UNE PETITE PAIX ENTRE PARTICULIERS
J'ai toujours admiré combien chacun de nous a autour de lui de gens acharnés à lui vouloir du bien, et je crains qu'il n'y ait une Paix dont on ne parie jamais à aucune Conférence, c'est la paix que nous pourrions nous fiche les uns aux autres. Sur ce point-là nous n'en sommes pas encore à l'armistice. Aussi légitime pourtant que le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, celui de l'individu à disposer de soi, dans la mesure où il ne gène pas la société.
C'est inouï ce que notre exister ce intéresse de braves personnes qui veulent, non pas faire notre bonheur, mais que notre bonheur soit fait par nous-mêmes selon la conception qu'elles en ont, et qui n'admettent pas que, non conforme à cette formule, il puisse exister. Elles le nient.
Ainsi tombe sur nous en pluie l'aumône surabondante de leurs conseils et de leurs blâmes quand nous sommes là. Et quand nous ne sommes pas là, la pluie s'aggrave.
Exemple : Les braves personnes sont réunies.
Depuis longtemps elles parlent sur le même sujet ; une d'elles enfin lève les yeux au ciel et conclut : « Cette pauvre Une Telle, elle a gâché sa vie ! »
Cela peut être vrai ; cela n'est pas forcément vrai. J'ai quelquefois rencontré des Une Telle, de ces gâcheuses que les braves personnes plaignent. Il y en avait, en effet, dont l'état d'âme ne paraissait guère enviable, mais pour la plupart elles donnaient l'aspect d'être confortablemeut installées dans leur infortune. J'en ai enfin connu qui semblaient n'avoir trouvé leur raison que dans ce que le monde appelait leur folie, et quii vivant seules encloses avec leur cher secret, n'entendaient pins aucune sentence du dehors, Bt si elleg osaient à peine vous regarder, c'était de peur de vous éblonir, tant tout en elles était lumière.
Gela m'amène à croire qu'il est bien osé d'affirmer que quelqu'un a gâché sa vie. Je ne voudrais pas dire qu'il n'y ait pas certaines exceptions. Évidemment, si à dix-huit ans vous étrangle^ une petite fille et qu'on vous guillotine, je dirai que votre vie a été gâchée (Du moins je le supposerai, avec réserves). Mais, c'est si rare,
La manie des redresseurs de torts est de vouloir construire les bonheurs en série. C'est contre cette prétention que je m'insurge. Ils ignorent
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qu'il y a des fantaisistes, des gens qui ne sont pas bâtis suivant le modèle courant, qui se refusent à vivre toute leur vie en cadavres ; et aucun écart ne leur paraît tolérable, de quelque côté qu'il soit de l'ordinaire.
Ainsi quand, très, très jeune, je me préparais à la carrière des lettres par un stage de plusieurs années chez Maxim's, à la même époqpie une de mes contemporaines, qui était ravissante, prit le voile (Non pas à cause de moi, je crains de mal m'exprimer : c'était une simple coïncidence). Nos noviciats furent méjugés tous les deux, et pour des raisons opposées. Ni mon orgie ne plaisait, ni qu'une si jolie jeune fille pût sacrifier sa chevelure et glisser au cloître sans rien consentir à connaître de ce qui pour le siècle fait tout le prix de la vie. Je suppose, néanmoins, qu'elle était aussi heureuse que moi, et cependant nous n'étions pas interchangeables. Car j'ai le droit de croire qu'elle n'aurait eu aucun goût pour le genre de plaisir qui me paraissait alors sans égal, c'est-à-dire de passer toute la nuit assis, avec un magnum sur la table et une femme sous chaque bras, Et, de mon côté, j'affirme que je me serais senti abominablement malheureux dans un couvent, (D'hommes),
La vpaie marque d'une vocation est l'impossibilité d'y Jorjaire, a écrit Renan. Nous suivions chacun la nôtre. Mais si celle de la jeune fille fut durable, la mienne se décela éphémère Je
persisterai toutefois à l'appeler vocation, d'après Renan, car sur le moment il me fut impossible de m'y dérober. Des vocations successives, voire contradictoires, mais toujours aussi impérieuses que si elles étaient définitives, peuvent ainsi se passer de la main à la main le cœur incertain d'un pauvre homme.
C'est pourquoi, si pour un seul individu, d'une année à l'autre, le bonheur peut n'être pas identique à lui-même, il est téméraire de méconnaître au juger celui du voisin. Déjà dans un simple compartiment de chemin de fer, aucun des six voyageurs ne comprend pareillement le trajet ni ne s'installe de la même façon sur la banquette. Il y en a un vautré qui dort, puis lit le journal, puis redort, puis relit la page des annonces. Il y a l'avantageux qui fait de l'œil à la jeune femme ; la chaste jeune femme fuit ses regards ardents, se met cependant de la poudre sur le nez avec mille grâces-grimaces qui ne sont pas que pour elle. Il y a le snob qui désire parler, qui est sur le point de s'ajouter une relation nouvelle, et l'Israélite qui va et vient de sa place au couloir parce qu'il a de l'agacement atavique dans les jambes. Et celui auprès de la fenêtre (qui laisse quelqu'un, ou qui va vers quelqu'un, chaque tour de roue plus loin, ou plus près) regarde le paysage courir, en pensant à quelque chose de tendre.