LE TROCADERO
LETTRE A m'^" JoLI-RiÈN QUI ME DEMANDE MON OPINION SUR CE MONSTRE
Je vais donc essayer de vous parler du Trocadéro, tnais si je ne reste pas exactement dans mon sujet, ne m'en veuillez pas. Je vous promets d'arriver au bout, seulement ce sera peutêtre en allant tin petit peu de travers. Cela ressemblera à ce qu'on appelle au manège un changement de main de deux pistes ; si vous ignorez en quoi consiste cet exercice, je suis incapable de vous l'expliquer, mais n'importe qui ayant servi dans la cavaletie oti ayant monté à cheval vous le dira de vive voix ; avec des gestes, c'est facile. Le changement de maiîi ordinaire mène directement d'un mur à l'autre, le changement de main de deux pistes aussi, mais en faisant beaucoup plus de chemin sUr place, en perdant du temps avec des contoi^sions et des tas de gentillesses. Je devrais êtfe plus sérieux et m'attâcher rigoureusement à une idée, mais
j'ai renoDcé maintenant à atteindre l'âge de raison, qui ne fut devant moi qu'un mirage. Je suis resté aussi frivole qu'au temps de mon enfance, où je suivais très mal les cours, et où mon imagination galopait et faisait cent tours autour de la sage leçon qui marchait, comme un jeune chien joyeux dépasse, puis laisse passer, puis rattrape son maître. Lorsque j'ai cessé d'être un enfant pour devenir un homme, on a dû oublier de changer en moi bien des choses, en particulier mon cœur. Mais ce dernier est en dehors de la question.
A propos de ce cœur, je pense à une phrase de Rodenbach : « Il y a des cœurs qui ne mûrissent pas, qui restent verts à l'arbre de la vie. » Quel ravissant poète, Rodenbach ! Quand vous serez plus vieille, il vous intéressera : pour quinze ans, il est trop triste. Ses poésies mettent des mains diaphanes de malades contre des vitres où le froid s'est fixé en fins éventails de givre ; et dans les yeux souffrants le ciel gris reflète ses voyages. Il plaint les pauvres choses misérables, les chambres banales d'hôtel et les lanternes dehors qui grelottent et qu'il appelle les sœurs malheureuses des lampes. Dans sa ville de Rruges, les canaux sont remplis d'une silencieuse et immobile eau morte, où seuls les cygnes font des rides bougeantes et parfois dans la nuit allongent leur cou et semblent manger des fleurs de lune.