‹ Pygmalion aux cent amours, essaisChapitre 16 sur 25 · LE PARAPLUIE · texte numérisé non relu

LE PARAPLUIE

nous eussions le temps de tous nous réunir au salon. Gela permettait à chacun de se cacher dans sa chambre, ou, quand il était dans le parc, de ne pas rentrer, etc. Bref, on n'était jamais pincé. Et, lorsque le visiteur, après avoir corné quelques cartes, nous rendait toute sécurité, une vie délicieuse reprenait aussitôt. J'ai repensé à cela quand on faisait marcher la sirène pour les alertes ; nous étions des précurseurs.

Mais je suis hors de mon sujet... Donc, traité de paysan, je brisai mon parapluie sur mon genou, ou sur le dos de la jeune arbitre des élégances, je ne me rappelle plus bien. J'étais violent, de gestes brusques, à un âge où on part pour la conquête de l'univers comme un Don Quichotte méchant, prêt à aimer la moitié du monde, mais sous réserve de casser la figure à l'autre moitié. Et je jurai de ne plus brandir une quenouille aussi ridicule.

Je ne me suis jamais repenti de cette décision ; le parapluie, pour les hommes, ne sert à rien ; il ne protège que le chapeau, qui n'en a aucun besoin. J'ai expérimenté que la pluie faisait même du bien à un chapeau haut de forme, à condition de le passer tout à fait à l'eau en rentrant. Les autres chapeaux ne craignent pas l'eau non plus; je ne comprends pas ce préjugé qu'on a ; c'est comme si l'on disait que cela fait du mal à des pieds de les laver. Le

liO PYGMALION

parapluie des autres est gênant chez l'individu qu'on croise et qui vous éborgne, et chez l'ami philanthrope qui, pour abriter au moins votre côté gauche, vous fait pleurer son rifflard dans le cou. Il est disgracieux, ouvert; fermé, on Tégare.

Je suis heureux, d'ailleurs, de constater que, depuis la guerre, beaucoup d'hommes ont renoncé à son emploi et semblent maintenant partager ma manière de laisser pleuvoir.

Pour les femmes, j'accorde qu'il est indispensable et même seyant. Quelle chance elles ont ainsi, que toute chose leur aille ! Il leur intercepte la lumière trop crue venant d'en haut ; et la clarté montant seulement du trottoir luisant donne, par en-dessous, à l'ovale de leur figure, ce joli éclairage des rampes de théâtre où le cou et le menton sont caressés et ronds. Et sous leurs pieds, leur reflet mouillé les mire et les allonge...

Mais pourquoi le parapluie, qui est un instrument dit utile, n'a-l-il pas fait de progrès depuis le temps où le roi Louis-Philippe l'associa à sa couronne ? Il semble immuable. Pourtant, est-ce qu'on n'atlrait pas pu rendre moins apparentes et moins accrochantes ces petites dents de métal ou d'ivoire, qui servent de larmiers ? Et, puisque le corps humain est plus large qu'épais, pourquoi le parapluie s'obstine-t-il à demeurer circulaire, perdant une place énorme?

LE PAttAPLtlE IM

Ne pourrait-il s'ouvrir suivant une forme oblongue, qui abriterait mieux les épaules? Le parapluie est une des seules choses que j'aimerais à voir travailler par les cubistes, car réellement, il n'est pas au point.

HiSTOltlE DU PARAPLUIE DE SUZANNB

Suzanne avait neuf ans l'année paasée. (Elle est la fille d'amis à moi.) Elle a eu, à cette époque, une envie irrésistible d'un parapluie. Gomme ses parents sont bons et justes, quand elle a eu fait beaucoup d'efforts, mérité beaucoup de compliments pour son application et sa sagesse, à l'occasion de Pâques, elle a obtenu son parapluie. Un tout petit parapluie, bien entendu, mais extrêmement joli. Et comme rien n'est proportionné aux petites fllles> c'était encore, à côté d'elle, un très grand parapluie, imposant et superbe. Peut-être parce qu'elle l'avait longtemps espéré, ou plutôt parce que les enfants, sans raison plausible, s'attachent démesurément à un objet, souvent imprévu, ce parapluie devint le compagnon indispensable de sa vie ; il fut, à tout instant, la joie de ses jeunes jours.

Ensuite, les vacances survinrent, et Suzanne partit pour une ville d'eaux avec ses parents, ses frères et sœurs, les gouvernantes, les chiens.

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