‹ Pygmalion aux cent amours, essaisChapitre 19 sur 25 · NON PERSEVERARE DIABOLICUM · texte numérisé non relu

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documents, plongé dans l'Egypte jusqu'au cou, comme le Sphinx dans l'amoncellement des dunes.

Le Diable se présenta à moi sous l'aspect, non d'un petit chacal, mais d'un officier retraité fort convenable, à cheveux blancs ras, en jaquette noire, que je rencontrais souvent chez un libraire. Je le vois encore tenant à la main une gravure du xv^ siècle, de quelqu'un dont j'ai oublié le nom et qu'on appelle communément le Maître à l'Etoile. Il se mit à me parler de la Renaissance italienne et me demanda si j'en aimais les médailles. Je lui répondis que je les connaissais peu, ce qui était une figure de rhétorique pour dire que je ne les connais sais pas du tout. Il m'en fit l'éloge et me promit de m'en montrer une.

Et le lendemain, avec autant de simplicité qu'il eût tiré sa montre de son gousset, il sortit de sa poche intérieure de son paletot une médaille, et révolutionna ma vie.

C'était la grande médaille de bronze par Pisanello où il y a la jeune fille avec le croissant de la lune et la licorne.

Je fus irrémédiablement perdu. Je questionnai le monsieur au sujet de cette Cécile, fille du premier marquis de Mantoue, dont le profit était là, sur l'avers, presque enfant, long cou et épaules grêles. Il me dit ce qu'il savait, puis.

comme tout le monde, poussé plus avant, il bafouilla.

Si jamais un enfant fut charmant au milieu des docteurs, quelle délicieuse savante puérile elle dut être, Cécile de Gonzague, qui, à huit ans, récitait les vers de son compatriote Virgile; qui, à douze ans, déjà très jolie, savait le grec, et mourut jeune fille au couvent des Glarisses avant d'avoir accompli sa vingt-cinq[uième année.

Pisanello l'a représentée deux fois : par cette médaille, et dans un portrait qui est, paraît-il au Louvre. Je ne connais pas ce portrait, mais si je m'en rapporte à ses autres peintures, il me semble que, quoi qu'il fasse, même peintre il reste l'homme des médailles. Comme me l'a fait remarquer un de mes amis, Pisanello ne peut penser qu'en métal.

Quelle débauche de lectures je fis durant deux mois, dans le sillage de Cécile de Gonzague ! Que de recherches parmi les gravures ! Toute la Renaissance était parente d'elle et y passa pêle-mêle, avec les généalogies des Gonzague, des Sforza, des d'Esté et des Malatesti (l'inoubliable médaille à l'éléphant d'Isotta !). Mais ce qui, sur le courant du fleuve, captait mes regards, et passait en flottant comme des pétales de fleurs, ce sont ces extraordinaires figures de jeunes femmes, toutes disparues vers vingt ans, et qui semblent en ces exis-

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tences éphémères avoir épuisé de si longues destinées. Je ne connais pas de séduction plus grande que celle de ces mortes qui surent ne mettre aucune ride sur l'ovale de leur souvenir. Et comme à présent leur impérissable jeunesse sourit des vivantes qui viennent à mûrir !

Il ne faut pas parvenir à son hiver si l'on veut laisser dans l'air une mémoire de printemps. A travers les traits vieillis des dernières années, la postérité n'arrive plus à reconstituer ce qui fut l'apogée, et c'est le déclin qui se fige dans les consciences. Du point de vue de l'esthétique, il n'y a qu'au monument que la décrépitude soit seyante, et ceux-là parmi les hommes furent les moins sages qui s'obstinèrent à vieillir, même de ceux qu'on aurait cru le mieux aimés des dieux. Des trois mortels auxquels Vénus se dévoila, Paris, Anchisc et le bel Adonis, Anchise fut le plus maladroit de vivre âgé. Il traverse les millénaires porté sur les épaules de son tils pieux ; et peut-on aujourd'hui sans effort évoquer le frigant amoureux de la déesse, sans se représenter d'abord le vieillard cacochyme fuyant ainsi à califourchon parmi les ruines fumantes de Pergame ?

De 14 à 1600, il y a une incomparable hécatombe de femmes en fleur, depuis Parisina qu'a chantée Byron et que son vieux mari décapita, jusqu'à Béatrice Cenci, exécutée à la fin du

XVI® siècle. Toute mon enfance, j'avais cru (après Stendhal), que le célèbre tableau de la Galerie Barberini à Rome, si souvent reproduit, qui nous montre la jeune fille au turban blanc regardant par-dessus son épaule, était le portrait, par le Guide, de Béatrice Cenci (qui, en état de légitime défense, avait tué son père au cours d'un pugilat passionné). Or, il parait (Gebhart), que Béatrice avait au contraire une très mauvaise tenue et flirtait avec le régisseur — et que, d'ailleurs, le tableau ne la représente pas, et n'est pas non plus du Guide, qui lui-même, maintenant, a quitté le nom de Guide pour devenir Guido Reni.

Pendant ce temps, par un jeu d'équilibre, la Justice, qui plongeait le plateau de Béatrice Cenci dans l'infamie, élevait jusqu'à la nue l'autre plateau de la balance, et réhabilitait intégralement Lucrèce Borgia.

Les gens qui n'ont pas de mémoire peuvent refaire leurs études tous les ans, parce qu'ils ont oublié. Ceux qui ont de la mémoire peuvent les refaire tous les vingt ans, parce que les vérités changent.

Quand, après mon orgie italienne, je voulus retourner à Alexandrie, je ne retrouvai plus rien. César, en tant que militaire, avait profité de mon absence pour brûler la moitié de la

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ville, et Cléopâtre, très vexée, refusa de me recevoir. Et, depuis, nous en sommes restés là, je ne pus jamais renouer. Voilà, pour ma correspondante, la morale de cette histoire qui montre que> même en littérature, il ne faut pas être volage.

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