit. La conscience d’une carrière aussi « ardue qu’a été la mienne, et qui jusqu’au ce bout ne paraît pas devoir se détendre, est « bien faite, vous en conviendrez, pour donner « quelque mélancolie. Gela se dissipera, je « l’espère. »
La première décoration de l’Hôtel de ville de Paris va être terminée. Loin de songer à se reposer, après trois années d’un travail écrasant consacrées à cette œuvre, le maître, à l’imagination de plus en plus vigoureuse, rêve de vastes murailles à couvrir de nouvelles compositions ; mais il ne voit rien dont il puisse espérer quelque chose; son cœur déborde de tristesse : « Que vous dire d’inté- (c ressaut? Vous connaissez ma vie. Tel vous « m’avez quitté, tel vous me retrouverez, ce avec un peu plus de besogne faite, voilà ce tout. Est-ce très avancé pour cela? Je n’en « sais rien, chaque perfectionnement souli- <c gnant une lacune à côté. Enfin, j’espère « m’en tirer. En dehors de cela que de tris- « tesses! Stagnation absolue et forcée dans « mes affaires artistiques. Comment pourrait- « il en être autrement, étant donné ce vent
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cc cle cruauté inepte, sauvage et lâche. Mais « il vaut mieux se taire; tout cela est trop « douloureux. »
Ces triomphateurs d’une idée d’artiste ou de poète, on les envie, le jour où ils sont parvenus héroïquement à l’imposer à la foule, et où celle-ci semble les récompenser par ses acclamations, de leur foi, de leur volonté, de leur énergie ; mais , si on savait au prix de quelles souffrances, de quelles angoisses, de quelles tristesses , ces triomphes-là sont achetés , et quelles désillusions, quels regrets ils laissent, on les plaindrait bien plutôt. Puvis de Chavannes a éprouvé tout cela, que ne parvenait point toujours à voiler, pour ceux qui l’aimaient , son esprit malicieux ni sa philosophie souriante.
En l’accompagnant chez lui, le soir du banquet de son cinquantenaire, un ami lui demanda pourquoi il paraissait tout rêveur; cc J’ai bien mal dîné, » répondit Puvis de Chavannes. C’est ce sentiment profond de la réalité exacte des choses qui devait imposer exclusivement au maître sa recommandation dernière qu’il ne fût prononcé aucun discours à son enterrement. Les distinctions honorifiques, les décorations lui plaisaient parce qu’elles
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étaient pour lui la consécration officielle du triomphe de ses idées; et pourtant personne n’était moins accessible aux préoccupations de la vanité mondaine et de la représentation officielle. Le premier, il riait gaiement de ses faiblesses, en entassant les grands cordons dordres étrangers, les plaques endiamantées, dans le tiroir de sa commode, pêle-mêle avec les cravates, les chaussettes, et les mouchoirs. Il n’a point voulu se présenter à l’Académie des Beaux-Arts, afin de ne pas exposer à l’échec d’un refus ses idées et son œuvre, pour lesquels d’ailleurs il n’admettait d’autre jugement définitif que celui du peuple, en vue de qui seul il travaillait. Une lettre de lui contient à ce propos une déclaration très nette : « Entre cc l’Institut et moi, il n’y a jamais eu de décc dain d’aucune part; en ne venant pas à moi, « l’Institut reste observateur scrupuleux des « règlements; et moi, en n’allant pas à lui, « je proteste contre ces mêmes règlements. « Voilà toute la vérité, qui m’empêche pas « une estime réciproque. »
Toutes les attaques et toutes les haines auxquelles il a été en butte, à cause de ses idées et de ses théories artistiques, avaient
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donné au maître une souveraine bonté pour les jeunes, les modestes, et les timides. A qui vont instinctivement ses sympathies publiques et privées? Aux impressionnistes, aux indépendants, aux symbolistes, etc., dont on se moque et qu’on bafoue ; aux artistes qui visent à l’originalité, à ceux qui poursuivent des chimères ; aux novateurs hardis et énergiques, se frayant péniblement leur chemin à travers les indifférences et les hostilités. Lors du Salon de 1872, le premier organisé par l’État, il est nommé membre du jury. Charles Blanc, directeur des Beaux-Arts, avait invité les jurés à faire preuve d’une grande sévérité, à ne pas craindre de multiplier les exclusions. Se rappelant qu’autrefois ses tableaux ont été bien souvent refusés, Puvis de Chavannes croit de son devoir de réclamer publiquement plus d’indulgence, Le directeur des Beaux-Arts ayant insisté, l’artiste donna sur-le-champ sa démission. Comme il n’était plus membre du jury, ses envois devaient être soumis au jugement de ses collègues de la veille ; un de ses deux tableaux, « Les jeunes fdles et la Mort », fut refusé. Dix ans après cet incident, s’inspirant du même sentiment de bonté, mais cette fois pour les vaincus de la vie, pour ceux à qui la
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fortune et la gloire ne sont pas venues, dont la vieillesse a alourdi la main, a affaibli l’imagination, il prendra la défense des artistes précédemment reçus aux Salons par droit de médailles, qu’on a décidé de soumettre à un examen d’élimination; et, ne voulant pas, ditil, s’associer à une mesure d’injustice et de cruauté , il décline toute candidature aux fonctions de membre du jury.
Pour les jeunes gens qui viennent lui demander des leçons et des conseils, pour ceux qui ont fait partie de ce bel atelier, dont, pendant quinze ans, Elie Delaunay, Gustave Moreau, et lui, furent les professeurs dévoués, le maître avait une affection et une sollicitude paternelles, en même temps que le respect le plus profond de chaque individualité et de chaque tempérament. A un de ses élèves il envoie cette lettre charmante, qui contient un exposé, aussi précis qu’énergique, de ses principes en matière d’enseignement artistique? « A défaut d’autre chose, « j’ai une expérience très grande; j’ai con- « duit de grands troupeaux, et, comme berce ger, je peux être, je suis sûr d’être de bon ce conseil. Je n’ai jamais violenté le sentiment ce de personne, considérant que c’est là chose
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(( sacrée; mais j’ai pu inculquer le besoin, le cc goût de l’ordre, de la méthode dans l’exé- « cution. B... a-t-il changé un iota à son « tempérament? Et pourtant!... »
Des artistes auxquels il avait appris le métier, et qu’il continua, pendant de longues années, de guider et de suivre attentivement dans leur carrière déjà féconde, et brillante, aucun n’imite sa manière, ne traite ses sujets; tous ont une originalité bien personnelle, dans les genres de travaux les plus différents. Paul Baudouin a décoré la Bibliothèque de Rouen, les mairies de Saint-Maur et d’Arcueil, une des galeries de l’Hôtel de Ville de Paris, de peintures du caractère le plus moderniste : cc Intérieur d’une imprimerie rouennaise » ; une cc Berge de la Seine près du pont des Invalides » ; un cc Chantier de tailleurs de pierres », des cc Blanchisseuses », un cc Concours de Tir », etc., où l’influence directe de son maître ne se manifeste que par ces qualités de tact, d’ordre et de méthode qu’il tenait pour indispensables à qui veut se livrer à l’art monumental ; Montenard est devenu le peintre populaire de la Provence ensoleillée et de la Côte d’azur ; Ary Renan peint des pages de psychologie féminine , d’une grâce exquise , et promène
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sa fantaisie de paysagiste, amoureux de lumière et de poésie, des landes de Bretagne aux îles de la mer Egée; Auguste Flameng a laissé un œuvre important de peintre de marine; Henri Daras décore les églises de l’Angoumois et traduit l’Écriture sainte en compositions d’un sentiment religieux très élevé; Émile Dezaunay consacre son pinceau énergique aux marins bretons ; et Georges Costau ambitionne l’héritage de Dupré et de Français.
Aussi, la jeunesse qui pense et qui travaille allait-elle d’instinct et de cœur à Puvis de Chavannes; il n’a pas eu d’admirateurs plus enthousiastes, de partisans plus fidèles. Quand, au lendemain de la clôture du Salon de la Société nationale des Beaux-Arts, où il avait montré l’ensemble de sa décoration de l’Hôtel-de-Ville de Paris, on lança l’idée de fêter solennellement les noces d’or du peintre, idée qui aboutit à la manifestation du 16 janvier 1895, l’initiative tout entière en venait de cette jeunesse. Après la mort de Meissonier, les artistes de cette même association, formée, en majeure partie, de jeunes et d’audacieux, l’élurent d’acclamation leur président.
Par cet amour pour tout ce qui est la vie,
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l’énergie, la fécondité, l’artiste en conserva lui-même le trésor jusqu’au jour où il fut frappé mortellement au cœur par la mort de sa femme, à qui il ne survécut que peu de jours. Sur son visage, d’une fière sérénité, qu’illuminaient de gaieté gracieuse, de spirituelle et aimable bonhomie, la jouissance d’une santé superbe, la joie de vivre, et le bonheur d’aimer, les années n’avaient pu mettre aucune ride de tristesse, de désenchantement; la bienvenue à tous souriait dans ses grands yeux; ses larges mains avaient les étreintes vigoureuses des viriles amitiés; sa voix avait la caresse charmante et la netteté vibrante d’un esprit alerte, délicat, et fin. C’est qu’il n’était ni le sceptique, ni même le rêveur, de la légende inspirée par des préjugés et par des illusions. Combien plus belle, plus grande, plus originale, d’une plus féconde suggestion d’exemples, est la figure du maître, dans toute la vérité de son caractère et de son tempérament !
l’éducation littéraire et philosophique.
Quand il est question d’un artiste tel que Puvis de Chavanne s, dont les œuvres sont si suggestives par les idées qu’elles inspirent , et par les émotions qu’elles provoquent, on se demande immédiatement quelle est la part d’influence de l’éducation littéraire et philosophique sur le développement de son tempérament; on s’inquiète de son « intellectualité ». D’ailleurs, la critique contemporaine, très férue de la documentation psychologique, a mis fort à la mode cette curiosité.
On veut savoir, par exemple, si, comme Leighton , l’ancien président de l’Académie royale d’Angleterre, Puvis de Chavannes parlait toutes les langues vivantes ; s’il avait autant d’érudition que Burne Jones, dont les ce Légendes du Roi Arthur » étaient le livre de chevet ; s’il cultivait la philosophie àl’imitation de Watts; s’il était un exégète de la force
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d’Holman Hunt, un archéologue égal à Alma Tadema ; si, à ses moments perdus, il a fait de l’ornithologie aussi bien que Birket Forster. L’historien qui a écrit le plus récemment sur ces maîtres anglais, R. de la Sizeranne, déclare, avec l’éloquence d’une conviction sincère, que de « tels artistes peuvent agir sur « toutes nos facultés parce que toutes les « leurs sont agissantes ; et beaucoup nous en- « seigner parce qu’eux-mêmes ont beaucoup ce appris. » Aussi, ai-je borné à ces phénomènes ma comparaison, les artistes français les plus célèbres n’ayant jamais bénéficié chez nous d’une pareille autorité.
Quand, le lendemain d’une victoire artistique, il lisait les journaux et les petites revues, qui, parfois, le biographaient, avec la plus extraordinaire fantaisie, Puvis de Chavannes se mettait dans de grandes colères : « Mais, cc c’est insensé, ils veulent à toute force que « j’aie été un cancre ! » Le maître, au contraire, avait fait des études classiques très sérieuses, au lycée de Lyon et au lycée Henri IV, à Paris; il s’était préparé laborieusement à entrer à l’École polytechnique, son père ayant décidé qu’il ferait, comme lui, sa carrière dans l’administration. Sans doute, avec son tempé-
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rament d’artiste, avec ses idées de poète, il n’étudiait pas comme les autres les grandes œuvres littéraires et philosophiques. Il contait volontiers que, sans l’orthopédie savante de l’un de ses voisins, à l’examen du baccalauréat, il eût été refusé pour sa version (1), Gela n’empêcha pas, — la suite l’a prouvé, — qu’il sortit du lycée plus pénétré d’Homère et de Virgile que ceux de ses condisciples qui étaient en mesure d’entrer à l’Ecole normale. Et, de toute évidence, indiscutablement, c’est grâce à cette instruction première, très développée, qu’il a pu s’élever, rapidement et avec sûreté, aux conceptions supérieures du Musée de Picardie, du Musée de Marseille, de l’Hôtel de Ville de Paris, de la Sorbonne, du Panthéon, et de la Bibliothèque de Boston, qui prouvent, non point seulement l’intuition, mais bien la connaissance parfaite des évolutions de l’humanité.
« La fleur a des étamines et un pistil, un « nombre et une forme marquée de ses pétales, <c dit Paul Bourget; l’abeille, qui s’engloutit « dans la cloche parfumée du calice, ne compte
(1) « Pierre Puvis de Chavannes, Souvenirs intimes », par M. J. Buisson, Gazette des Beaux Arts , 3e période, tome 22e.
PU VIS DE CHAVANNES
ce ni ces pétales, ni ces étamines. Elle emprunte « à la fleur juste de quoi faire son miel; et le « botaniste, lui, sait tout de la plante, excepté « Fart d’en jouir, comme cette ignorante « abeille. »
En Puvis de Chavannes, il y avait absence complète de toute autre passion intellectuelle que celle de la peinture. « Je suis un igno- (c rant, répondait-il, quand on l’interrogeait cc sur la genèse de ses compositions; je ne ce sais rien de la philosophie, de l’histoire, de cc la science; je ne m’occupe que de ma pro- « fession. » Et, sa sincérité n’était pas discutable, quoique la réalité ne répondît point exactement à autant de modestie.
Est-ce à dire que l’auteur de cc la Sorbonne », du « Bois sacré cher aux Arts et aux Muses » restait systématiquement indifférent à toutes les autres manifestations de l’esprit humain? Parmi tous les artistes français contemporains, il a été assurément un de ceux qui par goût se sont le plus mêlés au mouvement littéraire. Relativement aux loisirs d’un travailleur aussi sérieux, les grandes œuvres de ce temps lui ont été sinon familières, au moins assez connues pour qu’en dépit de ses déclarations il doive être tenu pour un vrai lettré.
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Entre les maîtres modernes de la pensée, Renan avait ses préférences attendries. Dans quelques billets que j’ai sous les yeux, il en apprécie le génie, avec beaucoup de finesse. Il lui écrit, un jour : « Je vous remercie bien « vivement de la faveur que vous m’avez faite « en m’envoyant votre discours par votre cher « enfant. Le témoignage de sympathie dont « vous l’accompagnez me le rend doublement ce précieux. Le charme infini et vivant de cette « histoire, la foi puissante et large dont elle <c rayonne, et à travers deux siècles d’évi- « dentes analogies, font moins songer à un « hommage rendu à Spinoza par un simple cc fervent, un frère en croyance, qu’à une « sorte de transmission de toute cette âme cc faite de grâce, de bonté et de grandeur. Je « la salue en vous, Monsieur, avec une pro- « fonde admiration. »
Après avoir lu Marc-Aurèle , il note son impression, dans une lettre adressée au fils du grand écrivain : « Je pense que si d’aussi cc admirables tableaux d’histoire avaient rem- « placé à temps l’éducation aride et purement cc dataire dont on a tenté vainement de me « frotter jadis, j’aurais été l’homme le plus « épris du passé, le plus avide de le connaître. »
PUYIS DE CHAVANNES.
Dans une lettre, datée d’août 1884, je trouve cette intéressante indication : « Paris est-ce « que vous l’avez laissé; la chaleur a repris « de plus belle, les rues sont désertes, « Neuilly absolument intolérable, aussi je le « fuis comme la peste. Je me suis mis à lire « V Histoire de France de Duruy. C’est ce sec, mais instructif. » En romans et en nouvelles, ses inclinations étaient pour les auteurs qui ont le sens de la vie, sans trop de naturalisme; de la moralité, sans fausse pruderie; et surtout, il y goûtait la simplicité et la clarté de l’esprit et de la langue : question d’affinité de tempérament. Les discours, harangues et oraisons funèbres que ses fonctions officielles de président de société l’obligeaient parfois à prononcer sont des chefs-d’œuvre d’élégance, de finesse, et de sentiment. Le Théâtre, dans ses manifestations les plus hardies, l’intéressait; il était un fidèle des entreprises créées pour ouvrir aux novateurs l’accès du public (1). La Musique lui plaisait comme une distraction élevée , et il y professait un éclectisme allant de la passion
(1) Puvis de Chavannes suivait assidûment les représentations du Théâtre libre, et avait souscrit pour la fondation du Théâtre des marionnettes du poète Bouchor.
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des vieux maîtres français, délicats et simples, à la joie des fantaisies italiennes exubérantes, et au respect du génie profond de Wagner.
Seule, la Science industrielle lui a inspiré plus d’étonnement que d’enthousiasme. Si, de sa préparation à l’Ecole polytechnique et de sa vie familiale dans un milieu d’ingénieurs, toute sa vie, il garda l’esprit de méthode, l’amour de la précision, un sens géométrique très développé, il semble qu’il n’en avait pas moins une sorte d’aversion pour le machinisme colossal, et pour ses créations. Un soir d’été de 1889, après un dîner entre élèves et amis de l’atelier, nous parcourions la Galerie des machines de l’Exposition universelle, au Champ de Mars. Sous la lumière électrique, tous les engins divers qu’elle renferme paraissent encore grandis ; leurs mouvements, plus vertigineux, leurs bruits, plus formidables. J’étudiai avec curiosité la sensation éprouvée par l’artiste à ce spectacle apocalyptique. Nerveux, fébrile, répétant sans cesse son geste habituel de surprise douloureuse, — les deux mains jointes à hauteur de l’épaule gauche — » il s’écrie tout à coup, énergiquement : « Mes enfants, il n’y a plus d’art
PU VIS DE CHAVANNES
cc à faire. Gomment un peintre, un poète, « pourrait-il lutter avec cela d’influence soft ciale, de puissance sur les imaginations? « Allons nous-en! » Et, il disparut. Nous ne pûmes le rejoindre dans l’obscurité des allées extérieures. Le lendemain, dans l’inquiétude de quelque accident, nous allâmes tous prendre de ses nouvelles à son atelier, cc J’ai « été malade de cette visite, nous répondit-il, cc j’en ai eu le cauchemar toute la nuit. « Qu’allons-nous devenir, nous artistes, de- « vant cette invasion d’ingénieurs et de mécacc niciens?
Il semble qu’en vue de le hausser, on ait voulut faire accroire au public que Puvis de Chavannes était un ignorant des œuvres qui déterminent les belles époques de l’histoire de l’art; qu’il avait systématiquement négligé de les étudier, comme esthétique et comme technique, dans la conviction irréductible où il était que son instinct lui suffisait pour concevoir, composer, et exécuter. Rien n’est moins exact. Personne n’a eu mieux que lui un culte, raisonné et pieux, pour les grands artistes. Il est allé les visiter et les admirer chez eux, en Italie, en Allemagne, en Hollande, en
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Belgique, etc. ; il fréquentait le Louvre. Et, quand, dans l’intimité, la conversation tombait sur quelque tableau fameux, sur quelque peintre célèbre, un mot piquant, une réflexion originale, une opinion incisive, prouvait qu’il le connaissait autrement que par ouï-dire. Sur cette question de l’étude et de l’influence des maîtres, il avait des idées très arrêtées. Sa correspondance avec ses élèves en contient des témoignages intéressants.
cc Gomme vous le sentez et le dites très « bien, » écrivait-il à Ary Renan, au cours d’un voyage que celui-ci faisait en Italie, « l’étude des œuvres ne peut entraver au- « cune originalité. L’enseignement le plus « net qui en ressort est qu’elles ont pour base « la sincérité du sentiment ; elles ravissent et cc attachent sans trouble; elles ont l’air facile, « elles se livrent, faisant comprendre tout ce cc qu’un esprit artistique bien pondéré et se- « condé par l’étude peut tirer des spectacles « les plus simples. »
A Paul Baudouin, il adressait, le 22 juin 1881, cette lettre charmante : « Pour vous, cher et cc bon ami, je compte bien que c’est une cc aurore sérieuse qui se lève et que vous « deviendrez nécessaire, sinon providentiel.
PUYIS DE CHAVANNES.
cc Je compte sur vous pour contribuer à « introduire le « naturel » dans un art qui, « sous le prétexte d’élévation, a trop dédaigné <( l’intimité; quoique je n’aie jamais été un « grand arpenteur de musées, ni très regar- « deur d’anciens tableaux, j’ai pourtant eu cc plus d’une fois l’occasion de remarquer que « le gigantesque décorateur Rubens a été le cc plus humain des hommes dans ses œuvres cc en apparence les plus pompeuses. Le cc ménage de Jupiter et de Junon, que l’on cc retrouve au fond de tous ses Olympes, est <c un prodige d’observation comme intimité, cc familiarité de gestes. Mais les trois quarts cc des gens qui contemplent ce maître n’y cc voient que du rouge. »
PRINCIPES D’ESTHÉTIQUE
On vient de voir quel beau type humain ont produit en Puvis de Ghavannes la race, l’éducation, un demi-siècle de foi, d’énergie, et de travail. L’artiste est à chercher à travers l’œuvre; l’analyse des conditions de sa faculté créatrice en définira le caractère et l’originalité.
Au cours d’une étude sur lui (I), le maître m’écrivait : « Je serais plus qu’embarrassé cc de développer une esthétique quelconque, « étant un être essentiellement instinctif, et « juste le contraire d’un compliqué. S’il m’arcc rive de penser à ce que j’ai pu faire jus-
(1) Puvis de Chavannes , 1er vol . de la série Les Maîtres contemporains, grand in-4° raisin avec 100 gravures dans le texte, et 15 planches en héliogravure; Lahure, Braun, Clément et Cie, éditeurs, 1896. Les autres volumes sont consacrés à Édouard Détaillé, Jules Breton, et W. Bouguereau.
ce qu’ici, j’y découvre non pas la recherche, « mais le besoin de la synthèse, sans jamais « tomber dans l’épisodique; les scènes que « j’imagine restant néanmoins probables et « humaines... Je ne crois pas qu’on puisse ce analyser un cerveau comme on décrit les ce rouages d’une montre. L’artiste est insaicc sissable; en lui prêtant une technique et ce des intentions en dehors de l’évidence, on « est à peu près sûr de se tromper. Sa tech- « nique n’est autre chose que son tempéra- (c ment; et ses intentions, s’il est sain d’es- (c prit, relèvent du simple bon sens; — c’est « déjà bien joli. — 11 n’y a qu’à regarder le cc tableau bien en face, tranquillement et ja- « mais par derrière où le peintre n’a rien ca- « ché. » Cette déclaration, d’une spirituelle simplicité, était un précieux et loyal conseil, que l’écrivain a suivi respectueusement, de nouveau, assuré ainsi d’écarter de ces pages toute apparence de paradoxe, d’hypothèse, ou de fantaisie.
Un des premiers principes artistiques pour Puvis de Chavannes était que le peintre ne doit peindre que lorsqu’il a quelque chose à dire; que ce qu’il veut dire lui apparaît net-
PRINCIPES D ESTHETIQUE.
tement comme utile, indispensable, représentant ce que Kant appelle « l’impératif catégorique de la moralité ». Dans cette certitude, il a l’obligation sociale de le proclamer hautement, sans cesse, envers et contre tous, au besoin, quelques conséquences douloureuses que cette affirmation puisse avoir pour lui.
Millet disait, un jour, avec une profonde philosophie : « Ce n’est pas tant les choses ce représentées qui font le beau que le besoin « qu’on a eu de les représenter; et le besoin cc lui-même a créé le degré de puissance avec « lequel on s’en est acquitté. » Ce besoin était chez Puvis de Chavannes si pressant, si impérieux, que la période, presque toujours remplie de difficultés financières et administratives provoquant des ajournements, qui précède la commande des grands travaux par l’Etat ou par les municipalités, lui apportait des souffrances morales qui ont fait pour ainsi dire de sa vie un continuel tourment. En voici, entre beaucoup, un témoignage personnel. Le 13 août 1886, il écrivait à Paul Baudouin :
« Dieu sait si nous voudrions, le brave S
« et moi, aller vous voir, respirer un peu de « bon air, le derrière au frais. Hélas! projets, « illusions que tout cela! S va partir, et
PUYIS DE CHAVANNES.
cc moi je suis trop possédé de ma préoccu- « pation lyonnaise pour avoir l’esprit présent « à autre chose. J’ai écrit en désespoir de
« de cause à M. A qui ne m’a pas encore
« répondu. J’aime autant cela parce que, le sacc chant exact, j’attribue son silence au temps cc que lui prennent les informations à recueillir. « Si tout cela m’éloigne de tout projet, ce « n’est pas non plus un éperon pour le travail, « il s’ensuit que que je végète réellement, « moins heureux certainement qu’un champi- « gnon, lui au moins est en bon air, et ne se « fait probablement pas de mauvais sang, « entouré de fleurs et de champignonnes. » A côté, au-dessus du peintre qui exerce sa profession honorablement, avec loyauté, qui travaille pour vivre ou pour satisfaire ses goûts, il doit y avoir le penseur, à la conscience duquel l’art n’apparaît point exclusivement comme un moyen facile de parvenir à la réputation et à la fortune, mais qui le considère comme une fonction sociale, dont l’exercice est pour lui un devoir dans la vie; ou, à défaut d’une telle ambition, avec un sentiment peut-être plus exact de la vérité, qui en fait l’expression élevée du besoin naturel d’être, sur cette terre, utile et bienfai-
PRINCIPES D’ESTHÉTIQUE
sant. S’il est vrai, comme certains savants l’affirment, que tout ici-bas n’est qu’illusion des sens; se consacrer à embellir cette illusion, à la rendre féconde en sensations, joyeuses, délicates et saines, qui permettent de croire à une réalité heureuse, est encore un bel idéal d’humanité.
En conséquence du principe d’indépendance absolue dans la conception, il ne saurait y avoir de volonté supérieure à celle de l’artiste, qui puisse dicter la forme de sa pensée, ou la modifier quand elle est exprimée.
A voir avec quelle farouche énergie, quel stoïcisme inaltérable, et quelle fière impassibilité, Puvis de Chavannes, pendant cinquante ans, a marché seul, sur la route déserte, allant toujours droit devant lui, sans jamais jeter un regard en arrière ni de côté, pour savoir s’il est accompagné ou suivi, présentant un front serein, sinon indifférent, aux attaques et aux injures, il est certain qu’il a obéi à cet impératif catégorique de la moralité ; l’ambition la plus audacieuse, la passion la plus exacerbée, n’aurait point suffi pour le guider et le soutenir dans une lutte pareille.
Aussi, dans toute commande de décoration,
PUVIS DE CHAVANNE S .
l’artiste se réservait-il toujours le droit de choisir sou sujet, et de le traiter comme il l’entendait, sans ingérence quelconque, sans inspection ni contrôle, administratif ou privé. A cet égard son intransigeance était irréductible ; aucune considération n’a jamais pu le faire dévier de cette ligne de conduite, nullement inspirée par un sentiment de vanité , mais simple instinct irrésistible d’un esprit ferme, qui estime que la première condition de succès en art est d’être soi-même, de ne relever que de sa conscience, comme ordre et comme responsabilité. Il lui est arrivé de refuser des travaux importants, qui l’intéressaient fort, et lui étaient nécessaires, parce que leur acceptation impliquait celle d’un sujet imposé.
Quand la Chambre de commerce de Bordeaux eut achevé, en 1879, la restauration intérieure de la Bourse, elle songea à faire décorer de peintures le grand escalier de ce palais. Puvis de Chavannes en reçut la proposition, et l’accepta. Tout était de nature à sourire à l’artiste dans cette proposition : un monument public, chef-d’œuvre d’architecture; un emplacement exceptionnel, permettant par ses dimensions d’y développer, en toute liberté d’espace, la composition la plus vaste; une
PRINCIPES D’ESTHÉTIQUE
ville riche, luxueuse, où l’on aime les arts. Peu de temps après, au moment où il se préoccupait de chercher ce qui pourrait le mieux convenir pour la décoration de l’édifice, la Chambre de commerce lui fit transmettre un programme qu’avait rédigé une commission de fonctionnaires, d’érudits, et de négociants. Il y avait là, entre autres articles : « Le poète « Ausone revient par eau de sa campagne, sur « un bateau chargé de fleurs et de fruits, que « les nautoniers amarrent avec des cordes dans ce le port de Burdigala ». Le peintre répondit courtoisement qu’il désirait, suivant son habitude, choisir lui-même le sujet de sa composition, et qu’il s’empresserait d’en donner le titre aussitôt que ce choix serait définitivement arrêté. On lui répliqua que l’adoption d’un programme sous la forme délibératrice accoutumée le rendait obligatoire. Puvis de Chavannes refusa la commande; et ses relations avec la Chambre de commerce furent rompues.
Si l’artiste manifestait, avec tant d’énergie, cette fière indépendance, c’est que, dans le choix du sujet qu’il se réservait toujours, il avait la conscience d’apporter une sévérité peu
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commune, de ne rien laisser au caprice, ni au hasard. Il étudiait préalablement, avec le plus grand soin, les origines, le caractère, la destination du monument à décorer; et, ses observations multipliées, patientes, minutieuses, le conduisaient toujours à l’adoption d’une idée en parfaite harmonie avec le but qui avait inspiré la commande ; et à sa réalisation précise, au moyen d’éléments d’une vérité, sinon d’une vraisemblance, indiscutable aux points de vue de l’histoire, de la légende, et de l’ethnographie. Aux divers chapitres qui vont suivre, on en trouvera les preuves.
L’inspiration du sujet était toujours personnelle, intime, spontanée. Dans l’œuvre entier de Puvis de Chavannes, il n’y a pas une page qui soit la traduction, le développement, ou le résumé d’une pensée d’autrui. L’incident, l’événement, et le souvenir ne lui ont jamais fourni que des sensations et des notes. A la nature elle-même, il demande exclusivement des leçons et des conseils ; et, comme sa préoccupation constante est de les suivre avec respect, de ne point s’écarter de la logique, il peut dire fort justement que ce qu’il peint « a été, est, ou sera ». L’histoire opposée à l’anecdote, la fantaisie naturelle substituée à l’a-
PRINCIPES D’ESTHÉTIQUE
grément académique, la réalité remplaçant le rêve, et toujours de l’unité et de la simplicité, de la joie et de la lumière : voilà l’objectif de son esprit.
Mais, pour Puvis de Chavannes, toutes ces qualités ne pouvaient être fécondes sans âme , sans enthousiasme, sans une exaltation constante pour la beauté et pour la vérité. « Adieu, ce mon cher enfant, terminait-il une lettre à un « de ses élèves, orientez votre âme vers quelque « belle œuvre ; c’est de quoi la prendre tout en- « tière. )) La vibration du cœur est semblable à celle de la lumière : elle se communique instantanément, dans un immense rayon, à tout ce oui l’entoure. L’âme est une seconde vue:
elle permet de découvrir dans la nature bien des choses que n’y peuvent voir et démêler ceux qui ne se laissent pas guider par leur âme. Elle est la source de l’imagination , comme le cœur est la source de l’éloquence.
La passion de la logique, le respect et l’amour de la nature, la préoccupation de la personnalité, conduisirent Puvis de Chavannes à une conception particulière du principe et des conditions de la décoration.
Vitruve a écrit : « Par je ne sais quel ca- « price, on ne suit plus cette règle que les « anciens s’étaient prescrite de prendre tou- « jours pour modèles de leurs peintures les cho- « ses comme elles sont dans la vérité, car on cc ne peint à présent sur les murailles que des « monstres extravagants, au lieu de choses cc véritables et régulières. On remplace les co- « lonnes par des roseaux qui contiennent des « entortillements de tiges, des plantes canne- « lées avec leurs feuillages refendus et tournés « en manière de volutes; on fait des chande- « liers qui portent des petits châteaux, des- « quels, comme si c’étaient des racines, il
« s’élève quantité de branches délicates, sur ce lesquelles des figures sont assises; en d’au- « très endroits, ces branches aboutissent à des ce fleurs dont on fait sortir des demi-figures, « les unes avec des visages d’hommes, les « autres avec des têtes d’animaux, toutes cc choses qui ne sont point, qui ne peuvent pas « être, et qui n’ont jamais existé. Cependant « ces nouvelles fantaisies prévalent tellement « aujourd’hui qu’il ne se trouve presque perce sonne qui soit capable de découvrir ce qu’il « y a de bon dans les arts et qui en puisse ce juger sainement. »
Cette belle page d’esthétique rationnelle contient le principe d’art décoratif dont Puvis de Chavannes a fait le dogme qui a inspiré tout son œuvre, et qu’il me définissait ainsi : ce Le véritable rôle de la peinture est d’animer ce les murailles. A part cela, on ne devrait ce jamais faire de tableaux plus grands que la ce main. » A ce propos, il écrivait encore à un ami : cc A part les fresques ou ce qui leur ce ressemble, toute peinture est déplorable « dans une église. Ces cadres accrochés à la cc pierre font mal à voir. Et, puis, pourquoi cc des grands tableaux? Il n’y a que deux peincc tures qui aient le sens commun : la pein-
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cc ture murale adhérant au monument, ou la cc peinture de chevalet, qu’on peut examiner cc en tenant le tableau dans les mains. »
On a voulu faire de Puvis de Chavannes une sorte d’artiste providentiel, créé d’ordre divin pour rénover la peinture décorative, et qui n’a eu, ainsi, qu’à suivre docilement son instinct naturel, pour accomplir glorieusement la mission supérieure qui lui était confiée, cc Si de l’homme je porte mon regard sur les « circonstances générales qui ont pu favori- « ser son développement, a écrit J. Buisson, cc je rencontre une loi constante dans l’his- « toire des Beaux-Arts : chaque fois qu’un cc élément esthétique a eu besoin d’être re- « nouvelé, ce n’est pas par la science, c’est cc par le vigoureux instinct d’un ignorant en c< communication directe avec quelque force « élémentaire de la nature, que le prodige cc s’est accompli. Il fallait donc que Puvis fut cc un ignorant , temporaire au moins , pour cc retrouver le secret de la vraie peinture cc monumentale, subordonnée à l’édifice, épice derme discrète et vivante de la pierre, à la cc fin d’un siècle où la France, d’un bout à cc l’autre de son territoire, s’était couverte de
ce grands édifices vides qui tous criaient : « décorez- nous. » Dans sa correspondance, le maître semble donner lui-même raison à ceux qui soutiennent cette théorie fataliste. « Pour- « quoi s’acharner à expliquer l’inexplicable, <c écrivait-il un jour, à vouloir enrégimenter « des instincts. C’est profondément absurde, « notre art est fait de mystère, et ce n’est de « l’art qu’à cette condition. » Mais, il ajoutait humoristiquement : « Il y aurait aussi du « danger à vouloir démontrer au public que « rien n’est plus simple; il finirait par dire : « Tiens, ce n’est que ça! »
Pour les décorateurs qu’était généralement, jusqu’à lui la figure humaine? Un motif d’ornementation, d’arabesques, de volutes, et de rinceaux; un mannequin de riches draperies, de luxueuses étoffes, de broderies d’or et d’argent, d’orfèvreries, de joyaux. Sous cette figure, dont elle n’est que l’enveloppe, lui a vu l’âme ; il ne l’emploiera que pour l’expression d’une noble idée, d'un sentiment délicat, dans la reproduction de sa grâce et de sa beauté, telles que Dieu les a faites pour justifier et embellir la vie. Il peuple son œuvre de paysans et d’ouvriers qui travaillent, de
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mères qui allaitent et caressent leurs enfants, de jeunes filles qui s’initient aux devoirs du ménage, de jeunes hommes qui s’exercent, pour la patrie, aux jeux de force et d’adresse, de femmes qui se baignent pour être plus belles et plus fraîches, de vieillards dont la vigueur et la sérénité sont l’exemple de la bienfaisance des vertus; et il les groupe dans une telle harmonie de gestes, d’attitudes et de mouvements, correspondant avec tant de précision à leurs actes, qu’ils deviennent un spectacle de beauté, par conséquent une décoration, dans la conception la plus élevée et la plus complète du terme.
Sa mythologie elle-même est humaine; elle ne représente que de hautes aspirations et des actes simples, sous la forme d’êtres qui vivent et pensent comme nous, pour remplir une destinée analogue à la nôtre, dans l’origine , dans le but , et qui ont ainsi la même beauté et la même grâce naturelles (1). Ses Muses, ses allégories apparaissent comme les jeunes sœurs de cette « Eva Pandora », si
(1) Se rappeler la lettre, publiée plus haut, dans laquelle Puvis de Chavannes indique si finement le caractère intime des compositions mythologiques de Rubens.
grave, si majestueuse, si fière, clans sa pudique et radieuse beauté naturelle, où n’entrent ni désir de volupté, ni fantaisie de rêve, par laquelle Jean Cousin inaugurait la grande période delà Renaissance française; et, fusionnant la tradition chrétienne et la fable du paganisme, résumait notre génie, tout d'aimable simplicité, de clarté rayonnante, de grâce robuste, et de douce moralité, en opposition avec la fade galanterie et le maniérisme exhubérant que l’Ecole italienne avait importés à Fontainebleau. Ses femmes sont de la famille artistique du Poussin et de Le Sueur, qui nous ont donné la joie de tant de créations exquises, où la pensée est si élevée, la forme si pure, le coloris si harmonieux.
Aucune de ses peintures n’aura jamais quoi que ce soit qui rappelle, même par le plus infime détail, — parce qu’elle est, à son avis, une négation fort impertinente de la logique et de la vérité, — les mascarades mythologiques de Lebrun, de Mignard, de Coypel, de Nattier, où la licence poétique justifie à peine, par la nécessité de l'interprétation des types classiques des dieux et des déesses, les nudités provocantes, les attitudes audacieuses, source de fortune et de renommée pour les modèles fé-
minins, aussi peu insensibles, sur la terre que dans l’Olympe, aux regards de Jupiter. On n’y trouve rien non plus de cette antiquité mondaine, prétexte ingénieux, pour Lagrenée, de Troy, et Raoux, aux chatoyements des étoffes précieuses, aux étincellements d’armures, aux flamboiements des panaches, au milieu desquels les héroïnes mettent l’éclat de leurs chairs nues, la fulgurance de leurs chevelures d’or, et la séduction de leurs sourires voluptueux. Le xvme siècle ne l’a point tenté, avec ses Tircis et ses Clitandre, vêtus de satins roses et bleus, courtisant, sous les charmilles, des Amaryllis et des Sylvie, aux corsages largement échancrés, aux robes à paniers laissant voir des jambes fines et des pieds mignons qui mènent la ronde joyeuse des juvéniles et ardentes amours. Le maître de ce la Moisson », du « Sommeil », du « Doux Pays », n’a des affinités spirituelles qu’avec Prud’hon, qui ressuscite Théocrite et Longus, qui crée des œuvres d’une si fraîche poésie, où le charme le plus troublant s’allie à la forme la plus chaste; et, dont l’âme, dans son ingénuité hardie, s’élève parfois jusqu’aux sommets vertigineux de la passion, sans cependant jamais y brûler ses ailes.
CONCEPTION DE LA PEINTURE DECORATIVE. 8i
Par suite de ce culte de la logique et de la vérité, Puvis de Chavannes ne comprend et n'admet la représentation de l’humanité, en décoration murale, que dans les conditions du tableau qui donne au spectateur l’illusion d’une baie ouverte sur la réalité et sur la vie ; il répudie, avec énergie, toute disposition aboutissant à une déformation quelconque de ce que Dieu a fait, à une altération des attitudes, des formes, et des expressions, normales et naturelles. Son aversion pour le « plafond », par exemple, est devenue légendaire dans le monde artistique. Il adressait, il y a quelques années, à un ami, cette virulente apostrophe
contre ce mode de composition : « E vous
« a-t-il dit que nous avons visité ensemble « l’ébauche intérieure de l’Hôtel de Ville. Il « ne sera pas terminé avant dix ans. J ai « appris en outre, de source malheureusement « très sûre, que l’espace réservé à la déeoracc tion est dès à présent considéré comme « devant être à peu près nul. Boiseries et tente tures d’étoffes for ever, à part cinq grands « nigauds de plafonds dans la salle des et fêtes, à une hauteur vertigineuse. Et puis « des plafonds ! mais j’aimerais mieux ramasser « du crottin sur la grande route. » Aussi, dans
l’escalier d’honneur de l’Hôtel de Ville de Paris le peintre, à l’imitation d’Ingres, au Louvre, pour 1’ « Apothéose d’Homère », a-t-il exécuté en tableau le sujet de « Victor Hugo offrant sa lyre à la Ville de Paris », et l’a fait encadrer, dans la voûte, comme tel, et non à la façon d’un plafond.
Jusqu'à Puvis de Chavannes le paysage n’avait été tenu par les décorateurs que pour un fond de toile gracieux et pittoresque, utile tout au plus dans les scènes de genre, et dans les fantaisies d’un caractère virgilien ou idyllique ; il n’était encore venu à l’esprit d’aucun qu’il pût être par lui-même le motif essentiel d’une peinture monumentale. L’honneur est au maître d’Amiens d’avoir, le premier, démontré quelle source abondante, intarissable, de fortes sensations, il y a dans l’application à l’art décoratif de la belle parole de l’Écriture : « Le ciel, la terre et les eaux racontent la gloire de Dieu ». Alors, il a fait entrer triomphalement dans ses décorations nos arbres, nos bois et nos prairies, nos lacs et nos rivières, nos collines et nos montagnes, notre soleil; et, les décorations en ont été immédiatement illuminées, animées et grandies, jusqu’à devenir une glo-
rificatipn de la nature, un hymne à sa beauté.
Sans aucun doute, l’Histoire mettra l’artiste qui a fait les paysages de Y « Ave Picardia nutrix », du « Ludus pro Patria », de « l’Enfance de sainte Geneviève », de « Marseille, colonie grecque », du « Pauvre pêcheur », de « l’Hiver » et de « l’Eté », aux côtés de Claude Lorrain, de Corot, de Rousseau, etc. C’est la France qui sourit dans la lumière de son ciel, dans la fécondité de sa terre, sur ces merveilleux paysages, inspirés par la contemplation admirative de la nature, des plaines de la Picardie, aux collines du Rhin, de la Côte d’azur, aux rivages de l’Océan.
LA VISION
Pendant un assez long temps, des mois souvent, l’idée restait en gestation dans le cerveau de Puvis de Chavannes; mais en se rappelant fréquemment à ses yeux, qui traduisaient instinctivement, par des croquis, les premières, rapides et sommaires sensations. Tout à coup, au moment le plus imprévu, dans la rue, au lit, en voiture, à l’atelier, l’idée s’est formée ; il semble qu’elle frappe au crâne; et l’artiste s’écrie joyeusement : « J’ai trouvé. » Alors, il jetait sur le papier — feuille volante ou carnet — un dessin, qui résumait ce qu’il avait « vu ». La puissance visuelle était, en effet, une de ses facultés maîtresses. Tout ce qu’il lit, entend, découvre, ou observe, se transpose instantanément en une « vision » de peintre, dans les dispositions et les formes des éléments d’une décoration ou d’un tableau, suivant l’importance
LA VISION
de ce qu’elle contient, avec les lignes, les plans et les groupements presque toujours définitifs ; car cette vision n’est jamais trop peu précise pour qu’elle reste à l’état de rêverie, état dont personne plus que lui n’avait une impulsive aversion, et qu’il tenait pour un des symptômes indiscutables de l’impuissance ou de l’affaiblissement en matière de création.
La « vision » est d’ailleurs le terme familier dont, en parole et en écriture, Puvis de Chavannes se sert pour indiquer le travail de son imagination; il en précise le caractère, dans ce billet à un de ses élèves, qui voyageait en Italie : « L’heure est trop prochaine « où je vous embrasserai de tout mon cœur, (c pour que je réponde comme je le voudrais à « l’adorable lettre que j’ai reçue de vous hier. « Elle m’a fait un bien grand plaisir de toutes « les manières imaginables. Un seul point « noir pourtant : vous reviendrez ici, la vue « éclaircie, saturée, fortifiée par le spectacle <c journalier de beautés artistiques et natu- « relies de la plus grande intensité, tableaux « mûris par le temps, paysages du ton le « plus profond, etc. Qu’allez-vous penser de- « vant mes visions qui sont, à prendre les
cc choses au mieux, une complète transposi- « tion des lois naturelles. Bien heureux si je (c leur suis resté parallèle. Enfin, vous verrez; « mais la bonne opinion que vous gardez de « moi à distance me fait une peur bleue. »
Puvis de Chavannes cc voyait » son œuvre telle qu’elle devait être dans toutes ses parties, même pour les compositions les plus vastes et les plus compliquées. Mais, tant qu’il y avait ici ou là, quelque lacune, quelque cc trou », il ne la mettait point au jour; il la tournait, et retournait dans son cerveau, jusqu’à ce qu’elle lui apparût complète, définitive.
A partir de ce moment, l’artiste entrait dans la période, longue et laborieuse , des études nécessaires à la préparation des matériaux de la peinture. Le matin et le soir, pendant la longuecourse à pied qu’il fait, presque chaque jour, pour se rendre de son atelier de la place Pigalle à celui de Neuilly, — 5 kilomètres et demi à vol d’oiseau — , il médite, et travaille mentalement. Il dessine des yeux. Le ciel, l’atmosphère, les parcs, les jardins, les arbres, les maisons, et les passants lui sont une inépuisable matière à observations de groupes, de
LA VISION
gestes, d’attitudes, de lignes, de lumières, et de couleurs. 11 se documente, n’étudiant que ce qui peut et doit lui être utile, nécessaire, rejetant impitoyablement, ou plutôt ne voyant même pas ce qui ne saurait l’intéresser pour les compositions futures. « Les abeilles, dit « Montaigne, pillotent le suc des fleurs et en « font, après, un miel qui n’est ni thym nimar- « jolaine, mais tout leur. » La veillée, quand, après la promenade qui suivait son dîner, il avait quitté ses amis, dans la solitude et le silence de cette vieille maison d’artistes qu’il habita si longtemps, il s’asseyait à sa grande table rustique, en bois blanc, véritable établi ; et les croquis s’entassaient, résumant ses visions de la journée.
C’est par milliers qu’après sa mort, on a trouvé, àNeuilly, de ces croquis se rapportant à des compositions entrain, ou à des projets qui ont été abandonnés. Lorsqu’il passait la soirée chez des amis intimes, pendant les parties de jeu qu’il n’aimait pas, ou au cours des conversations familières, le maître, grave et sévère , prenait plaisir à dessiner à la plume ou au crayon, sur un coin de table, des caricatures, et des charges. Il excellait aux figures grotesques, à la façon de Léonard; les gens
P U VIS DE CFI A Y ANNE S
d’église — sacristains, bedeaux, marguilliers, chantres, vieilles bigottes, et cagots, — excitaient particulièrement sa verve, et lui ont inspiré des cbefs-d’œuvres satiriques, sans qu’on y trouve pourtant jamais quoi que ce soit d’irréligieux. Tout cela était encore le résultat de ses observations minutieuses et incessantes, dérivées, par repos d’esprit, du côté de l’humour et de la fantaisie.
Le peintre est-il aux champs, dans la montagne, au bord de la mer, la méthode d’élaboration des idées n’est point différente de celle qu’il a adoptée pour Paris. Il la décrivait ainsi dans ces deux lettres à des amis : ce Je suis parti, le lundi 25 août, pour cc Honfleur, où je suis resté dans les plus cc précieuses conditions morales jusqu’au ven- (c dredi 5 septembre. Là, travail de tête, trace vail des yeux, récolte d’effets, et, bro- « chant sur le tout, évocation en moi-même « des figures appelées à compléter la comcc position. Une fois tout ce monde tiré du cc néant, entrevu, et les places indiquées, j’ai cc dû rentrer à Paris pour demander à la cc nature son autorisation et marcher sûre- <( ment. Elle m’a donné raison; et, comme cc elle est sensible aux avances qu’on lui
LA VISION
(( fait, et au respect qu’on lui témoigne, elle « m’a fait bonne mesure. »
« Trouville, 10 juillet soir [84] (et crevant de faim).
(( Me voilà ici, en bon air, il faut l’avouer « — et avec la compensation pour tout le reste ce d’une bonne et fidèle amitié — , mais sa- « pristi, le reste aurait aussi son charme et il « n’y faut pas songer. Peu de monde et pas « beau, à part deux ou trois personnes qui « pourraient intéresser votre belle et solide <( jeunesse, tout le reste tire la quille. Je
« suis descendu au ?
« ..., table immense avec quatre pelés et « deux tondus, nourriture exécrable et d’un « prix fou. C’est partout de même, la forêt de « Bondy avec des chalets en guise de chênes « séculaires, voilà toute la différence ; la mer « seule y est pour rien, et c’est la seule chose « généreuse de l’endroit. Elle nous a donné « aujourdhui une assez belle représentation « d’orage avec un vent furieux et une pluie « que j’aurais souhaitée au pauvre Toulon — « voilà qui vous aurait bien nettoyé la ville. « Les planches sont toujours là comme resec source de promenade. Le casino est solide « au poste avec des filous et la musique deux
PU YI S DE CH A. VANNE S
«.fois par jour. Je travaille cependant un ce peu, mais entre deux tempêtes. C’est « toujours ça de gagné; une fois rentré à « Paris, je mettrai de l’ordre et du possible (c dans tout cela. Je n’ai pas aperçu un chien (c à qui parler — et Dieu sait que je ne serais ce pas difficile.
« Là-dessus, mon cher ami, je vous tire « une révérence. Certes, Paris doit être hi- « deux en ce moment, mais Trouville est une « rude attrape. Je ne sais pas au juste ce que « je vais devenir. Rien ne vaut encore mon « vieux Neuilly. »
En transcrivant ces lignes, il me revient à la mémoire un passage de la biographie du Poussin, par Félibien : « C’était dans ces re- « traites et ces promenades solitaires qu’il « faisait de légères esquisses des choses qu’il -« rencontrait propres soit pour le paysage, « comme des terrasses, des arbres et quelques (c beaux accidents de lumières, soit pour des « compositions d’histoire, comme quelques « belles dispositions de figures, quelques acte commodements d’habits ou d’autres orne- (( ments particuliers, dont ensuite il savait « faire un si beau choix et un si bon usage. »
LA VISION
L’œuvre conçue et arrivée à l’état de vision, une esquisse, synthèse de nombreux croquis, en réalise la première image. Les dispositions générales arrêtées, — fort souvent elles ne varieront pas de ce point initial à l’exécution définitive, — s’ouvre la période de documentation d’après nature, pour les figures des compositions, œuvres décoratives ou tableaux.
LE DESSINATEUR
En plein cœur de l’ancien parc de Neuilly, Puvis de Chavannes s’était fait construire, il y a trente ans, un vaste bâtiment, composé d’un logement de garde, et d’un hall en charpente de bois, où chaque jour, loin du bruit, des visiteurs, et des importuns, il travaillait dans la solitude, propice aux méditations fécondes, au labeur continu et acharné. Un outillage ingénieux de trappes, de dessous, de monte-charges, et de palans, permettait de faire manœuvrer facilement, sans fatigue, les châssis immenses supportant ses grandes toiles décoratives. Les modèles, hommes et femmes, jeunes et vieux, professionnels et d’occasion, se succédaient sans intermittence dans cet atelier.
Les principes d’esthétique, analysés plus haut, conduisent impérieusement l’artiste à ne
LE DESSINATEUR
jamais demander à la nature humaine que ce qu’elle offre de plus simple, de plus logique, de plus vrai. Le dessin est pour lui exactement ce que signifie, ce que comporte, dans toute sa précision, le terme même, écrit avec son orthographe primitive : le « desseing », c’est-à-dire ce qui sert à désigner quelque chose. Il a l’aversion du type classique et traditionnel, de la pose académique, qui donnent des physionomies, des attitudes, des formes, et des expressions, invariablement en contradiction avec les actions et les sentiments qu’elles paraissent représenter. Tant que le modèle ne lui aura pas , spontanément et d’instinct, mis sous les yeux la réalité de sa vision, il en recommencera l’étude. De dix, quinze, vingt dessins faits pour un personnage, un seul peut-être sera utilisé.
Aussi, dans son œuvre, ne trouve-t-on jamais de gestes violents, compliqués ou subtils; toujours, ils sont larges, souples et calmes, suggérant la sensation de la plénitude de la vie, de l’harmonie parfaite des fonctions de l’âme et du corps; et, ils correspondent non seulement à la vérité et à la vraisemblance, mais à la logique la plus exigeante de l’incident, du moment, et du milieu.
Toutefois, à l’encontre de la généralité des dessinateurs, jamais Puvis de Chavannes ne fera d’études ni de croquis pour approvisionner ses Cartons de documents, en vue d’une adaptation éventuelle à des compositions nouvelles, dont l’idée pourrait lui venir, un jour. Sur le millier de pièces feuilletées dans ses cartons, je n’en ai pas trouvé une seule qui ne se rapporte à des œuvres décoratives, à des tableaux de chevalet, exécutés, ou ayant été abandonnés, sinon détruits. La forme habille l’idée ; l’idée doit donc précéder la forme.
Dans l’étude sur Delacroix, qui est le premier chapitre des Artistes français de Théophile Silvestre, on lit ceci : ce Faut-il donc cc s’étonner que maint critique routinier ce s’écrie : Delacroix ne sait pas dessiner! « Dites qu’il ne dessine pas comme les autres « et qu’il ne veut pas suivre de recettes; mais cc nul n’a plus étudié, comparé, réfléchi. Il me cc faudrait une année pour dresser l’inventaire cc raisonné de ses dessins, sans compter les cc feuilles volantes qu’il a dans sa jeunesse « éparpillées par le monde... Dans notre pays, cc organisé d’une façon toute opposée au véa ritable sentiment des arts, on prend pour
LE DESSINATEUR
« beauté du dessin l'exactitude et la propreté « graphiques. »
Plus encore que Delacroix peut-être, Puvis de Chavannes, pendant sa longue carrière artistique, a été accusé d’une ignorance complète du dessin. Ce qu’on a écrit sur lui, à ce propos, paraît aujourd’hui invraisemblable. En 1883, après le « Ludus pro Patria », Edmond About n’hésitait pas à imprimer cette page, à cette heure bien cruelle pour sa mémoire de critique d’art. « Lorsque l’Enfer « voudra se faire paver à neuf, comme les « Champs-Elysées, il ne manquera pas de « confier l’entreprise à M. Puvis de Chavan- « nés. Cet artiste est par excellence l’homme « des bonnes intentions et des vastes pence sées. Depuis plus de vingt ans, il se pro- « met et nous promet un chef-d’œuvre qu’il « n’exécutera jamais, car il ne sait ni pein- « dre ni dessiner, et il promène fièrement dans « tous les coins du domaine de l’art son igno- « rance encyclopédique. Le défaut d’instruc- « tion première est malheureusement sans « remède; ni le courage, ni la persévérance, ce ni même une certaine élévation d’esprit ne « feront produire un poème épique en douze « chants au rêveur qui n’a pas fréquenté l’é-
cc cole primaire et qui manque non seulement ce de prosodie, mais de la plus vulgaire or- « thographe. »
Ce que Théophile Silvestre a dit de Delacroix peut s’appliquer à Puvis de Chavannes ; ses réflexions piquantes sur le goût public, sur l’enseignement officiel en matière d’art, sont toujours d’actualité. Les ateliers du maître, place Pigalle, et à Neuilly, avaient des meubles remplis de notes, de croquis, d’esquisses, et d’études, de la plus belle exécution. Quand en 1886, on organisa à l’Ecole des Beaux-Arts l’Exposition des dessins du siècle, les grandes pages de 1’ « Ave Picardia nutrix », de cc Radegonde », et du « Charles Martel », qui y furent montrées, prouvèrent que, depuis Ingres et Delacroix, aucun peintre de ce temps n’a dessiné avec plus de puissance, d’originalité, de délicatesse, de sévérité; et la galerie spéciale que la Société nationale des Beaux-Arts consacra, en 1897, à l’œuvre du maître, dans le Palais des Beaux-Arts, au Champ de Mars, a été à ce point de vue, une véritable apothéose (1).
(\) Se conformant pieusement aux intentions formelles de Puvis de Chavannes, sa famille a donné son œuvre dessiné aux musées des villes dont les administrations
LE DESSINATEUR
Vient ensuite la préparation du carton que l’artiste définissait de cette façon spirituelle : « Le carton, c’est le livret; la peinture, c’est « l’opéra » . Par suite du travail précédent de documentation, chaque figure de la composition a son dossier de dessins d’après nature. De ces dessins il est fait une sélection sévère, suivie de la réduction et du décalque des meilleurs par leurs qualités d’adaptation au sujet. A ce moment, le dessinateur se transforme en metteur en scène, qui fait manœuvrer ses nombreux personnages : « Celui-ci « est trop en avant; celui-là pas assez en ar~ « rière ; cet autre se tiendra mieux sur ce point ; « à ce groupe il manque un personnage, une « petite bonne femme y fera bien ; mais voilà « une épaule qui nous gêne ; ce bras devient « embarrassant. Asseyez-vous près de l’arbre, « belle princesse ; dérangez-vous un tout petit « peu, jeune homme charmant. » Et, les calques sur l’esquisse se multiplient, s’entassent, se superposent, vont et viennent, montent et descendent incessamment. Tout cela est ensuite délivré, mis au carreau, et reporté sur
lui ont commandé des peintures décoratives pour des édifices publics ; elle leur a attribué spécialement les études qui ont été exécutées pour ces peintures.
PUVIS DE CH.VVANNES
la toile, en grandeur définitive d’exécution.
Les règles qui guident l’esprit et la main de l’artiste, à ce moment, sont : l’indispensabilité des personnages, la logique et la simplicité de leurs gestes et de leurs actes, l’ordre architectonique de tous les éléments de la composition. Dans aucune de ses inventions, il n’admettra un groupe, une figure, un motif de décors qui ne se lie étroitement au sujet, qui ne soit indispensable à sa représentation. « Le plus petit bouche trou, disait-il, « suffit à faire crouler l’édifice tout entier, en ce éveillant la méfiance du regard; un détail cc insignifiant , étranger à l’idée même , est « capable d’en détruire toute la puissance d’écc motion. »
De son éducation, fortifiée par de sérieuses études scientifiques, Puvis de Chavannes possédait au plus haut degré les qualités d’ordre et de méthode, de mesure, et de discernement. Ce sont celles qu’il prisait le plus, et dont il a surtout recommandé l’acquisition et le développement à ceux qui lui demandaient des leçons et des conseils.
La reconnaissance filiale des jeunes peintres, dont il a guidé les premiers pas dans la
LE DESSINATEUR
carrière artistique, a mis sous mes yeux les plus précieux témoignages de cet enseignement.
A celui-ci il écrit : « Travaillez bien, ayez << beaucoup d’ordre dans tout ce que vous « faites, un ordre de géomètre dans ses cal- « culs. Rien n’est au-dessous de l’attention « d’un artiste qui vise à s’exprimer purement. « Honorez les dons très nobles et très rares ce que vous avez reçus. »
A celui-là il adresse ces avis : « Ne livrez « rien au hazard. Installez, installez ferme « votre théâtre, votre scène, que ça ne danse « pas : voilà pour la première exigence des « yeux ; après, on brode. . . Ne pas faire un geste (c pour un geste, qui en contrecarrerait un « autre. Si vous faites dans un tableau des « gens d’un certain métier, il faut qu’ils se (c reconnaissent dans la moindre de leurs ac- « tions. Du reste, rien n’est plus fécond, plus « secourable que la vérité. »
Un jour, il fait cette touchante déclaration : « J’ai tant abattu de besogne dans ma vie que u< je peux prétendre à beaucoup d’expérience « à défaut d’autre chose. Ma conviction est « que je pourrais être utile à qui se livrerait « à moi, d’autant plus que je ne m’en pren-
PTJYIS DE CHAVANNES.
« drais jamais au sentiment, qui est chose ce sacrée, mais à la tenue, à l’ordre, néces- (c saires pour venir sûrement à bout d’un ta- « bleau. »
Il répond à un quatrième : « Je suis parti- (c culièrement frappé de la justesse de votre « appréciation sur le « choix » en art. C’est « là une insaisissable ligne de démarcation, « une mystérieuse frontière qu’il s’agit de « flairer et qui vous classe. »
Pendant un voyage en Italie, un autre reçoit cette lettre qui, par la grâce, la tendresse et l’élévation des conseils, est l’épître d’un saint Paul de l’art à son dévoué et pieux Timothée : « Autrefois, il y a bien longtemps, hélas, j’ai ce parcouru les principales villes d’Italie et le « beau pays de Naples, mais sans profit, « ayant encore l’esprit et les yeux fermés à « ce que j’ai tant aimé depuis ; aussi ne pour- « rons-nous causer de tout cela que d’une « façon générale - — ce n’est peut-être pas la « plus mauvaise. — De toute cette peinture ce antique qui vous a ému, je connais à peine « quelques fragments, mais au peu que j’ai a vu j’ai trouvé la vertu suprême, la clarté du « sujet, l’exquise mesure dans le geste ; en (c tout le tact ».
LE DESSINATEUR
Dans une lettre à un ami, il résumait ainsi sa pensée à ce sujet : « Ma méthode de trace vailler? Mais, elle est celle de tous ceux qui ce savent travailler, et qui ne se posent pas en ce improvisateurs. De l’ordre, de la patience ce au service du rêve à faire éclore, voilà tout, ce C’est vieux comme le mondé. »
De l’indispensabilité et de l’ordre découle la logique de l’action, qui elle-même implique la simplicité. La nature, que l’artiste, dans ses études préliminaires, a observée avec sincérité et respect, lui a livré le secret de la simplicité, lui a fait voir les êtres et les choses par ce côté de synthèse optique, d’abstraction des détails, qui seul permet d’en obtenir la forme vraie, et de la reproduire à la fois précise et grandiose, dans l’ensemble d’une décoration. Tout cela engendre l’unité : la loi souveraine qui doit toujours régir l’œuvre d’art, dont le critérium certain de perfection est, ainsi, que tout y apparaît nécessaire, utile, significatif, et expressif ; qu’on n’y pourrait faire aucun changement, rien en retrancher ou y ajouter, sans en détruire l’harmonie.
Cette passion, innée en Puvis de Chavannes,
PU VIS DE CHAVANNE S
de la logique, de l’ordre, et de la méthode n’était point exclusive de la plus pittoresque et de la plus ingénieuse fantaisie, . qui, dans chacune de ses compositions, met à l’idée générale une parure charmante de détails aussi imprévus que délicieux. Mais on observera facilement que ces détails eux-mêmes sont toujours tirés du sujet, que leur absence en diminuerait la signification, la portée, le charme, et l’intérêt. C’est ce qui fait que, dans toutes ses allégories, les emblèmes, les attributs et les symboles, sans jamais rappeler ceux que la tradition académique a consacrés, ont une détermination si précise qu’ils les désignent immédiatement aux yeux et à l’esprit.
« Le grand artiste, simple jusque dans ses « profondeurs est celui qui garde en face du « monde une certaine nouveauté de cœur, et « comme une éternelle fraîcheur de sensation. « Par sa puissance à briser les associations « banales et communes, qui, pour les autres « hommes, enserrent les phénomènes dans ce une quantité de moules tout faits, il res- « semble à l’enfant qui commence la vie et « qui éprouve la stupéfaction vague de l’exis-
LE DESSINATEUR
« tence fraîche éclose. Recommencer toucc jours à vivre, tel serait l’idéal de l’artiste : « il s’agit de retrouver par la force de la pence sée réfléchie l'inconsciente naïveté de l’en- « fant (1). » Cette simplicité et cette ingénuité d’esprit, alliées à la grâce et à la tendresse, ont fait la puissance artistique de Puvis de Chavannes, son action irrésistible sur l’âme de la foule, qui n’est pas artiste au sens étroit et spécial où les esthètes, les dilettantes et les snobs entendent ce terme si dénaturé, mais dont les émotions viennent du cœur et de l'âme ; qui n’est point analyste, mais contemplative; point raisonnante, mais instinctive ; et qui, dans une peinture comme dans un livre, cherche surtout la réalisation de ses désirs, la satisfaction de ses besoins, et le spectacle de sa vie, dans les rêves, les illusions, les souffrances, et les joies dont elle est faite, de l’aurore au déclin.
D’après la définition la plus nette qui en ait encore été donnée (2) le style est cc l’ordre qui ce régit le groupement des métaphores, la liaicc son de toutes les parties constituant l’imprescc sion d'ensemble dans une œuvre, les lois d’é-
(1) Guyau. — (2) Léopold Mabilleau.
PUVIS DE CHAVANNE S.
ce volution de l’esprit dans sa construction. » Et Hello, le philosophe catholique, a dit : « Le « style, c’est l’explosion de notre personne, la « parole vivante au service de l’idée vivante. » Puvis de Chavannes n’a-t-il donc pas le style, le style organique, qui sort de la pensée, comme la fleur sort du germe, et qui, naturellement, en présente, dans la forme et dans la couleur, les naïvetés exquises, les originalités délicieuses, les fantaisies charmantes, et les hardiesses, dont on reste aussi ravi qu’étonné?
LE PEINTRE
Pour la peinture, comme pour le dessin, aussitôt qu’il avait eu sa vision, l’artiste jetait sur le papier d’innombrables pochades. Il y notait minutieusement les jeux de couleur, de lumière et d’ombre, avec lesquels l’idée lui était apparue; car, disait-il, jamais il ne ce voyait » cette idée sans qu’elle ne contînt tous ses éléments d’expression.
Les couchers de soleil qui dorent l’horizon de la plaine de Gennevilliers de coulées de métal en fusion; les dessous mystérieux des sapinières du Bois de Boulogne, où les arbres semblent respirer une buée bleue; les saulaies des rives de la Seine, qui donnent l’illusion de nuages de verdure caressant les eaux ; les brumes ensoleillées des plaines de la Picardie; etc. : tous ces effets de terrain, d’atmosphère, et de ciel, il les emmagasinait dans son cerveau, comme le paysan engrange le blé après
PUYIS DE CHAVANNE S.
la moisson; son imagination les y trouvait quand elle en avait besoin.
Les premières pochades se résument bientôt en une esquisse, exclusivement de couleur, dont le rapport absolu avec les tons locaux du monument, auquel est destinée la peinture, a été contrôlé avec le soin le plus minutieux; ce qui permettait à l’artiste de travailler en toute sécurité dans son atelier, et de conduire sa toile avec une telle certitude de ses conditions normales futures, que, mise en place, elle n’avait besoin que de retouches insignifiantes, et, même souvent n’en réclamait point (1). Qu’il s’agisse d’un tableau ou d’une décoration monumentale, cette esquisse occupe, dans la série des travaux préparatoires de l’œuvre, un rang de prépondérance. Pendant toute la période d’exécution, elle sera pour le peintre son modèle, sa pierre de touche, son diapason ; il ne la
(1) Le 6 septembre 1887, il écrivait à un ami : « Ainsi « que vous le dites, en astronome couronné, la chaleur « est odieuse à Neuilly, mais comme elle était dans « son tort, vu la saison, j’ai travaillé quand même, non « directement à ma Sorbonne, mais à son esquisse, his- « toire de mettre des roulettes à mon tableau, après quoi, « tout étant bien suivi et raisonné, les choses, s’il plait à « Dieu, marcheront d’elles-mêmes. »
LE PEINTRE
quittera jamais des yeux, comparant constamment lestons de l’esquisse avec ceux de sa palette.
Au moyen d’une mixture spéciale, le carton a été rendu indélébile. Le plus souvent, Puvis de Chavannes peignait directement sur ce carton, à même la toile vierge. Pour les grandes compositions décoratives, la première préoccupation du maître était la recherche de points de couleurs, devant servir, suivant son expression, de relais où les tons divers, suivant leurs besoins, viennent prendre du renfort, et de points sombres se correspondant, qui constituent une sorte de ponctuation de la phrase. Dans le « Ludus pro Patria », par exemple, ces relais de couleurs sont : à droite, le chasseur de canards; au centre, le vêtement jeté sur un tronc d’arbre; à gauche, la figure de vieille femme qui regarde si pitoyablement l’enfant dont la cruche de lait vient d’être brisée. Vous les trouverez, à la Sorbonne, dans la robe de la Sorbonne, dans le vêtement du vieillard à qui l’enfant donne à boire, dans la robe de la muse couchée , dans le bouquet d’arbrisseaux que relève le génie de l’Érudition, et dans les arbres sur lesquels se dé-
tache le groupe des Sciences naturelles. Au Panthéon, sur la toile du « Ravitaillement », on discerne aisément les points noirs de ponctuation dans les robes des moines, dans la proue de la barque sur laquelle est montée sainte Geneviève, et dans le vêtement de l’homme qui porte un sac de blé.
Cette délicate opération faite, la peinture marchait à fond de train. Pendant ce temps, le travail était tout de joie et d’expansion physique et morale. Il fallait voir, dans le vaste hall de Neuilly, le maître, vêtu de sa longue blouse blanche, tête nue, devant l’immense châssis, à la main sa large palette alimentée à la truelle dans des baquets de couleurs, peignant ce qu’il appelait plaisamment ses « bonshommes » et ses « bonnes femmes », avec ardeur et énergie, en pleine pâte, à tour de bras, comme un fier et solide ouvrier à sa besogne, chantant des coq-à-l’âne musicaux ou les airs de bravoure de l’opéra favori de sa jeunesse, « Guillaume Tell ». Quand la fatigue menaçait d’alourdir son pinceau, il s’asseyait, prenait un livre, et lisait quelques pages, ou bien il s’endormait un quart d’heure; puis, il se remettait à l’ou-
LE PEINTRE
vrage de nouveau, frais et dispos, ne s’arrêtant plus qu’à l’instant où la lumière du jour disparaissait.
Dans l’Ecole française, on a le souci de la perfection technique , le désir de la forme supérieure; c’est là le secret de ces belles qualités de simplicité, d’originalité et de grandeur, de cette fière maîtrise, qui caractérisent la plupart de nos sculpteurs et de nos peintres. Par là, s’explique leur popularité. L’absence de symbolisme, de prétentions philosophiques, de visées sociales, rend leurs créations intelligibles à l’âme naïve du peuple, plus sensorielle que sentimentale, moins pénétrable par une intention de psychologie que par la réalité, et qui montre une admiration instinctive pour l’œuvre vigoureuse et saine, où s’allie au penseur l’homme de métier.
Qui a fait la Renaissance en France, en Italie, et aussi dans les autres pays d’art, sinon cet artiste que nous dépeint Taine d’après Yasari, en un portrait ici tout d’actualité? « Il va tout d’abord à l’atelier et trace vaille. Le paysage habillé ou nu, telle est « la forme dans laquelle se montrent tous ses
PU VI S DE CHAVANNE S
(( sentiments... Cette culture si concentrée « rassemblera toutes ses facultés sur un « seul point; toutes les aspirations vagues, « toutes les rêveries touchantes ou sublimes, « qui occupent les heures vides d’un homme « de génie aboutissent à des contours et à « des gestes. Il pense par des formes comme « nous pensons par des phrases. »
Puvis de Chavannes est de cette race robuste et vaillante. Par son tempérament et par son éducation, il se rattache directement à ces grands maîtres d’autrefois, qui ont couvert notre pays de toutes ces merveilles d’art, que les siècles en s’accumulant rendent plus belles et plus glorieuses. Acquise par un labeur quotidien et méthodique, cette maîtrise le rendra apte à concevoir et à exécuter les entreprises les plus hardies et les plus vastes, dans des conditions d’ampleur et de rapidité, qui étonnent en ce temps de rapetissement et de dépression des volontés, des énergies, des projets, et des ambitions.
En Puvis de Chavannes, le métier de peintre est de haute allure, fier, loyal, et superbe, exclusivement ambitieux du travail solide et durable, qui fait honneur et profit, réalisant de tous points le but pour lequel il
LE PEINTRE
été commandé. C’est le métier des grands ouvriers d’art d’autrefois, toujours d’avis, comme disait le vieux maçon de Rennes, Thomas Pihourt, mandé par Jean de Laval, à Châteaubriant, pour donner ce desseing » sur un nouveau manoir à construire, — parce que le « paillard sçavoit plus que son pain manger » — : <c que le bastiment fust faict en « franche et bonne matière de piaison compé- « tente, selon que l’œuvre le requéroit ».
Point de « moyens » ni de secrets ; aucune cuisine d’alchimiste où s’élaborent mystérieusement les teintures éblouissantes, les sauces rousses et fuligineuses (1). Jamais de « beurre », d’essence, de frottis, de tons superposés, engendrant les craquelures et les carbonisations.
A un de ses élèves, qu’un travail tenait éloigné de l’atelier, l’artiste adresse ces con-
(1) Il écrivait un jour à Philippe Gille : « Comme lec- « ture, je suis en ce moment dans le Journal de Délace croix, assommant, indigeste et prudhomme au possi- « ble ; — il a le plus profond dédain pour Lamartine, « Chateaubriand et Hugo, qu’il exécute tous trois en « trois lignes, — et puis ces éternelles recettes de cui- « sine picturale, comme si tant de choses étaient atta- « chées au procédé, quand, au contraire, les plus grands « ont été les plus limpides ! »
PU VIS DE CHAVANNES
seils professionnels : « Ayez horreur des em- « pâtements inutiles, qui engluent, ternissent, « bleuissent, alourdissent. Quand vous avez « exécuté un morceau dont vous doutez , « attendez jusqu’au moment où il sera poscc sible de l’enlever. Jugez-le, et s’il est con- « damné, enlevez-le ferme avec votre couteau ce à palette, sans frictions de chiffons qui « ôtent la limpidité. Il vous restera ainsi des « dessous très fins, sur lesquels vous pour- (c rez revenir et terminer à peu de frais, parce (( que votre toile aura reçu une première « nourriture. La surcharge, l’empoissage (( sont une abomination. Dans les vingt- « quatre heures, l’or se change en plomb. » Ses recommandations dans l’atelier étaient encore celles-ci : « Peignez d’abord vos fonds ce très simplement dans leur effet; et vous « verrez ! Peignez par grandes valeurs bien ce écrites ; ne craignez pas de faire empiéter « un peu sur vos contours, le dessin se verra « toujours en dessous. Vous le retrouverez ce facilement, et vous éviterez les auréoles et
« les sécheresses! Quand vous n’êtes pas
cc sûr qu’une forte couche devra rester défi— « nitivement, raclez-la tout net pour éviter cc l’empoissage, qui encanaille toujours la pein-
LE PEINTRE
« ture Les bonnes choses, cela doit bien
cc se cuire, bien se mijoter. »
Aussi, cette peinture, saine et honnête, sans artifices ni falsifications, est-elle inaltérable, et aura une durée indéfinie. Le temps, loin de la ruiner, comme celle de tant d’autres décorateurs qui ont employé de moins pures matières , de moins sévères procédés , lui donne, d’années en années, plus de vigueur et plus d’éclat. Allez au Panthéon, et voyez « l’Enfance de Sainte-Geneviève », qui date de 1877. Dans cette vaste composition qui ne compte pas moins de quatre-vingts figures, tout apparaît comme au premier jour; pas une nuance tendre d’étoffes s’est éteinte; pas un visage s’est défraîchi ; la muraille dégage toujours une lumière douce, claire, joyeuse. Et, aujourd’hui, plus justement encore qu’il y a dix ans, Meissonier pourrait dire de la décoration générale : cc II n’y a que Puvis de « Chavannes qui se tient; pour tous les aucc très, il faudrait dorer le monument ».