‹ Pygmalion aux cent amours, essaisChapitre 14 sur 25 · UNE PETITE PAIX ENTRE PARTICULIERS · texte numérisé non relu

UNE PETITE PAIX ENTRE PARTICULIERS

J'ai un penchant à croire que tout le monde fait ainsi à sa manière de louables petits efforts pour être heureux, et y parvient la plupart du temps, parce qu'on s'habitue à la banquette, même si on n'a pas un coin. C'est au point que la santé, qui apparaît d'abord comme la condition nécessaire du bonheur, n'est pas du tout indispensable et arrive souvent à n'être plus enviée, tant chacun s'acclimate à son sort. Le gros homme bien portant, aux joues en biftecks saignants est joyeux de vivre : il va au golf et se félicite de faire quelques bons coups avec des mains larges comme des assiettes de viande ; mais le malingre se complaît à sa morbidité ; il se proclame intellectuel par un décret que, pense-t-il, signe sa faiblesse, et dans sa chambre, quand le crépuscule est tombé, il entrevoit des princesses de Chine aussi délicates que lui, en robes lamées d'argent, qui descendent sous la lune des escaliers de jade et de porcelaine. Et il ne voudrait plus d'un sang trop rouge qui lui foncerait les rêves blêmes qu'il poursuit parmi ces neiges et ces lis.

Il ne me parait donc d'aucune nécessité qu'il y ait toute une sorte de gens qui, sans en être priés, se soient donné la mission de perpétuellement nous régénérer par leurs conseils au physique et au moral, et aient même pris, aujourd'hui, le pli insupportable de parler à leurs

patients à l'impératif. Car le conditionnel poli semble avoir disparu avec la paix de jadis et le chapeau haut de forme, et c'est le mode impératif qui prévaut actuellement sur les lèvres de nos entraîneurs.

Le redresseur de torts avait toujours sévi, mais depuis le début de la guerre il a pris tine conscience plus haute de ses droits, cju'il a transformés en devoirs. La guerre, qui, par la douleur qu'elle faisait naître, tuait toutes les fragiles choses légères de l'esprit, comme un seul coup de gel fripe les fleurs sur tous les cerisiers d'une plaine, s'harmonisait au contraire à mer=veille avec une certaine lourde sottise, et l'on peut dire qu'à l'arrière elle fut pour les imbéciles un bouillon de culture splendide. Elle a fait sortir du sol une génération spontanée de raseurs armés par la langue et par l'écritoire qui nous ont pris individuellement en tutelle — et qu'hélas ! un sotls-secrétaire d'Etat à la Démobilisation aura bien de la peine maintenant à faire rentrer dans l'ombre modeste qui leur sied.

Chère Joli-Rien,

11 y a longtemps que je ne vous ai écrit ; aujourd'hui, je voudrais vous parler voyage.

Autrefois, quand vous étiez petite, je vous faisais croire qu'en hiver, lorsque j'avais l'inten^ tion d'écrire sur les pays chauds, je m'installais à une table, le dos au feu, un casque colonial sur le crâne, et devant moi la photographie d'un palmier, pour créer la couleur locale. Gela n'était pas tout à fait vrai, mais presque. C'est seule-^ ment en fermant un peu longuement lés yeux que je me remets dans le naguère, et que mon passé tout vivant revient se construire autour de moi, avec ses fantômes de gens, ses arbres en fumées, ses eaux en mirages, et des souvenirs de parfums qui mentent si bien que je crois que je lès respire encore.

Cela m'ennuie beaucoup en ce moment de ne plus pouvoir faire de voyages; alors je repense avec plaisir à ceux que j'ai faits. Je sais bien que vous allez me dire que « rien nest plus

triste qu'un souvenir heureux dans un jour de misère ». Mais c'est ce que, moi, je ne trouve pas du tout. Parce que Dante a émis cette assertion, tout le raionde la répète en s'extasiant, sans vérifier sur soi-même. Dante était génial, mais ses personnages, pour la plupart, sont d'affreux criminels, et, de plus, des gens qui prenaient la vie du côté sinistre. 11 me semble qu'un honnête homme, s'il a de graves tracas, trouve, au contraire, dans ses souvenirs, une oasis où viennent boire et se calmer ses ennuis. A défaut du bonheur actuel, un souvenir est tout de même mieux que rien, et il faut avoir vraiment une âme bien acide pour que quelque chose de rose y déteigne en noir.

Du reste, quitte à passer auprès de vous pour un vieil original, je vous confierai qu'en bloc je déteste les proverbes. Ils ont beau avoir fait courir le bruit qu'ils sont la sagesse des nations, ils se contredisent souvent, sont parfois de mauvais conseil, et je leur reproche principalement de servir de formules toutes faites aux personnes qui se dispensent par là de penser.

D'ailleurs, la plupart d'entre eux peuvent se retourner tout en restant aussi profonds. Nous parlons de voyages aujourd'hui. On dit :

Les voyages Jorment la jeunesse.

Or, rien n'est plus faux, je le crie. Je proclame au contraire :

La jeunesse déforme les voyages.

Dans un voyage, il faut savoir choisir ce qu'on veut en récolter. II faut connaître pour cela ses propres facultés ; quand on est trop jeune on ne sait pas faire le départ de ce qui peut être profitable ; tout attire à la fois, on va plein de fougue, et en fin de compte on ne regarde rien, parce que, ne s'étant pas encore trouvé, dans l'univers on ne cherche que soi-même.

Incidemment, à l'appui de cette thèse, je vous citerai comme exemple d'un voyage de jeunesse réussi le cas d'un de mes amis à qui on a fait faire très jeune une visite à l'Asie Miueure. Parce qu'il se sentait plein de nostalgie, m'a- t-il avoué, il ne voulut connaître de toutes les villes que les cafés-concerts, où toujours il était sûr de retrouver des Françaises. Nos compatriotes, ainsi, lui adoucirent les amertumes de l'exil, mais cela ne devait pas être là le but qu'avait envisagé sa famille en organisant cette excursion pédagogique.

C'est à Khartoum que je pense ce soir. Nous avons passé là quelques jours. Nous arrivions d'un port de la mer Rouge, par un long trajet de chemin de fer, au milieu du désert. La ville est presque au confinent des deux Nils, le Nil Blanc et le Nil bleu. Ces deux fleuves ont ceci

de commun avec la mer Rouge qu'ils ne diffèrent pas sensiblement de couleur. Ils sont en eau, comme partout, mais ils profitent du ciel. Je ne sais pourquoi cette eau a usurpé les noms des couleurs quand elle n'est que reflets. C'est comme si du miroir où la Jeune fille blonde se regarde on disait que c'est une glace aurore. Mais ceci dit des deux grandes rivières, il y a d'admirables ciels qui se renversent dedans.

Nous naviguions sur les Nils, à la tombée de la chaleur, dans des barques à vapeur ou à voile. Je me rappelle qu'un jour où nous avons remonté loin, nous avons abordé à une petite grève, en plein milieu d'une famille de sauva*ges. Au moyen d'un interprète, il y a eti une conversation sous un arbre immense qui avait un tronc presque blanc. On nous a proposé d'acheter une petite fille de peut-être trois ou quatre ans, comme joujou : elle était très gen^ fille, toute noire, noire, avec un gros ventre rond et un doigt dans la bouche ; nous en avions bien envie, mais comme ça grandit, nous avons été raisonnables et on l'a laissée. Ce soir-là, quand nous sommes rentrés, le ciel devenait vert-pâle et mauve, et sur tout le large fleuve il tramait une odeur délicieuse de prune mûre, de reine-claude, due à je ne sais quelle plante, et que Je n'oublierai Jamais.

Parfois, sur l'autre rire nous allions à Om-

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dourmâû, l'ancienne capitale abandonnée des Derviches. Le long de mes en ruines et d'immenses places sans vie, nous trottinions sur de petits ânes en compagnie d'officiers anglais, dé ces gentils officiers anglais presque enfants, qui passent leurs premières années de service dans les postes les plus lointains du Soudan, parmi la solitude et les sables éclatants, sans que l'ennui ni le soleil n'arrivent à altérer leurs jolies figures de filles. Combien, depuis, ont dû mourir à la guerre, de ces pauvres jeunes gens que nous n'avons rencontrés qu'un jour 1

Il y avait là le marché nègre, les bazars populeux et bruyants ; nous descendions des ânes, on nous assiégeait, on nous offrait des articles de cuir, des objets en filigrane d'argent, et des bracelets faits, soit d'un seul poil d'éléphant, soit de trois poils de girafe, parce que les girafes ont les cheveux plus fins qUe le gros père éléphant.

A Khartoum même, aussitôt qu'on s'éloigne de la rive du Nil où la ville européenne est construite, on tombe dans un énorme village soudanais aux cases construites en terre et en paille. Il y a une sécheresse et une poussière là dedans, à être aussi aveuglé qu'assoiffé. Sur le faîte de leur maison, aux angles, les indigènes placent des ornements, la plupart du temps des morceaux de poterie ou de vieilles bouteilles fichées dans le torchis. Les ménages les plus élégants

possèdent, plantée au-dessus de leur porte, une solide paire de cornes de vaches ; c'est un motif de décoration peu en usage chez nous, pourtant assez heureux.

Mais ce qui était plus beau que tout là-bas, Joli-Rien, c'étaient les nuits. On sortait. Depuis la véranda de l'hôtel, des massifs de grands lauriers-roses violemment éclairés par l'électricité apparaissaient d'abord, immobiles comme un décor, comme une tenture. Pas un souffle d'air entre leurs feuilles. Puis, dès qu'on tournait, on était dans les jardins pleins de ténèbres. Audessus de la tête, il y avait en berceau toutes les mains croisées des palmes, et, au travers de leur enchevêtrement noir, on voyait quelquefois un petit coin un peu plus bleu où une étoile tremblait. C'était une torpeur, une touffeur de serre chaude ; littéralement les plantes suaient leurs parfums dans l'ombre, les larges cornets des fleurs versaient une odeur moite et sucrée dont on était tout de suite grisé, et de longs rameaux invisibles vous frôlaient doucement la figure.

D'une maison cachée, à travers plusieurs jardins, une fois le son d'un piano et d'une voix de femme arriva. Elle chantait en anglais. C'est émouvant, un chant qui arrive de loin ; il semble qu'une âme se défeuille, que des pétales s'envolent d'elle ; un chant me donne toujours

l'impression de quelque chose de captif qui brise sa prison, qui enfin se délivre. Pourquoi chantait-elle ainsi, cette Anglaise ? Ou elle était malheureuse et son âme se libérait pour un instant, s'évadait en vacances ? Ou trop heureuse, et l'excès de son bonheur s'exhalait d'elle, malgré elle, comme un rayonnement ? On bien elle se sentait exilée, et sa pensée, passant par-dessus les terres et les mers, retournait à tire-d'aile vers les lacs gris perle et les humides voiles de brume de son pays ?

La voix limpide se taisait, puis reprenait un autre chant aussi triste, aussi tendre, aussi pur. Dans les intervalles, la stupeur nocturne du jardin redevenait tangible, et dans cette immobilité formidable, le fourmillement des constellations restait la seule chose vivante.

Mais par moments, intiniment lointain, à peine perceptible, il y avait l'aboiement d'un chien, pour rappeler que sur l'humble terre, partout il y a des foyers.

CHEV^UXi IDÉES, JUPES

Avril.

J'ai fréquenté pendant quelques années un garçon — tué depuis — qui était entêté de philosophie, ce qui ne l'empêchait pas de se livrer avec succès à d'autres spéculations. Comme il n'aimait pas à se coucher de bonne heure, il venait parfois chez moi très tard et nous restions fort avant dans la nuit à causer de mille excellentes choses. Je me souviens qu'il vivait dans ua commerce de tous les instants avec Aiiaxagore et que, momentanément, il arrivait à me passionner pour cette doctrine. Mais, par malheur, j'étais sans aucune disposition pour les études philosophiques, et, dès qu'une journée avait passé, il ne me restait de ce feu d'artifice sévère que le souvenir de quelques étincelles et la sensation d'un peu plus de nuit.

A cette époque, en dehors d'Anaxagore, mon camarade vivait aussi avec une femme fonciè-

TOUT COURT Oii

rement bonne et parfaitement gtupide, une de ces créatures aux qualités désastreuses que, la plupart du temps, la destinée cramponne à la gauche des hommes intelligents, comme s'il était dans l'ordre qu'ils dussent payer ainsi une lourde rançon au terre-à-terre.

Schopenhauer, comme chacun sait, est sévère à l'égard des femmes ; c'est avec des formules de Schopenhauer que mon ami, pour se venger, flagellait la malheureuse.

Je Pentends encore lui répéter la boutade si connue de l'irascible pessimiste : « Les femmes sont des êtres qui ont les cheveux longs et les idées courtes. »

D'une façon générale, cette phrase, d'ailleurs, m'a toujours paru plus pittoresque que juste, mais je n'ai pu m'empêcher d'y repenser l'autre jour avec un peu de mélancolie. Il n'est plus là pour rien voir, me disais-je ; mais les femmes ont fait cela seul qu'il leur était loisible de faire pour apaiser ses mânes : elles ne pouvaient allonger leurs idées ; elles ont raccourci leurs cheveux ; il n'y a plus aucune discordance.

Je ne sais si cette mode va durer ; on la dis- OUîe, on dit qu'elle meurt.

Chaque mode fait des victimes ; il me semble que celle-ci, qui est seyante à certaines femmes, surtout à des brunes, a saccagé par contre d'une

manière durable et probablement définitive nombre de jolies têtes auxquelles l'aspect d'éphèbe ou le genre mutin ne convenaient guère.

La mode est une chose qui paraît inexplicable parce qu'elle est fondée sur deux principes contradictoires. Une femme qui suit la mode exprime par cela même qu'elle tient à ne pas se singulariser ; cependant elle veut être remarquée.

Le premier de ces sentiments, qui est moutonnier ou simiesque, devrait conduire à l'uniforme. •»

Le second, qui est individualiste, devrait amener la femme d'imagination à créer un costume, et celle qui n'a pas d'imagination à découvrir au travers des âges et des contrées celui qui s'adapterait le mieux à son genre de beauté.

Mais la femme se rit des contradictions, elle est donc successivement moutonnière et individualiste, ce qui fait qu'on pourrait définir la mode féminine l'uniformité dans les grandes lignes et la diversité dans le détail. (Cet amour de la particularité doit être essentiel à notre race, car si d'habitude, pour la mode masculine, il n'est pas très apparent, il a toutefois fiori pendant la guerre sur les tenues militaires françaises où chacun s'est ingénié à faire pour la sienne une trouvaille personnelle. Il n'est pas exagéré de dire que, pendant la guerre, il

n'y a eu d'habillés pareils que les civils, ou les Anglais.)

En somme, pour l'aspect général, tout le monde commence par se ressembler, puis chacun, pour son propre compte, agrémente. Mais, justement parce qu'on est tenu de rester dans cette note générale, la fantaisie demeure très limitée, et on en est toujours réduit, pour se faire une personnalité, à exagérer la tendance de la mode présente, comme un bolchevik peut renchérir sur un bolchevik précédent, mais non pas aller vers la réaction.

Par exemple, la tendance bien nette des jupes, depuis quelques années, étant de raccourcir, aucune femme désireuse d'être remarquée n'aurait eu le droit de porter une jupe jusqu'à terre; elle était forcée, au contraire, d'en recouper chaque fois cinq centimètres de plus sur les genoux.

Le jour où la couture relancera les robes longues, la tendance sera au rallongement, et tout le monde renchérira sur la longueur.

Il y a eu des robes aussi ridiculement longues qu'il y en a maintenant de ridiculement courtes, et nous avons peine à croire que ces accoutrements, qui ne savent plus que nous faire rire sur les vieilles gravures mortes de modes, ont enclos d'idéales petites vivantes qui ont été bien aimées, elles aussi.

Nous reverrons peut-être des traînes d'un

mèlre cinquante. Je me souviens distinctement d'avoir exécuté — étant tout petit — un parcours salon-salle à manger, à travers plusieurs pièces, assis sur la traîne d'une de mes tantes (une robe bleue).

Dans les rapports d'esclaves heureuses qtle les femmes entretiennetit avec la mode, il y a deux points qui excitent mon admiration :

1" Leur abnégation en ce qui concerne leur physique propre. Leurs dons personnels deviennent inexistants ; comme des fanatiques se mutilent, elles les sacrifient sur l'autel sans hésiter une seconde ; d'autre part, elles n'ont plus aucune pudeur de leurs Imperfections (si tant est qu'elles en aient jamais eu conscience). Il leur est aussi indifférent de couper une chevelure magnifique pour pouvoir ressembler à un petit vagabond spécial, que de masquer une taille ravissante sous une tunique où tiendrait une futaille, ou d'exhiber en confession publique, et sans la moindre appréhension, une paire de jambes qui, quoique nues, sont, si l'on peut dire, en manches de veste.

2" La merveilleuse aptitude du physique de la femme à se transformer sur commande. Un homme est jeté dans un moule (la plupart du temps assez mauvais) une fois pour toutes. Une femme reste malléable à son gré bien au delà de l'âge canonique. Depuis l'antiquité, les hom-

meé n'ont pas l'air d'avoir beaucoup changé ; l'an nous en montre des gros, des maigres, des chauves ; les femmes, elles, sont toutes pareilles et différentes d'une époque à l'autre. Le moyen âge les a connues minces comme des Ûls ; le XVI* siècle a eu soudain l'idée de leur demander de la poitrine et du ventre (et Dieu sait si elles en ont été généreuses), etc.. Pour ne parler que d'aujourd'hui, la mode leur a créé une anatomie provisoire tout à fait extraordinaire, deux longues pattes raides terminées par des pieds de biche, et le reste en cartilage. Jamais une jeune femme élégante ne s'assoit plus, elle se laisse tomber à genoux sur un sommier posé par terre, les charnières de ses jambes se replient sous elle, et puis toute ossature semble l'abandonner, et elle s'affaisse comme ces coussins mous qu'on aime à présent ; elle n'est plus sur le divan qu'une minuscule chose aplatie, inconsistante, une petite fumée d'étoffes.

Je regardais récemment des dessins de ce bizarre Constantin Guys, qui fut comme un précurseur de Toulouse-Lautrec sous le second Empire. Les femmes ont toutes des bottines de satin et cette chose surprenante, de gros mollets. Mollets que je retrouve d'ailleurs dans Gavami et dans Grévin. Gomme nous avons changé ! Actuellement, il n'y a plus un mollet à Paris, c'est introuvable. Peut-être, à Bordeaux en restet-il encore quelques-uns...

Ces deux remarques faites, et tout en regrettant parfois que certaines femmes qui ont presque les trente beautés d'Hélène (ou même beaucoup moins) les abdiquent un peu trop facilement en l'honneur de leur dieu changeant, je ne partage pas l'avis des censeurs qui déclarent que telle ou telle mode est inconvenante. La simultanéité précisément et l'uniformité nous immunisent contre l'inconvenance.

Nous n'y pensons plus. L'habitude rend tout naturel. Quand je vois arriver M""® X bien plâtrée, bien épilée, bien récrépie, ses cheveux teints coupés, frisés, avec une petite tunique chemise jusqu'au jarret, je ne m'exclame pas à chaque fois : « Voilà un coquin de bébé de cinquante-deux ans », je me dis tout bonnement : « Voilà M""^ X », et cela ne me révolutionne pas du tout.

C'est chaque personne qui crée son inconvenance ou sa dignité. Il est telle jeune femme qui, dans une salle de bal, et non plus vêtue que les autres, danse les mêmes danses, et cependant semble promenée parmi les couples comme un grand lis qui penche à peine et auquel personne ne songe que comme à un lis. Telle autre aussi, tout engoncée de fourrures, entre le renard qui lui cache le menton et son turban coiffé jusqu'aux sourcils, un seul bout de figure entrevu, a dans le triangle de sa bouche et de

ses yeux le carrefour où tous les péchés rient, pleurent, et font signe de venir.

Il est du reste à présumer qu'à toutes les époques et partout on s'est toujours à peu près aussi mal tenu. Je suppose qu'à Tombouctou les dames, sans choquer qui que ce soit, peuvent aller en pagne aux Galeries-Livingstone, et il y a eu dans l'Histoire (grande et petite) beaucoup d'exemples de vertus qui n'ont guère été protégées par le vertugadin, bien que le nom seul de cette pièce du costume soit effarouchant.

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Réouverture des courses, et j'en suis fort aise. C'est chez moi une satisfaction platonique, car il y a bien longtemps que je n'y vais plus guère, mais il me semble que, par leur tradition déjà ancienne, elles sont devenues l'accompagnement indispensable de la belle saison, et comme une cocarde de rubans joyeux que le printemps de Paris porte à sa boutonnière. Un dimanche avec du soleil et pas de courses n'est pas un véritable dimanche de mai.

Dès la veille, les garçons coiffeurs ont le don de prophétie, et dans tous leurs salons, au-dessus des peignoirs blancs, des têtes hirsutes sont passées au shampoing et à la bonne parole ; le dimanche matin, les dames confrontent le ciel bleu et leurs robes, et, sûres de ces deux alliés et riant aux anges, savent qu'elles vont faire crever de jalousie leur meilleure amie, ce qui est la seule raison plausible qu'on ait de se vêtir. Mais, au même moment, la meilleure amie se fortifie par une assurance identique.

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Et la journée, sur ses heures de lumière et de tiédeur, passe enchanteresse. Sans qu'on y soit, on sait que là-bas, vers l'ouest, il y a une réunion resplendissante où des gens oublient leurs misères et que, de la pelouse aux tribunes, toute la foule n'est occupée que de son plaisir. Puis, dans le poudroiement or et poussière du soir, par la large avenue, les voitures reviennent : c'est comme le fleuve de la vie facile qui eoule à pleins bords. Et les gamins postés sur le trottoir, qui voient un Président de la République en daumont ou quelques demoiselles dans des 50 HP, font cette constatation engageante que pour les deux sexes il y a de belles carrières.

Ce dernier propos me fait souvenir qu'une dame me racontait jadis avoir surpris aux courses, en passant auprès de deux demoiselles, cette phrase mystérieuse : « Et maintenant, allons voir le Palais des Singes ! » Par curiosité, elle suivit les aimables personnes qui allèrent se planter sous la tribune des femmes du monde, C'était injuste. Il n'est pas indispensable qu'une femme, par cela seul qu'elle est une femme mariée, soit atroce ; on doit toutefois à la vérité d'avouer que c'est un cas qui ne se présente pas assez rarement pour qu'on puisse le dire exceptionnel. Mais ce qui, par contre, est absolument faux, c'est de pen-

ser que toutes les femmes qui ne sont pas mariées soient jolies. C'est une opinion encore communément accréditée chez des gens n'ayant pas vécu dans ces milieux que la beauté a quelque chose à voir avec la galanterie. Rien n'est plus inexact. La galanterie s'exploite ainsi qu'un fonds de commerce : c'est uniquement question d'amabilité et de comptabilité. Une certaine laideur peut même être tenue pour avantageuse;, une femme laide ayant moins d'occasions d'être tentée de faire des fugues en dehors de sa boutique.

Les femmes à Longchamp sont ce qui, au cours de ma vie, m'a donné le mieux l'idée, sinon de l'éternité, du moins d'une très longue durée. Quand je débutai comme petit jeune homme, je fus présenté aux femmes des courses, et lorsque au bout d'une (juinzaine d'années j'allai vers d'autres avatars, elles étaient encore toutes là, toutes pareilles, ainsi qu'au premier jour, auprès du même massif. Pourtant j'avais, comme Olympio, vu changer bien des choses, j'avais vu disparaître les bookmakers et naître l'automobile, j'avais vu des générations et des générations de chevaux partir pour les haras et leurs vieux propriétaires pour le Père- Lachaise ; mes camarades s'étaient égrenés au fil des jours, il y en avait qui s'étaient tués, qui s'étaient ruinés, qui s'étaient mariés, qui

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s'étaient faits jésuites (sic), toute la gamme des fantaisies humaines. Mais pas une femme n'avait sourcillé : auprès du massif, elles restaient comme les assises indestructibles d'une sorte d'institution d'Etat, immorale peut-être, mais formidable, et sur laquelle les années n'avaient pas de prise.

J'espère donc bien les revoir toujours, car je suis convaincu que le temps n'osera jamais limoger aucune de nos cocottes nationales.

Il n'y a rien, cependant, qui soit sans exception. Aussi vous évoquerai-je aujourd'hui à part, ô deux ou trois petites mortes qui, parmi tant d'impérissables, eûtes la grâce cruelle de nous quitter si tôt ! En ces années d'alors, vous vécûtes trop mêlées à nous pour que chacun de mes souvenirs n'y soit pas traversé par le vôtre. Que vous étiez fragiles, frivoles et jolies ! Vous dépensiez beaucoup d'argent, vous buviez beaucoup de verres, vous disiez beaucoup de bêtises et en faisiez en plus grand nombre ; vous aviez des multitudes de robes, mais, au fond, vous n'étiez heureuses qu'en costume tailleur, quand un orchestre vous versait dans les oreilles une musique inepte et langoureuse (il y avait encore des tziganes hongrois, et les chapeaux avaient des barrettes). Il est probable que, maintenant, je m'entendrais un peu moins bien avec vous; vous étiez jeunes et destinées à rire

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avec des gens très jeques qui riaient aussi. Vous étiez faites comme ce qu'on construit pour un jour de fête, de matériaux sans résistance. Un lendemain, vous avez fermé vos yeux de poupées.., et vous n'étiez plus là.

Le propre des fantômes est de savoir échapper aux étreintes. Ulysse, pourtant très rusé, ne put maintenir les âmes qu'il désirait embrasser, et Enée, qui le plagiait, n'y réussit pas davantage. Mais vous, chères mortes, vous fûtes à ce point accueillantes durant votre passage en ce monde que je crois bien que, même ombres, vous vous laisseriez encore saisir..,

Et je répéterai l'épitapbe de la lingère ;

Que la, terre soit légère A celles qui VqtiI ts^nl été !

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