‹ Pygmalion aux cent amours, essaisChapitre 21 sur 25 · S8 PYGMALION · texte numérisé non relu

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les constate presque instantanément sur moimême.

Je vais souvent le voir chez lui. Thomas n'a plus ses parents ; il doit hériter d'un vieil oncle qui, d'ailleurs, a l'air décidé à mourir le second, et, pour l'heure, il n'a pas beaucoup de fortune. Il habite donc dans un petit rez-de-chaussée d'une grande maison, et vit là> seul, au millieu d'un amoncellement de livres, ce qui prouve combien il est en fâcheux état, car s'il avait une bonne santé il irait la dépenser au golf ou à des exercices athlétiques. Il faut reconnaître que c'est un pis-aller que d'être intellectuel ; cet aveu fait, on s'accommode de l'être.

Thomas passe des soirées enfoui parmi ses bouquins : il veille très avant dans la nuit ; c'est sa manie. Il aime que le silence vivant de la grande ville qui dort soit tout autour de sa chambre ; il est heureux de se sentir, près de la lampe, une petite pensée lucide, toute seule, qui, au milieu du sommeil, semble avoir la mission de perpétuer la llamme.

Il se couche très tard, il se lève très tard ; sous ses fenêtres, il y a un bout de jardin et, en été, la branche d'un petit cytise qui entre.

Depuis quelque temps, je trouve que mofl cousin Thomas a mauvaise mine : sa figure en peau de chagrin me semble se ratatiner. Je ne

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pus m'empêcher, hier, de lui en faire l'observation.

— Ce que tu dis ne m'étonne pas, me répondit-il ; mon petit vieux, je ne dors plus. Il y a des gens qui sont venus habiter l'étage au-dessus d'ici et, depuis quatre mois, c'est tous les matins un charivari indescriptible.

•» Jusqu'à l'année dernière, cet appartement est resté vacant, puis c'était exquis ; cet hiver, un jour les ouvriers s'installèrent, et c'en fut fait à jamais de ma tranquillité, car les ouvriers, après deux mois de clouage, de sciage, de grattage, s'en allèrent, mais dans la pièce qui surmonte ma chambre on n'a pas posé de tapis.

» Ah ! mon petit vieux ! il y aune promenade du mobilier, là, tous les matins ! Des domestiques qui, par paresse de soulever les fauteuils et les tables, les traînent, qu'ils aiefit ou non des Poulettes l Je subis toutes ces glissades grinçantes qui me sont comme des coups de râpe sur le crâne. Je n'en suis plus à compter mes migraines, c'est à devenir enragé ! Sans parler des anneaux de rideaux raclant sur les tringles, des volets de fer qui s'ouvrent avec fracas, eu six claques, trois de chaque côté, et de la chute lourde du meuble qu'on a flanqué par terre ; procumbit humi bos. Et puis, il y a la carpette qu'on bat à la fenêtre, et le plancher qu'on frotte, et une sorte de bille que je n'ai pu identifier et qui rebondit deux fois en donnant un Ja dièze.

Au bout de quinze jours de supplice, j'ai commencé par faire faire une observation au domestique. La réponse verbale qui m'a été transmise fut celle-ci : « Alors ! si on ne peut plus faire le ménage à huit heures ! »

— Cette réponse distinguée me plaît assez, dis-je au pauvre Thomas ; c'est du Caliban bon style. Tu peux te livrer aux spéculations les plus sublimes, Caliban s'en f... ; à huit heures, il fait le ménage.

— Après un nouveau stade de patience, reprit mon cousin, je me décidai à adresser au locataire lui-même une supplique digne, mais instante.

— Il t'a répondu, interrompis-je, que lorsqu'on ne veut pas être incommodé par les voisins on n'a qu'à habiter un hôtel particulier ?

— Non. C'est là que je l'attendais, en effet, pour pouvoir le juger. Mais je ne puis pas dire qu'il ait répondu cela. Il ne l'a pas répondu. Non, il n'a pas été mufle, il m'a écrit une lettre plutôt gentille, très polie. Mais c'est bien pis que s'il avait été mutle, mon petit vieux, nous avons aflTaire à un maniaque. Il prétend que le parquet de la pièce est tellement beau qu'il a un grand plaisir à le regarder et que ce serait un crime de le cacher par un tapis. Qu'est-ce que tu dis de ce motif ?

— Ou bien cet homme est un véritable ar-

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liste, m'écpiai-je, ou il se fiche de toi. En tout cas, il est bien regrettable que, plutôt que de contempler son parquet, il n'ait pas simplement le goût, comme les fakirs, de contempler son nombril. Parce qu'alors un tapis ne le gênerait pas, il lui suffirait de retirer son pantalon...

— Je ne crois pas qu'il soit un artiste, dit tristement Thomas, parce que le reste de sa lettre n'a que la logique le plus terre à terre. D'ailleurs, dès qu'il est arrivé, il a commencé par faire couper les branches de mon cytise, sous le prétexte qu'elles mordaient sur son balcon.

...(Et, en effet, le pauvre cytise semblait s'être éloigné de la fenêtre ; il apparaissait tout mutilé d'un côté, tout manchot par la cruauté de l'implacable bourgeois).

— Il a l'air d'avoir le Droit pour lui, continua Thomas. Il se retranche derrière le code, il dit que le travail est fait suivant l'usage de Paris, à une heure normale, dans des conditions normales, par des gens normaux. Je m'adressais à ses sentiments, il me répond que son frotteur est légal. J'imagine qu'il ne m'a pas compris ; personnellement, je ne le connais pas ; il doit être comme beaucoup d'hommes, indifférent au tapage, et, par cela même, sans-gêne ; il doit être bruyant lui-même, se tremper la tête dans sa cuvette en soufflant ainsi qu'un phoque, et s'essuyer avec une serviette éponge en soupirant et

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sifflotant comme s'il faisait du pansage. Et pendant ce temps-là, mon petit vieux, la gyranastiqpie suédoise de ses bonnes continue, et je te garantis qu'il n'est pas de sommeil qui pourrait pésistep à leurs horribles jeux. »

Le cas de Thomas m'attriste ; je souffre trop moi-même du bruit pour ne pas compatir, et pourtant j'habite dans un quartier tranquille, et j'ai la bonne fortune de demeurer près d'un cimetière, ce qui d'un côté du moins limite le chahut. Puis, pour Thomas, c'est très injuste, car lui, il vit tel qu'un ours, ne reçoit personne, ne claque pas une porte et marche à pas feutrés, comme un sacristain. Mais je n'ai rien trouvé en fait de remède à lui indiquer ; il n'est pas en mesure de déménager, ni de contraindre les esclaves du maniaque à faire le ménage plus tardivement. Peut-être pourrait-il essayer de tuer le locataire, par envoûtement (comme je fis sur une femme jadis), mais je crains qu'il n'ait pas assez de fluide, ni probablement le locataire asssez de sensibilité. Peut-être devrait-il s'adresser à V Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux» L'espèce humaine est si astucieuse, qu'il doit exister des procédés de coercition que nous ne connaissons pas.

On me dira que mon cousin n'a qu'à être debout à sept heures du matin. Je sais bien, hélas !

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qu'il a tort d'être un nerveux, de s'user à travailler la nuit, qu'il n'y a que les paresseux pour dormir si tard et si peu. Les gens actifs dorment beaucoup plus en s'y prenant plus tôt. Pauvre Thomas, un peu ridicule parce que trop délicat !

Les délicats ne sont pas vêtus pour le voyage de la vie, (Us font tout de même le parcours, d'ailleurs, mais péniblement).

La première de ces deux phrases est une ci tation. Tout à l'heure. J'ai repris le volume où elle se trouve, et, selon ma funeste habitude, je viens d'en relire de nombreuses pages. C'est Tristesses et Sourires, par Gustave Droz (1884). J'ai lu cela au collège, quand j'avais quinze ans ; je l'ai relu quatre ou cinq fois à de longs intervalles, ce qui est la plus rude épreuve qu'on puisse faire subir à un ouvrage, et, à chaque rencontre, j'ai pensé qpie c'est un délicieux livre.

L'adaptation des Perses qui fut représentée, il y a quelques semaines, au Théâtre-Français, a suscité de nombreuses polémiques ; c'est le propre de tout ouvrage de ce genre de prêter à la controverse, parce que le modèle est là, tangible, et que chacun a le droit de l'interpréter à sa façon et d'être choqué par une interprétation qui n'est pas la sienne (c'est l'écueil où se heurte également l'illustrateur d'un livre). De plus, il me semble que les hommes, par un certain tour d'esprit jaloux et contradictoire, ont une tendance à préférer toujours le texte original à la version qu'on leur offre, ou du moins à le dire, ainsi qu'il arriva dans les mésaventures fameuses de Clara Gazul et des Chansons de Bilitis. Enfin, dans un cas comme celui d'aujourd'hui, on a beau jeu à vanter l'original, car peu de gens vont y voir. Je n'ai pas l'intention de me mêler à des débats qui ne me regardent pas et sont au-dessus de ma compétence ; mais ayant vu mettre en avant, à plusieurs reprises, la traduction de Leconte de Lisle, je voudrais

qu'on me permît de dire tout le mal que je pense de lui comme traducteur. Je vais exposer mes motifs ; si je me trompe et qu'on veuille bien m'en assurer, je serai très content de le reconnaître, car j'ai déjà beaucoup d'admiration à son endroit en tant que poète.

C'est une opinion généralement accréditée dans le public que les traductions de Leconte de Lisle sont à peu près illisibles, mais d'une exactitude rigoureuse. Or, pour moi, il n'en existe pas de plus infidèles. Je ne les ai pas épluchées in extenso, je joue peut-être de malheur avec lui, mais chaque fois que j'ai dû confronter son français barbare et les textes grecs, je l'ai trouvé inexact, sautant des mots, parfois des membres de phrase entiers, et manifestement inférieur aux vieux traducteurs classiques qui, eux, reculaient devant les audaces, mais se montraient toujours pleins de conscience. Il pratique la traduction à l'esbroufTe ; n'est-ce pas ainsi qu'on appelle la manière des voleurs qui vous jettent du poiN^re dans les yeux et s'en vont avec votre portefeuille sans que vous ayez pu vérifier leur identité ? Leconte de Lisle vous ébaubit d'invraisemblables noms propres ; et l'œil, retenu par ces orchidées monstrueuses, renonce à éclaircir quoi que ce soit dans Tassez pauvre texte qui les lie.

Car les noms propres, il faut lui concéder

qu'il les traduit la plupart du temps servilement, lettre pour lettre, du grec au français, ce qui paraîtrait avantageux, si, par malheur, nous n'étions encore pour la prononciation sous l'influence de ce criminel qui s'appelait Erasme. Alors, la réintégration des diphtongues, qui nous donne une représentation graphique plus exacte des mots, nous apporte par contre l'inconvénient de dissemblances phoniques nouvelles avec le grec. Je manque de place pour donner ici des précisions qui, de plus, seraient un peu ardues, mais il me semble que ces changements d'état-civil eux-mêmes ont été faits assez superficiellement, et que, sauf pour les noms des divinités, qui étaient naguère sans raison traduits par leurs équivalents latins, ils ne s'imposaient pas. J'aurais préféré que Leconte de Lisle s'acharnât plus scrupuleusement sur le simple texte, et que, par exemple (je choisis dans les Perses), quand Xerxès dit : Je suis nu (dépouillé) des gens d'escorte, il traduisît autrement que par : Je n'ai plus de compagnon : ce qui est une belle platitude.

En dehors de ses négligences continuelles, c'est surtout sa conception de l'art de traduire que je lui reproche, d'autant plus qu'il a beaucoup été copié, et je la lui reprocherais encore davantage si ses traductions étaient parfaites. Cap une traduction trop servile (et malheureu-

soment presque toute la littérature actuelle a la même inclination) s'adresse bien plus aux sens qu'à l'intelligence du lecteur. Elle ne transmet plus l'idée, mais seulement une forme bizarre qui captive. Elle obtient un effet puissant, mais baroque et brutal, par le contour gauche de la phrase,^ le son, la couleur nouvelle qui jaillit de l'assemblage imprévu des mots. Et notre goût moderne de l'étrange s'en assouvit.

Ce serait très bien, s'il n'y avait pas l'auteur dont la pensée est trahie. Littéral ne veut pas dire exact, car il faut bien admettre que l'auteur, qui écrivit pour ses concitoyens, n'écrivait pas dans une langue sauvage. Beaucoup de ses expressions, de ses comparaisons, qui n'étaient pour les auditeurs que des formules courantes auxquelles personne ne prêtait un sens concret, nous frappent maintenant de chacun de leurs mots, parce que c'est la première fois que nous les rencontrons. Quand, pour exprimer que quelque chose est impossible, Aristophane dit : Tu veux cuire une pierre; quand, en latin, Aulu- Gelle cite : Il peut se passer bien des choses entre la bouche et le gâteau ; quand Ju vénal écrit : Dormir comme un veau marin, ces proverbes, qui nous semblent assez originaux, étaient aussi communs que sont aujourd'hui : Décrocher la lune. Entre la coupe et les lèvres... ou Dormir comme un plomb.

Alors, comment les traduire ? Littéralement,

en provoquant un effet que l'auteur n'escomptait nullement ? Ou les remplacer par leur écjuivalent actuel, ce qui est, par contre, agir bien cavalièrement avec un texte ? Pour résumer : la salutation habituelle du matin (encore aujourd'hui) chez tous les Grecs : Réjouis-toi ! doit-on la traduire par : Réjouis-toi ! ou par : Bonjour ? C'est très difficile.

A dire vrai, c'est même impraticable. Il faudrait une union des deux directives, ne pas tomber dans le langage nègre de Leconte de Lisle, et, d'autre part, ne pas supprimer toute fantaisie, ni s'en tenir à la langue par trop oratoire du digne Pierron, pour qui une vache reste une génisse toute sa vie. Quel tact il faudrait, et quelle science ! Et que de choses, malgré tout, intraduisibles, le rythme, les sonorités, les allitérations, les jeux de mots si fréquents !

Et puis comment ne pas glisser au défaut que je signalais tout à l'heure, de trouver dans ces charmants mots composés grecs ce que les Grecs eux-mêmes n'y trouvaient plus, comment renoncer à toutes les images qui s'échappent d'eux par bouquets ?

A ce propos, je ne puis résister au plaisir de parler d'un passage de V Agamemnon d'Eschyle (déjà nommé), qui me semble aussi délicieux, et sur le même sujet, que dans V Iliade le célèbre panégyrique de la beauté prononcé par des vieillards à la voix grêle, quand, du haut des portes

de l'Occident, ils voient Hélène s'avancer vers la tour.

Comme les vieux princes troyens, le chœur des vieillards d'Argos vante la jeune femme :

«... Telle, dirais-je, celle-là entra dans la cité d'Ilion, Vâme sereine du. calme souriant de la mer quand le vent est tombé, paisible image de V abondance, languide flèche des regards, fleur d'amour qui mord sur les cœurs. »

C'est la traduction aussi complète que possible, mais elle ne peut être qu'informe, parce que dans le grec chacune de ces images tient en trois mots. Heureux peuple dont tout l'esprit et toutes les paroles étaient pleins de figures gracieuses et vivantes, où il y avait une Néréide au nom de sourire pour la sérénité des mers, et une autre petite déesse rien que pour présider à la fuite des vagues qui semblent courir !

Si un lecteur a la curiosité de se reporter aux traductions de Leconte de Lisle pour ces deux passages, il pourra s'apercevoir de la négligence tout olympienne avec laquelle y est traité le texte d'Eschyle ou celui d'Homère.

En somme, il est impossible de trouver une traduction d'autrui qui satisfasse. Tout au plus peut-on arriver à s'en créer une pour soi tout seul, en étudiant longuement le texte, et en s'aidant, si l'on n'est pas un linguiste distingué (épithète de courtoisie), du travail des devan-

ciers. Encore faut-il que tout le monde soit d'accord sur la teneur du texte même ; s'il y a des variantes, on n'en sort plus du tout. Je terminerai en donnant cet exemple angoissant :

Dans son Eloge de Ptolémêe, Théocrite (traduction Leconte de Lisle), écrit :

... Alexandre, dieu redouté des Perses aux mitres peintes. Mais l'édition raisonnée de Didot donne : Alexandre... dieu coiffé de la mitre peinte, redouté des Perses. Qui, en réalité, doit ceindre la mitre ? A une lettre près, cela peut être ou les uns, ou l'autre. Boissonade, après hésitation, l'octroie aux Perses ; Meineke et quelques Allemands tiennent pour Alexandre. Je n'ai pu me faire une conviction ; malgré ma partialité contre Leconte de Lisle, je penche toutefois à croire que c'est lui qui a raison.

Il y a certainement des gens pour estimer que cela n'a pas une grande importance. Je pense au contraire que oui. Il ne serait pas indifférent que dans deux mille deux cents ans, au lieu de : Dieu, invoqué par M. Claudel coiffé d'un chapeau melon, on lise : Dieu, coiffé d'un chapeau melon, invoqué par M. Claudel.

Juillet.

A ilfJ" J. É.

Chère Joli-Rien,

Je viens d'ouvrir un carton et d'y retrouver de grandes aquarelles faites par moi jadis à la Guadeloupe d'après de jeunes Hindoues. (Hindoues : il y a dans nos colonies des Antilles toute une population importée des Indes qui ne s'est pas mélangée à la race noire.) Gomme peintre, je vous préviens que je n'appartiens à aucune école pointilliste, cubiste ni futuriste, je me réclamerais plutôt d'une école crou liste, encore que le qualificatif de croûte s'applique mieux à la peinture à l'huile qu'à l'aquarelle. Mes portraits n'ont qu'un avantage, c'est qu'ils sont d'une ressemblance à crier (d'horreur en voyant quelque chose d'aussi peu artistique) ; ils sont documentaires : chaque personnage n'a jamais plus de deux yeux et d'un nez, ce qui est contraire aux théories actuelles des jeunes, mais la couleur du visage est exactement reproduite.

ainsi que les dessins des étoffes et le détail des colliers, des verroteries, et des petits bijoux que les Indiennes s'accrochent le dimanche à une narine.

J'espère qne vous me ferez l'honneur insigne, un jour, de venir voir cela chez moi, accompagnée d'un respectable chaperon, ainsi qu'il convient à une jeune fille qui a presque quinze ans et, sous notre latitude, n'a pas celle de sortir seule (style elliptique). Là-bas, on est plus précoce : je vous montrerai le portrait de la jolie Désirée qui, à douze ans, en était déjà à son second mari.

Il y eut un soir bien triste, chère Joli-Rien, ce fut celui de mon arrivée à la Pointe-à-Pitre ; ma première arrivée, car j'y ai fait plusieurs séjours. J'étais parti pour retrouver un ami qui a dans l'île une sucrerie ; lui, il devait y arriver de New-York quelques jours avant moi. Voilà qui peut s'appeler un beau rendez-vous. Nous avions arrangé cela par câblogrammes succincts, car le mot coûtait très cher et surtout l'on était à une épocjue où on avait moins l'habitude de la dépense qu'aujourd'hui.

Bref, après une traversée d'une dizaine de jours, je fus débarqué avec mes colis à la Pointe-à-Pitre sur une plage pavée, où je ne trouvai personne pour me recevoir. J'étais très Jeune, inexpérimenté, élevé comme la plupart

des Français pour qui le moindre voyage de quelques heures est un événement (cela me fait penser à une phrase que j'ai lue récemment, et que j'ai notée. Je vais vous la rechercher... La voici : La vieille duchesse douairière de Montmorency, lorsqu'elle se rendait pour y passer l'été, à sa maison d'Auteuil, se commandait, pour la route, un habit de nankin. C'était vers 1812). J'étais donc très angoissé, le soleil déclinait, le paquebot se préparait à repartir, il n'en passerait un pour la France que trois semaines après, et, assis sur ma malle, par une chaleur écrasante, je regardais comme sœur Anne, s'il n'allait pas venir (juelqu'un. Une effroyable vieille négresse s'approcha et commença à me parler en créole avec volubilité. C'était évidemment une commissionnaire, mais je ne saisissais pas un mot. Enfin, après mille efforts qui me donnèrent encore plus chaud, j'arrivai à comprendre : ce n'était pas intéressant du tout, elle voulait tout bonnement que je vinsse dîner chez elle avec ses nièces. Vous pensez si j'avais envie de diner avec ses négresses de nièces. J'avais d'autres chats à fouetter. J'allai à la douane, à la poste, je demandai à droite et à gauche. On finit par me répondre que la propriété de mon ami était à trente-cinq kilomètres de la Pointe- à-Pitre, et, que lui devait être encore à New-York, car il n'était pas dans la colonie.

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