‹ Pygmalion aux cent amours, essaisChapitre 10 sur 25 · LE TROCADÉRO · texte numérisé non relu

LE TROCADÉRO

Un jour, dans une étude en prose de lui, j'ai lu que sainte Thérèse se clarifiait les yeux avec des roses. Cette image me plut infiniment, au point que j'eus l'envie de savoir en quel passage de la vie de la sainte il avait découvert son goût pour les fleurs. Je savais vaguement qu'elle avait écrit elle-même une relation de sa vie. Un peu à la légère, je dis donc au libraire de m'envoyer les Œuvres de sainte Thérèse. Je reçus trois volumes imposants (près de dix-huit cents pages), traduits par le P. Bouix, jésuite. Et j'ai tout lu. Ce qu'il y a de mieux, c'est que nulle part sainte Thérèse ne s'y clarifie les yeux avec aucune fleur 1 Une fantaisie de poète ! Je ne regrette pas cette lecture, bien que j'aie été un peu déçu par la sainte, que j'imaginais telle qu'on la voit sur les images de piété, transportée d'extase, très féminine, une jeune prieure du Carmel, vermeille entre ses voiles, et les yeux au ciel. Et, au contraire, j'ai rencontré la figure la plus austère qui soit, un caractère d'homme. Quand elle parle pour la première fois de ses extases restées fameuses, elle a plus de cinquante ans, et déjà, contre vents et marées, tenant tête au roi, elle a fondé des monastères dans toute l'Espagne, n'ayant certes pas le temps de s'attarder à des roses.

Je crois que ce qui a contribué le plus à fausser la représentation qu'on se fait en général de sainte Thérèse, c'est le groupe célèbre du Ber-

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nin qui la monîre avec l'Ange dans une église de Rome. Le sculpteur s'est étrangement trompé en nous donnant là une gracieuse jeune per-^ sonne issue de la mythologie et beaucoup plus semblable à certaines héroïnes des Métamorpho^ ses — lo et son nuage, ou Danaé et sa pluie — qu'à une grande sainte de l'Eglise catholique.

J'ai cependant un faible pour le cavalier Bernin. Il a, à Saint-Pierre, des statues qui ont du souffle dans les cheveux e\ dans les draperies, les plis des étoffes sont gais, les bonshommes n'ont pas l'air écrasés sous de lourdes chapes de marbre. J'aurais été curieux de savoir ce que le cavalier Bernin eût fait comme architecte au Louvre. Il a failli avoir à construire la partie que Perrault a réussie, la colonnade (le chef-d'œuvre de Perrault, comme disent les gens qui affectionnent les clichés). Moi, je n'aime pas beaucoup cela, c'est froid; j'aime du Louvre la cour de l'Horloge, si ornée, fouillée, tourmentée. On dit que Bernin voulait tout démolir. C'eût été un désastre. Mais que penser de ce Perrault qui a mal pris ses mesures et est arrivé avec sa colonnade trop longue et dépassant le Louvre des deux bouts 1 Vous pouvez vous en assurer, cela se voit encore du côté de la rue de Rivoli. Quel serin !

Souvent je fais une belle promenade. C'est de

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partir de là et d'aller vers les Champs-Elysées. Je passe d'abord près de La Fayette équestre, qu'on a caché dans une petite forêt ; ensuite, l'avantage de marcher dans ce sens est qu'avec un peu de bonne volonté on ne voit pas la pyramide à Gambetta ; on l'a très vite derrière soi. Oserai-je dire que je ne regrette pas le palais des Tuileries brûlé ? Il est remplacé par une si admirable perspective ! Assurément, pour le grand espacCjl'arc de triomphe du Carrousel est devenu un peu petit, mais il est tellement gentil qu'on s'arrête toujours auprès de lui avec plaisir. Et puis, au delà, cette magnifique avenue, si large, droite entre les arbres, qui va se perdre à l'occident, jusqu'à l'autre arc de triomphe... Il faut vraiment n'avoir jamais regardé cela pour avoir l'idée saugrenue (qu'a eue un monsieur) de vouloir élever un monument sur la place de la Concorde et couper ainsi en plein milieu, par un barrage, ce glorieux fleuve de clarté par où, vers le soir, vient couler tout le soleil.

Le gros Arc de Triomphe a été assez discuté à ses débuts. Il ne doit pas être irréprochable. Vu de l'avenue Kléber, il est un peu mastoc du haut ; ses faces de côté manquent de sculptures, mais nous y sommes habitués, comme j'imagine, quand on est marié, qu'on s'accoutume au nez de sa femme. De plus, pendant les mauvaise^ nuits, quand Paris était dans le noir, on le devinait là, calme et contiant, ainsi qu'un puissant

ami, et contre lui, abritée, en espalier fleurissait, puis a mûri la Marseillaise. Alors, il est sacré...

Mais ce coquin de Trocadéro, je n'ai jamais pu m'y faire, quoique je respecte le style Président Mac-Mahon et lui reconnaisse le droit à l'existence autant qu'à un Tchéco-Slovaque. Je le vois rarement de face, avec ses deux longs bras ouverts comme des tentacules de pieuvre (c'est là que je regrette leBernin et sa colonnade circulaire de Rome). Ce que je subis tous les jours, c'est son affreux dos plat. Il a l'air d'une de ces consoles dites demi-lune renversée, les deux pieds en l'air. Et, de-ci de-là, parmi les briques rougeâtres, de perfides motifs bleu-turquoise qui me font un chagrin...

Sans le Trocadéro, quelle belle place il y aurait là, au tournant des avenues, avec du ciel, une balustrade de pierre, des escaliers qui descendraient dans les jardins et vers la Seine, et une vue dominante sur le Champ-de-Mars et l'Ecole Militaire (le chef-d'œuvre de Gabriel, voir remarque plus haut) !

Puisqu'il fallait que pendant les bombardements il y eût des choses démolies, j'avais souhaité de voir détruire le Trocadéro et les clochetons de la Samaritaine. Le Trocadéro a échappé, et, au lieu des clochetons, c'est l'innocent palmier en zinc de la Samaritaine qui, telle la ville d'Is,

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s'est abîmé dans les flots. J'avais dû mal formuler mon vœu ; on ne saurait jamais assez clairement s'expliquer ; témoin cette histoire, qui me fut racontée autrefois, qu'une dame, mère de deux filles dont l'aînée était mariée et sans enfant, avait fait une neuvaine pour que sa fille eût un enfant. Mais il y eut un malentendu avec le Ciel, parce qu'elle avait négligé de spécifier la fille. Alors... Mais comme c'est triste : voilà que soudain j'ai oublié la fin de l'histoire! Bonsoir, Joli- Rien.

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