‹ Pygmalion aux cent amours, essaisChapitre 12 sur 25 · G8 PYGMALION · texte numérisé non relu

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voyez cette grande plaine triste, sans arbres, ces quelques saules, cette eau partout, cette humidité qui perle à chaque brin d'herbe, ce terrain, qui, sous les pieds, s'enfonce avec un bruit d'épongé, c'est la queue d'un étang. Toute mon enfance revient avec cette image.

» J'ai beaucoup chassé au marais à mes débuts. On ne tuait presque rien ; tout de même c'éfait une belle chasse ; on était entouré de ciel : au-dessus de la tête, le grand ciel vrai, et, au-dessous de soi, le ciel à l'envers de l'étang. La poésie silencieuse de l'eau luisait entre les joncs. Soudain, reffarement brusque d'un canard qui s'envolait, le coup de fusil, et le bon chien à poils frisés mouillés, qui galopait en pataugeant. Puis l'immense silence reprenait les choses.

» 11 y avait pourtant un endroit où on tuait de cinquante à cent pièces dans la journée. Nous n'y allions pas souvent parce que c'était loin. C'étaient deux très grands étangs dans la Brenne, séparés seulement par la chaussée d'une route. L'un des deux était presque en entier sans joncs, comme un beau lac, avec des grèves de sable. Au milieu on voyait toujours nager une population innombrable d'oiseaux d'eau, pour la plupart d'une espèce qu'on nomme des judelles. De loin, dans le miroitement, elles apparaissent posées sur l'eau, toutes noires, telles que les petites merlettes sans bec

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ni pattes du blason. Nous nous cachions derrière la chaussée, nos hommes allaient dans des barques faire lever tout ce gibier, qui, pour changer d'étang, passait sur nous comme des volées successives de flèches. C'était un massacre superbe.

» Et, pendant ce temps-là, sur un des rivages, un troupeau paresseux de grands bœufs beiges et roses venait se baigner jusqu'au poitrail dans l'eau bleue, et y boire. Et sur l'éclaboussement de cette eau, sur ces dos et sur ces reflets instables, il y avait des nuances si douces, si aérées, si idéalement blondes, qu'après tant d'années je ne les ai jamais oubliées, et que je ne puis repenser à cet endroit sans avoir la vision du tranquille troupeau buvant dans la lumière.

» Il était évident qu'avec de telles dispositions à être distrait je ne ferais jamais qu'un fusil médiocre.

» Dans des tableaux de Troyon, ajouta Adalbert, j'ai retrouvé cette caresse de couleur rosée sur des échines de bœufs. Mais je n'y ai pas retrouvé mon paysage ; ce qui me le représente le mieux, c'est une certaine lande de Théodore Rousseau, qui a été longtemps exposée au Louvre, mais qu'un peu avant la guerre on a dû envoyer faire une cure de grenier.

» Inutile au reste de vous dire qu'adolescent j'ignorais tout de Rousseau et de Troyon...

— Laissez-moi encore vous rappeler tout haut un autre souvenir de marais, reprit-il au bout d'un moment,

» C'était plus tard, mais il y a cependant bien longtemps aussi, dans une chasse assez près de Paris, une chasse au marais élégante, à une époque ou j'essayais d'èire élégant. Ce jour-là, je vois mon habillement : j'étais dans un costume vert jaunâtre à carreaux rouges, fait en Angleterre. La pièce d'étofle n'avait été tissée que pour douze complets, et l'on m'avait donné les noms de quelques-uns des onze autres heureux, des gens très bien. Un monsieur, à la physionomie franche, qui chassait avec nous, me dit :

« — Votre costume vient de Londres... Vous « l'avez payé très cher ?

» Je dis : Oui.

« — C'est moi, continua-t-il, qui fais ce drap- « là. Nous l'envoyons en Angleterre.

» Il tâta l'étoffe de ma manche et dit encore :

« — Ça vaut huit francs le mètre.

» 11 paraît que c'était vrai.

» Mais ce n'est pas cela dont je veux me souvenir. Je ne me souviens plus que d'une place où j'étais à l'affût. Il y a là de vastes territoires de roseaux et d'eau, avec des chemins bien tenus, tondus entre les grandes herbes ; on

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pourrait presque y chasser en escarpins. Les tireurs étaient postés très loin les uns des autres, et les dames étaient venues nous rejoindre. Nous deux, qui étions assis à cette place rase, tout à fait ensevelis entre les hauts cheveux des roseaux, nous ne pensions plus à la chasse, qui se passait sans nous. Qu'allait-elle être, celle qui était assise auprès de moi, et que je connaissais depuis si peu de jours ? Sans qu'elle m'eût rien dit, je lisais en elle le commencement d'un beau livre... Etrange et calme journée Unissante d'octobre, qui est restée tellement précise en moi : rien que du ciel gris, et, en cirque autour de nous, ces longues lanières d'herbes déjà desséchées et jaunes, dont un peu de vent froissait la cime avec une plainte continue. Ses cruels yeux clairs ouverts sur moi étaient plus clairs que le ciel gris, et, dans leurs ciels jumeaux, restait fixé comme un seul point noir l'épervier du désir. Paix indicible de la fascination quand toute l'énergie s'abandonne, après que sont dépassées la première révolte et l'angoisse.

» A droite, à gauche, des coups de fusil, des sons de voix lointains, l'eau qu'on tapait avec des perches. Des vols d'oiseaux tournaient très haut dans la nue ; parfois, tout près, un gros canard passait très vite, nous frôlant presque, battant précipitamment des ailes, son long cou tendu. Et je négligeais complètement de le tirer.

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» Elle m'aimait... Je voyais en ses yeux une éternité d'amour, de trois mois ou de trois ans, un laps de temps si ample et si certain qu'on ne songeait même plus à compter. Gomme je me souviens que sa main était petite ! Elle l'avait posée, dégantée, toute tine et transparente, sur la manche do mon beau costume vert décrié. Et je pensais : Je l'aime. Pourvu que le monsieur qui me rappelle que tout est vanité et cendre ne me dise pas qu'elle aussi vaut huit francs !

» Pauvre chère disparue, qui valait bien mieux que huit francs, et dont l'éternité dura beaucoup plus de trois mois... Ah ! ma délicieuse jeunesse !... »

Ainsi laissais-je divaguer Adalbert devant la lithographie de Langlumé. Gomme nous avons été jeunes ensemble, son passé me reportait à des souvenirs, et comme je ne le regardais pas et qu'il n'y avait pas de glace, nous avions tous deux nos visages de vingt-cinq ans.

Mars.

J'étais chez moi, au rez-de-chaussée, dans l'avenue George-Emmanuel III, quand, par téléphone, la concierge me dit que M. X..., habitant l'immeuble, désirait me voir. J'ignorais absolument qui était ce monsieur et ce qu'il voulait ; je n'avais donc aucune raison de ne pas le recevoir ; cependant, lorsqu'on l'introduisit, je fus un peu ahuri de voir entrer un nègre. Un nègre tout à fait correct, d'ailleurs, avec, dans son costume sombre, les seules taches blanches de la chemise et, à sa boutonnière, du petit insigne pâle des blessés de guerre. Il semblait assez intimidé. Je le fis asseoir : il était tellement noir qu'après un moment d'hésitation je pensai qu'il serait plus poli d'avoir l'air de m'apercevoir qu'il était nègre.

Je lui demandai s'il n'était pas originaire des Antilles ; il m'assura être né à la Martinique. Moi, je connaissais la Guadeloupe pour y avoir fait plusieurs voyages. De ce fait nous étions liés.

— Voici ce qui m'amène, me dit M. X... Je suis votre voisin depuis quelques mois, et je voudrais savoir si réellement vous ne souffrez pas du tapage que font les chiens dans cette avenue ?

— Assurément, j'en souffre, monsieur, m'écriaije. Ils sont intolérables... et quand les cris du chien sont renforcés par les cris d'une femme qui veut le faire taire, c'est à devenir fou : on songe à l'assassinat des deux.

— Alors, reprit-il, puisque nous sommes du même avis, il y aurait peut-être un effort à tenter pour remédier à ce mal. J'ai pensé que vous qui avez des relations... »

J'esquissai un geste de dénégation. J'ai des relations, mais ce n'est pas pour m'en servir, c'est par dilettantisme.

M. X... insista :

— ... Oui, vous qui avez des relations, vous pourriez peut-être obtenir quelque chose, qu'on impose sévèrement ces sales bêtes, qu'on force les propriétaires à les tenir enfermés, qu'on fasse une campagne de presse, que sais-je ?

» Car, enfin, c'est inouï : les chiens au xx* siècle dans une grande ville sont un anachronisme répugnant.

» Ils ne servent à rien et ils gênent tout le monde. A Paris, il n'y a pas de chasse ; personne n'a besoin non plus d'un chien pour être

gardé, on a d'autres moyens ; et, d'ailleurs, un ehien ne garde que très mal.

— C'est fort exact, dis-je. Par contre, je tiens d'un vétérinaire digne d'être cru que l'oie, comme gardienne, n'a pas périclité. Et il en a connu une très intelligente qui, entre autres supériorités sur le chien, avait celle de craindre les courants d'air, ce qui l'incitait à aller pousser avec son bec les portes que les gens distraits laissaient ouvertes.

— Je n'avais pas, avant de vous avoir entendu, d'opinion sur ce sujet, me répondit M. X... avec politesse, et l'étude du remplacement du chien par l'oie serait intéressante. Pour en revenir au chien à Paris, l'agrément qu'il peut donner est contre-balancé par la perte de toute liberté chez le propriétaire ou au moins chez la bonne, qui doit, plusieurs fois par jour, se promener mélancoliquement de long en large avec lui devant la maison.

» S'ils ne faisaient que ne servir à rien, mais ils gênent tout le monde. Nous nous plaignons de leur vacarme, mais il n'y a pas que leurs cris. Je ne vous parle que pour mémoire de l'état où ils mettent les trottoirs.

» Tout leur est permis. Nous avons fait la Révolution, mon cher monsieur, mais là où les Droits de l'Homme s'arrêtent, ceux du chien continuent. Pour tout autre qu'eux, cependant, Paris est plus strict : on détruit peu à peu les

kiosques ; les messieurs disparaissent discrètement dans le sous-sol de la ville ; il y a longtemps que les dames sont devenues des corps glorieux ; les enfants, en même temps qu'ils apprennent à se tenir, apprennent à se retenir. Mais les chiens continuent. Personne n'a eu l'idée de faire voter la création de petits squares privés pour chiens. Ah ! dans ces années de la guerre, où l'on n'éclairait pas, où l'on ne balayait et n'arrosait plus que rarement, on se souviendra de ces trottoirs littéralement beurrés d'une crotte infâme... »

Rompant avec une tradition bien établie, je ne pus m'empêcher de crier au nègre :

— Cessez, monsieur, de grâce...

— Il faut notre nonchalance éternelle, poursuivit-il, pour perpétuer de pareilles choses.

» Tout est anachronisme dans les rapports de l'homme et du chien. Trouvez-vous réellement que cet animal soit le compagnon rêvé pour les enfants dans une famille ?

» Au point de vue de l'hygiène, il est dangereux. On fait boire aux enfants du lait stérilisé, de l'eau filtrée, mais on les laisse lécher par le bon chien. C'est impossible à empêcher, avec sa nature expansive. Qui, au cours de sa vie, n'a pas reçu à l'improviste, en plein dans la bouche, une langue de chien ? Et quelle langue 1 . . . Il est affreux de penser à ce qu'est la

langue de ces Mangeurs-de-choses-immondes. Et s'il faut absolument une bête vivante pour amuser les enfants, ne pourrait-on choisir un herbivore ? Un agneau, une petite gazelle, un lièvre qui ne se nourrit que de fleurs ?... Ou plutôt une de ces gentilles colombes qui se perchent sur l'épaule de la jeune fille...

— Le moineau de Lesbie, hasardai-je.

— Oh ! celui-là ! me dit M. X... : un drôle de moineau, je crains. »

Les yeux de mon interlocuteur se plissaient malicieusement ; je vis qu'il avait une certaine culture et, par là, j'inclinai au silence, car, si je dis des bêtises, je préfère les dire à un ignorant plutôt qu'à un érudit.

— Si nous passons de l'hygiène du corps à la santé de l'esprit, poursuivit-il, nous retrouvons dans cette promiscuité une semblable tare. Notre époque, quoi qu'on dise, respecte l'innocence. Nous élevons les enfants dans une ignorance absurde et délicieuse ; ils ne doivent rien lire, nous leur voilons tout, nous dépouillons nos vignes en faveur de nos statues ; mais ils ne sortent jamais sans le chien.

» Or, si ce n'est de l'ordure, de quoi est occupé tout au long de la promenade ce flaireur, cet arroseur avec ostentation ? L'homme a élu pour se l'attacher le seul animal de la création connu dont la principale occupation soit

de lever la patte et de mettre son nez partout. C'est un heureux choix. Les enfants et la bonne ne ramènent pas toujours le chien, parce qu'il est parti en veine de conquête ; mais, par contre, quand le chien est une chienne, on est reconduit jusqu'à la porte par douze prétendants de mérites divers.

» Une vieille réputation, pourtant, les chiens ! Déjà obscènes au temps de Virgile, mon cher...

— Pardon, fis-je observer timidement à M. X..., je crois que Virgile, par ce qualificatif, laissait seulement entendre : de mauvais augure, Junestes.

— C'est une leçon erronée, trancha-t-il, le chien a toujours été l'emblème de l'obscénité. Vous savez par quelle sorte de gestes se distinguèrent les cyniques, et même quel est en grec un des sens du mot chien ? »

Décidément, M. X... avait la suprématie dans la conversation.

— On m'opposera encore, reprit-il, les qualités afifectueuses, la fidélité du chien, le toutou qui se laisse mourir de faim sur la tombe de son maître. Je prétends qu'à ce point de vue aussi le chien est pour l'enfant d'un exemple pernicieux, parce que dissolvant. Quand on exalte comme nous l'individualité et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ce qui les assimile à un faisceau d'individualités libres, le

chien es!, par contraste, l'image de la servitude acceptée, sans libre arbitre. Il ne se donne pas, il se laisse prendre successivement par des maîtres ; et sa fidéiité, mon cher, qu'est-ce, sinon une qualité négative faite de paresse et d'un manque absolu de fantaisie. Quant au chien qui lèche la main qui le frappe, je ne trouve dans sa platitude aucun prétexte à m'extasier ; j'y reconnaîtrais plutôt le tempérament de l'esclave et du flagellant qu'il est inutile de présenter comme modèle à la jeunesse.

»... Enfin, les enfants, chez qui l'on désire développer un sens idéaliste de la beauté, on les fait grandir dans un tête-à-tête de tous les instcints avec un animal laid en soi, et le seul que l'astuce des hommes soit arrivée à enlaidir jusqu'au prodige. Car si on n'a pas fait un cheval laid, ni une vache laide, on est parvenu à réussir des bouledogues apocalyptiques, des pékinois à jambes demi-circulaires, des bassets d'une longueur déconcertante, bref toute une Cour des Miracles canine dont s'enorgueillit le démiurge humain. Actuellement, sauf les chiens policiers, auxquels je ne dénie pas une certaine ligne, l'espèce entière est devenue atroce. Le cheval est beau avec ses muscles qui glissent sous sa robe luisante, le chat a ses yeux et sa silencieuse grâce, le rossignol emplit toute une nuit avec son petit gosier d'oiseau, le cygne est sur l'eau le calice d'une grande fleur ; le chien

a sa queue ridicule, qu'il pourrait baisser par modestie, mais que seule la frayeur lui rabat. Il court, le museau dans l'ornière, guidé seulement par les odeurs mauvaises, affairé sans motif, commun, bruyant, peureux, servile, plein de puces, retournant à son vomissement, et d'une hideuse bonhomie dans ses amours...

» Qu'on l'impose lourdement, ce chien. Alors je le supporterai d'un cœur léger, si je sais qu'il contribue à soutenir les finances de mon pays. Mais je trouve abusif que des gens de mon quartier, que je ne connais pas,* aient le droit de me molester d'un bout de l'année à l'autre, moi, citoyen qui ne les moleste pas en retour, et que cela ne leur coûte rien. »

Tel fut le discours que m'adressa cet étrange visiteur et qui me troubla, car, comme tout le monde, j'aime les chiens. M. X... est venu bouleverser ma quiétude : il est possible qu'il ait raison ; j'espère que non, mais j'ai cru équitable de transcrire fidèlement ses paroles.

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