‹ Pygmalion aux cent amours, essaisChapitre 18 sur 25 · NON PERSEVERARE DIABOLICUM · texte numérisé non relu

NON PERSEVERARE DIABOLICUM

Juin.

A la suite d'un article paru il y a quelques mois et où j'avouais que lorsque je rencontre un mot que je ne connais pas je le cherche dans le dictionnaire, j'ai reçu une lettre (charmante d'ailleurs, puisqu'elle m'approuvait — et aussi en soi) d'une inconnue qui me dit aimer le dictionnaire non seulement pour les renseignements qu'il donne sur le mot cherché, mais aussi, plus peut-être, pour les promenades imprévues qu'il incite à faire parmi les termes voisins.

C'est un goût que je comprends d'autant mieux que je le partage, mais, n'en déplaise à ma correspondante et si elle me permet de lui faire un sermon, je dénonce là, plutôt qu'une saine façon de s'instruire, une tendance à la paresse, suivie d'un éparpillement regrettable de la pensée. Regarder dans un livre des mots parce qu'ils se trouvent à la page qu'on a en face de soi n'est autre chose qu'adopter la ligne du moindre

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effort. J'ai pratiqué cela toute ma vie, et, en fait de paresse, j'ose dire que je suis expert. C'est pour moi que, jadis, un capitaine de cuirassiers, qui était assez drôle dans le genre culottede-peau prétendait avoir inventé la formule Infatigable au repos, étiquette qui, dans sa brièveté militaire, ne manquait pas de justesse. Si j'achète trois ou quatre livres, quelque disparates qu'ils soient, je ne puis m'empêcher de lire, au cours de la soirée, une trentaine de pages de chacun, quitte à ne jamais les reprendre plus tard. Je concède à ma correspondante que, sur le moment, c'est une sensation de ravissement, toutes ces allées qui s'ouvrent, et ces perspectives nouvelles ; mais, comme de la sorte on n'a le temps d'approfondir aucune question, ou bien l'on ne se fait qu'une idée générale beaucoup trop vague d'un sujet, ou bien au contraire, on ne saisit qu'un détail précis dans une architecture dont l'ensemble vous échappe. Par exemple, parcourant dernièrement une Petite Biographie des Conventionnels, imprimée pendant la Restauration, j'y lus au nom de Gasparin (T. A.) ces lignes : Les patriotes de Vaucluse, oà il était mort, demandèrent que son cœur Jiit déposé au Panthéon ; mais on se borna à le jeter dans une Josse d'aisances. Je ne l'oublierai pas ; c'est intéressant, mais en dehors du plaisir que j'ai aujourd'hui à montrer mon érudition, je ne vois pas de

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quelle utilité elle me sera, car, comme dans cette Biographie vraiment sueciiicte il n'y a rien qne ces quatre lignes sui" le susdit conventionnel Gasparin, j'ignorerai peut-être toujours quel eût été le sort le moins injuste, de l'excès d'honneur ou de l'indignité entre lesquels a été balloté son cœur.

On acquiert ainsi des notions confuses de tout, là où il faudrait au moins des clartés ; nous ne faisons la plupart du temps que deviner le reste, car l'intuition est à la mode, et notre savoir précaire nous trompe, comme les lueurs qui passent par intermittences dans les nuits d'été donnent des formes fugitives aux choses et font aimer des mensonges.

Il y a une excuse à ce manque de suite dans les idées, c'est l'attrait de tout. Attrait diabolique, peut-être ; mais comme Eve me semble à plaindre de n'avoir eu qu'une seule chose défendue à désirer 1 Ma correspondante et moi, lâchés dans le Paradis, je gage que nous eussions découvert et gaulé d'autres arbres de Science interdits...

Une fois, j'avais résolu d'être sérieux, d'écrire un ouvrage sur les années 48 et 47 avant J.-C. Une belle époque ; Pharsale, la guerre alexandrine, et une merveille de petite Gléopâtre de dix-sept ans. J'étais enviable, enfoui sous les

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