‹ Puvis de Chavannes, un maǐtre de ce tempsChapitre 9 sur 28 · LA PAIX )) ET (( LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA PAIX )) ET (( LA GUERRE

Dès ses débuts dans la vie artistique, à peine a-t-il, par un travail sérieux et incessant, acquis la pratique du métier, Puvis de Chavannes s’essaye à réaliser son rêve de décorateur. « En 1854, a raconté le peintre, mon frère « fit construire, en Saône-et-Loire, une maicc son des champs. La salle à manger me tenta u avec ses quatre panneaux nus; je me dis « qu’il serait amusant de les décorer; et, en cc dix-huit mois, j’y exécutais, avec entrain, « l’inévitable motif des « Quatre-Saisons », <c légèrement modernisé, avec une grande cc composition centrale : cc le Retour de l’Encc fant prodigue ». Puis, le travail terminé, je cc reprends pour le Salon, et dans des dimencc sions plus vastes, un de ces quatre sujets, cc le Retour de la chasse », qui me fait recevoir « par le jury, et me désenguignonne définitive-

« ment. J’en suis si content que je donne le « tableau au Musée des Beaux-Arts de Mar- « seille. lime semble qu’il y a là quelque chose « à faire dans cette voie. Je poursuis, et exé- « cute, pour l’hôtel de Mme Claude Vignon, « quatre figures symboliques : « la Fantaisie », « la Vigilance », « le Rêve », et ce la Poésie ».

Puvis de Chavannes ne songeait pas encore à la grande peinture murale telle qu’il l’a faite depuis; mais l’allégorie avec des idées générales, concentrées, l’attirait déjà instinctivement. « Le Retour de chasse » marque une évolution décisive dans ce sens. Certes, il est fort loin des compositions d’Amiens. A les analyser avec soin, les personnages divers mis en scène, le cavalier encapuchonné d’une peau de léopard, les deux jeunes hommes du premier plan, entièrement nus, — une paire de cnémides et des pans d’étoffes flottantes ne sauraient constituer un costume, — paraissent des morceaux d’académie d’après des types classiques, juxtaposés simplement, en vue d’un arrangement plus ou moins pittoresque, sans idée synthétique, d’aspect étroit de formes et de tons. Mais, le sentiment du naturalisme et le goût du paysage aux grandes lignes décoratives sy manifestent nettement, en même

temps que l’exécution prouve déjà un métier sérieux, qui progressera d’une manière constante, pourtant sans modifications importantes de principes ni de procédés.

Il n’est pas de moindre évidence, à partir de ce moment, que l’artiste, par ses patientes études, par ses longues méditations dans la solitude de son atelier, s’est fait un haut idéal dont il ne s’écartera pas. Puvis de Chavannes n’avait point gardé rancune de leurs rigueurs aux juges des Salons ; et même, il estimait avec philosophie, qu’ils lui avaient rendu un sérieux service, — involontairement, ce qui le dispensait de toute gratitude — , en le condamnant au travail intime le plus énergique, et en lui imposant la volonté de faire justice de cet ostracisme, un jour très prochain, par la démonstration d’un incontestable talent. 11 y réussit avec cc la Paix » et « la Guerre ».

En 1861, il envoyait au Salon ces deux compositions. Elles lui valurent une offre officielle d’achat de « la Paix », et une deuxième médaille. L’artiste ne voulut pas céder l’une sans l’autre ; elles se complétaient ; il fit cadeau à l’État de a la Guerre ». Il se remit tout de suite à la besogne; et, en 1863, il exposait

cc le Travail » et « le Repos ». On en fit grand éloge; mais personne ne les acheta. En dépit de ce mécompte, et de la cruelle dispersion de compositions rêvées inséparables , prenant en quelque édifice la vie définitive de l’œuvre qui « anime les murailles », Puvis de Chavannes était heureux et fier : il avait pu montrer un ensemble de peintures décoratives, conçues dans le même esprit, exécutées par les mêmes procédés, et visant le même but. Ce n’était point d’un penseur médiocre de l’avoir imaginé, ni d’un mauvais ouvrier d’être parvenu à le mener à bonne fin, sans s’être laissé distraire par les caprices d’une imagination juvénile, ardente, fougueuse, et par les formules académiques, plus séduisantes et plus faciles, dont il avait sous les yeux l’universelle contagion.

Une doctrine et un métier, d’une originalité bien personnelle, s’affirment dans cette première œuvre. L’un et l’autre, plus tard, suivront l’évolution progressive d’un tempérament toujours ambitieux de perfection et d’autorité; mais, d’ores et déjà, le jeune peintre, avec une virile résolution, provenant des longues méditations qui ont fortifié une vocation énergique, a conquis un idéal, dont il ne s’é-

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cartera jamais, et qui le soutiendra au milieu des luttes et des épreuves, contre l’indifférence générale d’abord, contre une hostilité implacable ensuite; et, plus tard, contre les enivrements dangereux du succès.

Cet idéal est la synthèse des formes de la beauté que la nature revêt pour donner à l’humanité la raison et la joie de la vie. Dans toutes les grandes périodes, les artistes le poursuivent; ils l’ont atteint aussi complètement que possible, lorsqu’ils ont été le plus près, grâce aux mœurs et aux idées, d’en concevoir et d’en traduire une expression fidèle. La science a prouvé que les mythes anciens ne représentaient à l’origine que le jeu normal des forces naturelles; et que, des phénomènes physiques, de leur diversité, de leur puissance et de leur grandeur, la poésie avait fait peu à peu des dieux et des déesses. A ces créations, l’art, dès son enfance, recevait la mission de donner un corps; et quand les poèmes homériques eurent révélé au monde la beauté, que la Grèce en eut créé la religion nationale, chaque divinité devint la personnification plastique des formes diverses de cette beauté, qui ne tardait pas à prendre le carac-

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tère définitif du symbole populaire de toute harmonie et de toute vertu.

Dans sa première manifestation publique, importante, Puvis de Chavannes est remonté hardiment au principe de la mythologie , en choisissant pour sujets la représentation de la vie dans ses fonctions sociales les plus générales : la Paix et la Guerre, le Travail et le Repos ; en même temps qu’il semble demander à l’Antiquité grecque le secret de ce naturalisme supérieur qui assure à son génie l’immortalité, et une bienfaisance éternelle. Ce choix et cette recherche devaient le conduire avec sûreté à l’adoption d’une esthétique et d’un métier, qui ont pu paraître tout d’abord un anachronisme et une imitation, mais dont la pratique, aussi ferme que constante, a prouvé la logique et l’originalité.

cc La Paix » n’est point celle d’Aristophane : cc Quelle joie de déposer le casque et de laisser cc là fromages et oignons! Ce que j’aime ce cc n’est pas à combattre, c’est à boire avec des cc amis et des camarades, à voir pétiller dans cc le feu les branchages secs coupés en été, à cc faire rôtir des pois chiches sur les charbons, cc à faire griller des faînes, à caresser la jeune

PU VIS DE CH A VANNES

ce Thsalta pendant que ma femme est au bain. » L’artiste s’élève immédiatement au-dessus de l’individu pour agrandir, par l’humanité, la pensée et son image, associant étroitement l’une et l’autre, sans spiritualiser la matière, ni matérialiser l’esprit, dans la perception de l’unité profonde qui les enveloppe : ce qui est la véritable poésie, suivant la définition d’un des derniers critiques de Victor Hugo.

Dans une fraîche vallée, entourée de hautes montagnes qui la protègent contre le soleil ardent et contre la bise, les guerriers vont se reposer. Un groupe, au pied d’un laurier-rose en fleurs, cause avec les paysans des bienfaits de la paix qui va les rendre à leurs joies et à leurs travaux, et de la concorde qui unit les défenseurs et les nourriciers de la Patrie. Des femmes offrent des fruits dans des corbeilles ; là, on trait une chèvre; ici, on verse une amphore pleine de vin, pour désaltérer ceux qui ont soif. D’autres habitants de la vallée en toute hâte accourent pour apporter d’abondantes provisions ; c’est à qui fera agréer ses présents par les guerriers. Au second plan, dans une vaste clairière, des coureurs, jeunes et vigoureux, luttent de vitesse avec d’habiles cavaliers; des colombes volètent du laurier-

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