‹ Pygmalion aux cent amours, essaisChapitre 20 sur 25 · L'OURS ET L'AMATEUR DE PARQUETS · texte numérisé non relu

L'OURS ET L'AMATEUR DE PARQUETS

La^mort, les blessures, les maladies chez les autres nous impressionnent dans la proportion où des accidents semblables paraissent pouvoir nous atteindre nous-mêmes.

Cette proposition n'est pas de moi, mais d'un monsieur âgé qui, avec la plus grande bonhomie, veut bien quelquefois me faire part de sa longue expérience de la vie, jointe à une clarté dans le jugement qui ne s'affaiblit pas le moins du monde.

Son aphorisme m'avait d'abord paru cynique ; je pus, peu de jours après, en vérifier la justesse. Quelqu'un que nous connaissions faisait contre les rhumastismes une cure de jus de citrons. Le traitement était progressif, la dose devant augmenter d'un citron tous les jours. Le trente-quatrième matin, il prit donc trente-quatre jus de citrons et mourut dans l'après-midi. C'était un homme encore dans la force de l'âge, et très répandu. La nouvelle de sa mort subite que j'eus l'occasion d'apprendre à quelques personnes

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commençait par etfarer chaque auditeur, mais je dois dire qu'à l'énoncé du détail des circonstances un soulagement unanime se manifestait aussitôt sur les physionomies.

Je vis, par contre, une émotion beaucoup plus violente, suscitée vers la même époque, par l'aventure d'un autre monsieur qui, rentrant à Paris, de la chasse, avec une bourriche, passa sous la voûte de sa maison, offrit un lièvre au concierge et, ce faisant, tomba mort. (Je rapporte seulement pour honorer sa mémoire son dernier acte de philanthropie qui n'eut avec le décès qu'un lien de coïncidence). Tout le monde fut épouvanté, car si chacun peut se résoudre à se priver de trente-quatre jus de citrons pour ne pas mourir, on ne connaît guère le moyen d'échapper à une mort qui se présente ainsi sans cause explicable.

Ce préambule est pour dire l'intérêt que je porte — en dehors de l'affection bien naturelle qui nous unit — à la santé de mon cousin Thomas, qui est de mon âge, à huit jours près. Cette similitude me porte à penser que ma vie doit être solidaire de la sienne, et à envisager mon parent comme une sorte de Peau-de-Chagrin que je surveille, selon les moments, avec satisfaction ou avec angoisse. J'épie chez mon cousin l'apparition des infirmités, voire les simples indices de l'âge, et, une fois trouvés sur lui, je

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