S4 PYGMALION
Que devenir ? Le crépuscule n'existe pas sous les tropiques ; en dix minutes, la nuit tomba. Il faisait toujours aussi chaud. Quelqu'un voulut bien m'indiquer l'hôtel le plus chic de la ville, et, avec mes bagages sur une petite charrette tirée par un électeur de couleur, je m'y rendis. Il n'y a pas de fenêtres avec carreaux, dans ces payslà ; la salle à manger de l'hôtel chic donnait sur la rue par de simples arcades, et il s'y menait grand tapage à cause d'un dîner de gendarmes qui banquetaient en bras de chemise. Je me rappelle que, ruisselant de sueur, j'ai mangé un pigeon ramier ; le reste, je l'ai oublié. Voyezvous, chère Joli Rien, cette solitude au milieu d'étrangers eût été une chose horrible dans une ville du Nord, enfumée, froide, avec des larmes de pluie coulant le long des vitres, des sifflets de sirènes dans le brouillard, et, sur le lit, un lugubre édredon rouge. Mais, là-bas, ce perpétuel été est d'une telle séduction que je me croyais plutôt jouant moi-même un personnage dans le décor d'une féerie. Je suis sorti après le dîner : un éclatant ei dur clair de lune tapait en blanc sur les rues, des feuillages lourds d'arbres inconnus étaient figés, comme en plomb. Pas un souffle, et la chaleur restait étouffante. Dans l'ombre des petites maisons ouvertes, j'entendais le chuchotement de la vie ; des fantômes en étoffes légères, à visages sombres, me frôlaient, causaient avec des voix assez douces.
qui semblaient puériles ; j'étais un peu étourdi, je n'avais plus d'angoisse, je me promenais dans un songe.
Les chambres de l'hôtel n'avaient pas de murs entre elles, mais seulement des cloisons de bois jusqu'à une certaine hauteur, et encore à clairesvoies. Les servantes, qui allaient et venaient, étaient des mulâtresses avec des madras noués autour de leur tête ; elles marchaient pieds dus. Je dormis sur un petit lit sec, sans couverture, dans une demi-obscurité chaude, et la moustiquaire m'enveloppait d'un nuage blanc.
Le lendemain, le réveil fut très joyeux. J'avais, à tout hasard, fait télégraphier à la sucrerie de mon camarade, qu'on vînt me chercher, et j'eus une dépêche de lui-même qui, contrairement aux racontars, était bien là et arriva peu après pour m'emmener dans une voiture américaine à quatre grandes roues et à capote peinte en blanc, et attelée de mulets qui filaient comme des flèches. J'étais sauvé, et ma carrière de planteur commença.
... J'aurais voulu vous raconter quelques histoires sur les petits modèles dont je vous montrerai les portraits, et voilà que je me suis encore laissé entraîner par les digressions et que je n'ai plus assez de place dans ma lettre. Ce sera pour une autre fois.
J'ai pris vite goût à l'existence là-bas, au mi-
lieu des noirs. Pour quelqu'un de paresseux, c'était tout à fait délicieux. Je montais à cheval de temps en temps, le matin, sur un petit cheval gringalet, mais assez vigoureux, pour surveiller les plantations ; heureusement qu'il y avait d'autres gens que moi à les surveiller, car, pour ma part, je n'ai jamais su surveiller que les nuages, les merles siftleurs qui se balançaient sur les longues tiges des cannes à sucre, et les dessins d'écume que brodait la mer quand on la surplombait du haut du promontoire. En dessous des mailles d'écume, cela pullulait de requins^ vous savez ; je ne les ai pas vus, mais il paraît qu'il y a des noirs qui, comme pari, quand ils sont bien grisés de rhum, trouvent moyen de traverser à la nage le petit golfe en évitant d'être happé : une espèce de course de taureaux nautique.
Je surveillais aussi un peu dans l'usine de mon camarade ; mollement. Je causais avec les nègres ; les négresses me saluaient : «Bonjour, bel blanc ! » Ce n'est pas que, quoique jeune, je fusse très beau ; elles disaient cela indifféremment à chaque Européen, mais c'est flatteur malgré tout, et puis j'ai toujours été sensible à l'amabilité. Je répondais : « Bonjour, ma fille! » même si ma fille avait soixante ans.
Mais j'ai mérité véritablement une fois un beau surnom. Comme j'avais constamment dessous dans mes poches pour les distribuer aux
LA POINTE- A-PlTRE 157
enfants (des largesses fastueuses qui se montaient au maximum à quarante sous dans une journée), une petite malabare me dit que, dans son village, on m'appelait : Le bon blanc qui fiche Vargent pour rien faire. C'est populaire dans tous les pays, cela 1
Je vous ai parlé, il y a huit jours, chère Joli- Rien, des petites Hindoues qui me servaient de modèles pour la peinture, lorsque j'étais à la Guadeloupe. Il ne faut pas les confondre avec les négresses auxquelles elles ne ressemblent pas du tout, sauf par la couleur ; elles sont très jolies, avec des nez droits fins et des cheveux lisses ; elles sont importées des Indes, du moins leurs grands-parents le furent — et, quoique habitant notre colonie, sujettes britanniques.
Imaginez donc d'abord une chaleur écrasante, puis l'intérieur d'une petite maison en bois, ceinte d'une véranda d'où retombent des franges de lianes. Dans la salle du milieu, qui s'ouvre en courant d'air sur les deux côtés par des baies sans vitres, imaginez aussi votre vieil ami dans un fauteuil à bascule, se balançant mollement d'un coup de pied paresseux. Il est habillé de blanc, et, entre les volutes bleues de sa cigarette, il cligne un peu des yeux, tant la campagne, au dehors, est une vibration de soleil. A côté de
lui, debout et grave, haute comme une canne, une Indienne de huit ans, seulement vêtue d'une courte robe de cotonnade claire, l'éventé avec ungrand almanach commercial en carton, qu'elle agite lentement de ses deux mains. C'est Clémentine, qui, bien que très jeune, comprend déjà le sérieux des missions qu'on lui confie. A chaque mouvement, elle disparaît derrière l'almanach et reparaît. Ses bras et sa figure sont marron foncé ; sous son mouchoir de tète, des mèches dépassent, noir-bleu et luisantes d'huile de coco. Ses larges yeux d'or, qui lui mangent les joues, la font régulière, impassible comme une petite idole. Mais, quand le bon blanc daigne plaisanter, elle retrouve un joli rire d'enfant : les deux rangées de dents blanches entre les lèvres mauves, et une langue rose très pâle qu'on voit.
Les autres Indiennes dorment sur les marches de la véranda ; c'est l'heure de la sieste. Seule, dans le lointain, l'usine travaille sous son long toit ; son halètement saccadé sectionne chaque seconde. Près de la maison, deux cocotiers somnolent aussi, leurs feuilles écarquillées nageant dans l'air de feu ; le blanc, peu à peu, s'assoupit, et Clémentine continue d'éventer les songes moites de son bon maître.
Il y avait souvent beaucoup plus d'animation. Mon camarade, très occupé, était rarement là ;
mais, moi, j'avais des loisirs, et, comme je suis sociable, je m'étais monté une équipe de petites Indiennes qui, en principe, devaient être modèles, mais, en réalité, étaient aussi femmes de chambre, demoiselles de compagnies, public pour le gramophone, jardinières, danseuses, chanteuses, et élèves de français.
J'en avais toujours deux ou trois à la maison ; le dimanche, douze ou quinze. Elles n'étaient jardinières que par punition. Quand l'une d'elles était trop agaçante, ne pouvait pas se tenir tranquille pendant que je peignais, je l'envoyais sarcler les allées. Elles grattaient avec de petites pioches, sous d'immenses et ravissants chapeaux en paille souple, tenus par un ruban sous le menton, et qui les couvraient par delà les épaules.
Les essais comme femmes de chambre ne furent pas durables. Pour brosser des chaussures jaunes, cela allait encore à peu près. Mais, une fois, elles se mirent à deux pour me préparer une chemise. Il n'y avait rien à dire, les boutons de manchettes étaient en place, mais avec, autour des boutonnières, une telle collection d'empreintes à faire frétiller Bertillon, que la chemise put aller directement au sac à linge sale. Et puis, elles avaient la manie de toucher aux flacons dans le cabinet de toilette. J'ai voulu essayer de corriger Clémentine en la forçant à boire un demi-verre à liqueur d'eau dentifrice :
elle s'est passé la main sur l'estomac en coulant des yeux pleins de volupté, et m'a dit : « Ça, bien doux ! » Alors, rien à faire ; elle aurait aussi bien bu l'eau de Cologne.
J'ai commencé à apprendre à lire aux plus intelligentes : c'était un cours assez comique, parce que nous n'avions certainement pas les cordes vocales établies de la même façon. Ainsi que les nègres, ces enfants ne pouvaient arriver à prononcer ni la consonne r ni la voyelle u. Ils n'entendent pas IV et ils entendent \u comme un i. Alors, j'insistais : « voiture ; voi-ture », et toutes ensemble répétaient fidèlement : « Oui, missieu voiti, voiti. » Elles disaient Yisine pour l'usine, et milette pour mulet. C'était donc très compliqué. De plus, en créole, on se sert de beaucoup de mot charmants du vieux français que cela m'amusait de retrouver, mais qui n'ont plus guère cours ici : on dit bailler diU lieu de donner, et mirer au lieu de voir. Enfin, lorsque, entre elles, elles reprenaient leur idiome hindou, j'entendais une suite de sons dont je ne pus jamais transcrire même une seule syllabe. Malgré toutes ces difficultés, il y eut deux de mes élèves qui, au bout d'un mois, parvinrent à ânonner quelques lignes dans les journaux J'en étais très fier.
Mais la grande affaire sérieuse, c'était la peinture. La situation de modèle donnait droit, le portrait terminé, à une pièce de cent sous ou à
une boîte à cigares vide. Les deux cadeaux étaienî; également bien vus. Dès le lendemain, les cent sous reparaissaient en petit anneau autour du poignet, transformés par un astucieux orfèvre du cru, qui était en même temps chaudronnier. Mais la boîte vide, sans que je puisse expliquer pourquoi, a aussi un attrait extraordinaire pour les Indiennnes.
Vers quatre heures, quand le soleil commençait à décliner, je faisais parfois du paysage. Alors, je sortais avec un cortège comparable à une cour de l'ancien Régime, au temps où il y avait une fonction pour chacun, depuis les Dames d'Atours jusqu'aux Capitaines des Levrettes de la Chambre. Ramkaya, mon élève préférée, portait ma boîte à couleurs et mes pinceaux ; une autre portait le verre d'eau plein ; une autre le pliant ; une autre le parasol qui, pendant le travail, devait abriter le crâne précieux du grand artiste. Quelques-unes ne portaient rien, mais m'accompagnaient à seul titre d'ornement. Ne croyez pas, chère Joli-Rien, que ces petites manquassent de sens critique. Une fois enhardies, elles étaient même assez moqueuses et se permettaient sur mes œuvres des réflexions piquantes, voire désavantageuses. Heureusement qu'une bonne paire de gifles bien placée remettait tout à son plan, c'est-à-dire moi sur mon piédestal.
Elles sont, du reste, impossibles à apprivoiser
162 t>YGMALION
complètement ; ce sont de petits animaux sauvages. Une ittenace, une voix grossie, et toutes s'éparpillent en un clin d'œil, comme des lapins le long d'un bois, lorsqu'on tape dans ses mains. Elles sont très superstitieuses et ont une frousse épouvantable de revenants qu'on appelle des Zotnbis. Je joUais avec machiavélisme des Zombis. Un jour qu'elle était spécialement insupportable, j'avais enfermé la minuscule Clémentine dansune malle vide, en compagnie d'un Zombi. Elle a eu tellement peur qu'aussitôt délivrée elle s'est enfuie dans son village, bouclée dans sa case, et qu'elle n'a reparu qu'au bout de quarante-huit heures.
J'avais distribué des Zombis partout. Le gramophone contenait des Zoiiîbis captifs, qui m'obéissaient et exécutaient la musique sous mes injonctions. î)e la sorte, les enfàuts n'étaient pas tentées de casser la mécanique, et elles ne s'en approchaient jamais à moins d'un mètre. C'était assez utile le dimanche, où je convoquais un nombreux auditoire. Nous avons eu de belles séances. Caruso se distingait particulièrement ; sa voix portait, renforcée par la caisse de résonance que faisait cette chambre toule eti acajou, et, au dehors, nous voyions des nègres, qui passaient à plus de trois cents mètres sur la route, s'arrêter et se tourner vers la maison d'où sortaient ces appels pathétiques.
LA Pointe- A-PITRE 1()3
Mais le disque qui enlevait tous les suffrages était celui gravé d'un air d'orgues mêlé de sons de cloches, que nous appelions avec simplicilé la Messe. Le morceau était coupé à deux endroits par de longues pauses. Comme j'en connaissais les places, cela me permettait un peu avant les silences de commander avec autorité à l'abbé Zombi, qui était censé dire la messe là-dedans : « Monsieur l'abbé, cessez ! » L'abbé s'arrêtait. « Monsieur l'abbé, revenez ! etc... J'étais toujours obéi, et cette manière forte plaisait infiniment aux enfants ; c'était, en somme, le Guignol que je renouvelais.
Un jour que Ramkaya, mon élève préférée, douze ans, était seule avec moi, nous faisions tourner le gramophone en famille. Elle savait presque lire, était beaucoup plus intelligente et moins peureuse que les autres, et je lui avais appris même à remonter le mouvement de l'appareil sans craindre les Zombis. Justement, pendant que la messe était en train de s'exécuter, j'allai chercher quelcjue chose dans ma chambre, et, au moment de rentrer, je regardais par les persiennes de la porte (les portes sont à claires-voies) ce que faisait Ramkaya. Elle se supposait seule, elle crut peut-être que le pouvoir du maître, par affection, était passé en elle, et, s'approchant tout contre la boîte à musique, elle dit poliment et assez bas : « Monsieur l'abbé, cessez ! » Elle écoula ; naturellement, l'abbé ne cessa
pas, et Ramkaya restait là, interdite, avec une moue un peu triste de petit singe désappointé...
Je commence à radoter, chère Joli-Rien, avec ces souvenirs d'enfants qui s'éloignent déjà tant. Je me rappelle ces scènes ; quand le gramophone ne marchait pas, de longues périodes muettes où il n'y avait que le bruit de la respiration pressé de l'usine, et le cliquetis intermittent des bracelets d'argent dont chaque Indienne portait trois ou quatre à chaque bras. A six heures, elles disaient gracieusement bonsoir et repartaient pour leurs cases.
De la véranda, je les regarde s'en aller, petites fumées vite fondues dans l'ombre qui s'élève de la terre. Au ciel, une pureté admirable. Audessus du toit de la sucrerie, la lune commence à sortir à la fois l'extrémité effilée de ses deux pointes. (N'étant pas astronome, je ne sais pourquoi la lune à la Guadeloupe porte ses cornes horizontalement). Elle monte : son croissant reste dans le ciel comme un berceau d'or...
Dans quelques années, Joli-Rien, si ce n'est déjà fait, vous aimerez la lune, et une fois qu'on aime la lune, c'est pour toujours.
Il y a quelquefois des personnes qui me font l'honneur de m'écrire, mais qui, pour des raisons qui m'échappent, ne veulent pas donner leur nom, signent au moyen de pseudonymes, et indiquent pour leur répondre des adresses de fantaisie. J'aime mieux dire tout de suite que je ne leur répondrai pas. Ce n'est pas que je dédaigne de recevoir des lettres : au contraire, on m'en a envoyé plusieurs qui m'ont réellement intéressé ; et qu'elles contiennent des encouragements ou des critiques, j'espère qu'elles me seront profitables. Je n'ai aucune prétention à ne pas écrire beaucoup de bêtises, et si on peut m'aider à en écrire un peu moins, j'en serai très reconnaissant. Mais, quelle que soit pour moi la valeur des avis que contient une lettre, et quelque envie que j'aie d'en souscrire ou d'en combattre les arguments, je dois confesser que ce désir tombe par le fait seul de sentir un personnage imaginaire interposé entre une pensée et la mienne. J'ai besoin d'abord d'une confiance réciproque et n'ai jamais eu le moindre
goût pour ce qu'au bal masqué on appelle être intrigué par quelqu'un. L'intrigue même avec moi perd ses droits et son nom, car je ne suis pas intrigué du tout.
Il n'y a point de honte à avouer qu'on n'est pas de force, avec les seules flèches fléchissantes de ses paroles, à se mesurer contre le tank obtus d'un incognito, et je pense qne nous sommes déjà tous assez menteurs derrière nos visages les plus découverts et les plus francs, sans qu'il soit nécessaire d'aggraver encore les voiles entre ces douteuses franchises.
Cette petite déclaration de principes — dont je m'excuse, — m'incite à parler de ces bals masqués pour lesquels je viens de professer mon horreur.
C'est que je me suis rarement plus morfondu qu'aux quelques bals de ce genre auxquels j'aj pu assister. Tous mes contemporains ont dû penser de même, car les célèbres bals de l'Opéra sont morts d'inanition au moment de ma première jeunesse. Le goût change même à ce point qu'on a peine à se figurer maintenant que les bals de l'Opéra aient pu tellement plaire à nos parents. Et, cependant, il est incontestable qu'ils ont tenu une place énorme dans la vie de Paris. Tout Gavarni n'est que cela.
Il m'a été donné de prendre part aux derniers.
Comme j'étais exlrèmement jeune, on m'avait aisément persuadé qu'il était de bon ton de me cotiser avec d'autres messieurs du cercle, et d'avoir une loge pour la saison. Je m'aperçus bientôt que là c'étaient les plus âgés qui profitaient de l'inexpérience des jeunes, car, tandis que ces derniers paraissaient s'ennuyer beaucoup, les vieux messieurs, le teint cramoisi et l'œil rapetissé et luisant, amenaient sans relâche dans la loge des dominos sous lesquels je n'apercevais presque jamais une figure et qui n'avaient l'air que d'espèces de tas d'étoffes, mais qu'ils ne cessaient de houspiller avec les signes de la plus vive satisfaction.
Quant à moi, je m'éloignais pour ne pas les gêner, et dans le couloir derrière les loges, les bras au corps, sans occupation, je restais planté comme un triste cyprès parmi cette forêt mouvante entrelacée, qui moutonuait autour de moi.
Un jour néfaste cependant, le dieu qui voulait me perdre me mit en démence. Je résolus de sortir de mon inaction, et, avançant soudain mes mains comme un homard ses pinces, je piuçai absolument au hasard dans un domino bleu céleste. La dame se retourna et vomit un torrent d'injures dont je n'ai retenu ni l'esprit ni la lettre ; mais un gros monsieur quelconque, assez mal mis, et qui n'était pas du tout avec la dame, me dit d'un ton d'autorité :
— Je VOUS prie de ne pas recommencer ce geste.
Inutile de relater ce que je lui répondis, tout le monde le sait.
— Vous ignorez à qui vous parlez, reprit-il, furieux.
. — Je ne veux pas le savoir. Vous me dégoûtez bien trop.
— Je suis commissaire de police.
— Ah I là là ! et vous croyez que ça prend ! Est-ce que vous vous figurez que je suis de la province pour gober ça ?
— Faut-il que je vous fasse voir mes insignes ?
— Oui ; voyons un peu cela, nous allons rire ! 11 souleva son gilet, et me laissa entrevoir une
sorte de sous-ventrière tricolore qui me fit pouffer.
— Non ! mais chez qui ? C'est une écharpe de commissaire, ça ? Je ne marche pas. C'est tout simplement une ceinture patriotique achetée au Bazar de l'Hôtel-de- Ville ; ou, plutôt, vous avez dû être obligé de la faire faire sur mesure, parce que vous avez vraiment un vilain gros ventre, mon cher monsieur !
A ce moment, une masse d'inconnus se rua sur moi ; mon chapeau fut réduit à rien, et en moins d'une minute, par un petit escalier tournant, on me fit dégringoler jusqu'au poste dans le sous-sol.
Il se trouvait là sur un banc quelques person-
nés qui avaient dû être trop pressées dans la foule, des femmes à demi évanouies, livides, sur la figure desquelles le noir des yeux, la sueur froide, les larmes et le blanc-gras zigzaguaient. C'était assez ignoble.
On imagine la musique que je fis là dedans ; j'aggravai beaucoup mon cas. Heureusement, je fus sauvé par le prince Troubetzkoï, qui, en haut, avait assisté à la scène. Tout Paris a connu et se rappelle cet aimable homme, un nez, une paire de moustaches et de favoris, et pas de corps. Il prit la peine de descendre pour venir me réclamer, et nous obtînmes incontinent les excuses du commissaire de police de l'Opéra. Pour expliquer l'erreur et le manque de façons de son collègue, qui était un commissaire de la banlieue, l'aimable commissaire parisien nous raconta qu'on avait dû avoir recours à la province pour renforcer le service d'ordre, car des excès s'étaient produits aux bals précédents, et des hommes étaient allés jusqu'à piquer les femmes avec des fourchettes. L'idée d'attaquer une femme par derrière comme une pêche Melba me sembla assez saugrenue ; mais, dans une grcinde ville, il paraît qu'il y a des gens pour tout...
J'ai assisté à d'autres bals de l'Opéra qui ne me laissent qu'un souvenir confus de bastringue, de rires chatouillés et criards, d'une gaieté fac-
170 PYGilALION
tice très funèbre, avec le^ seules jolies paraboles que dessinaient dans la salle les serpentins qui se croisaient.
Vers la même époque, je me suis laissé entraîner à un bal masqué chez des particuliers. Mon excuse est qu'on avait besoin de moi pour faire partie d'une entrée. Je ne me rappelle plus ce que nous représentions, mais je sais que Je passai la moitié de la soirée la têîe dans un sac, avec, sur le ventre, un placard qui figurait une palissade de planches où il y avait écrit : Défense d' afficher. A ce même bal évoluait un monsieur sur une simili-chaise-percée, avec, en avant, deux fausses jambes nues qui pendaient. Tout cela était d'une délicatesse exquise.
Au bout d'un certain temps, j'eus la faculté de quitter mes attributs et de rester simplement en habit. Après avoir passé sous le feu de quelques dames masquées qui, selon l'usage, firent à ma vie privée des allusions fines, mais que je trouvai très bêtes parce que c'étaient des taquineries ou des méchancetés, je finis par m'accrocher à un assez séduisant petit domino rose ( du moins, une femme de petite taille, car, pour la dimension en large, le domino ne donne aucune indication). Nous causâmes longuement, elle me tint des propos piquants, mais sans rien de désagréable, ce qui me prouvait qu'elle ne me connaissait pas, et, avec l'abandon un peu osé que
l'anonymat et l'heure tardive donnent aux femmes, elle ne laissait pas de souligner un certain penchant qu'elle semblait prendre pour moi. Je ne tairai point que, de mon côté, bien qu'elle contrefît sa voix, le petit ton flûte sur lequel elle me susurrait ses confidences, joint lux aimables choses qu'elle me marquait, commençait à humaniser mon cœur.
A minuit, tout le monde devait se démasquer, de que je vis alors n'a plus, comme dit Bossuet, ie nom dans aucune langue : une vieille et grosse lame Israélite, qui me regardait en continuant 1 minauder ! Et cette effroyable fausse mineure, Dubliant de reprendre sa façon de parler de tous es jours, persistait sur le même pelit ton aigu, 3omme si elle eût déjà essayé sa voix d'outreombe !
Je n'avais pas le moindre manteau à lui laisser en pâture ; je trouvai néanmoins le moyen ie déguerpir. Je compris Joseph, car peuS-être Y[«e Putiphar était-elle ainsi! Mais en écrivant 3eci, je songe que, dans l'incident Putiphar, 3'était au contraire Joseph qui était Juif. Une impolitesse en vaut une autre. Depuis moi, maintenant avec Joseph nous sommes quittes.
Comme un amoureux fidèle, qui songe consciencieusement à une absente, arrive à tant l'embellir dans ses rêves que l'infortunée, lorsqu'elle revient, a fort à faire pour ne pas rester à pic en dessous de sa victorieuse image, de même, à force de leséiudier, nous sommes arrivés à nous faire de certains chefs-d'œuvre de l'esprit humain une représentation qui peut être en contradiction complète avec l'idée de l'auteur. Si, par exemple, il est une figure qui a subi une déformation telle, qu'elle serait maintenant méconnaissable à son créateur, c'est bien celle de Don Quichotte. Don Quichotte nous est un être avant tout sympathique, et qui nous émeut. M. Anatole France, avec sa grâce d'expression coutumière, l'a excellemment défini (je ne sais plus où, je cite de mémoire) : « Don Quichotte était son propre enchanteur, il égalait la nature à son âme. »
C'est cet idéalisme qui nous séduit ; le côté ridicule ne nous atteint plus, nous ne recevons
que le rayonnement de cette folie mystique et de cette bonté qui irradient de lui jusqu'à nous, presque aussi tutélaires que celles des saints véritables. Il est volontairement l'ami de toutes les choses humbles de la terre, il n'est pas plus ridicule que saint François causant en toute bonhomie avec le petit frère Léon, ou saint Antoine de Padoue prêchant pour les poissons à Rimini.
Et ce qui nous attendrit davantage encore, c'est que lorsque, comme les saints, il veut passer du rêve à l'action, là où leurs miracles réussissent, lui, ses expériences ratent, et à chaque fois il est immanquablement roué de coups.
Par cet aspect lamentable qu'il a, il s'éloigne des Amadis, Esplandian et autres chevaliers errants, et il touche à notre moderne pitié russe (le chapitre où il rompt la chaîne des forçats pourrait si bien se placer en Sibérie) , ces histoires russes dont jusqu'à la guerre nous fûmes tellement imprégnés, où l'on voit toujours des gens s'atteler à des tâches colossales de redressement, de régénération qui n'aboutissent jamais, et dans une atmosphère lourde de fatalité et si tangiblement hostile qu'ils semblent savoir eux-mêmes qu'ils n'arriveront à rien. « Il n'y a pas besoin d'espérer pour entreprendre. » La phrase du Taciturne, qu'on cite souvent et que j'aime, est magnifique, mais elle n'a aucun sens profond, parce qu'elle joue sur les mots. On es-
père toujours ; il n'est pas indispensable qne ce soit pour soi-même. Et des germes de réussite qui ne lèveront que plus tard, semés dans la pire défaite et dans la mort, sont encore une espérance. L'Espérance ne peut abandonner l'âme humaine. Je lis que déjà en 600 avant J.-G. (à un mauvais moment sans doute), les dieux étaient tous remontés vers l'Olympe, la Bonne Foi était partie, la Sagesse également, les Grâces elles-mêmes avaient quitté la terre, etc. Mais l'Espérance, bonne déesse non syndiquée, fut seule à rester parmi les hommes (Anthologie, Théognis).
Don Quichotte espérait toujours magnifiquement ; et avec quel enthousiasme il tenait les avances d'hoirie de son avenir I Sancho aussi. Sancho ne nous intéresse plus du tout, son plaisant bon sens nous semble lourd, et sa crédulité, à lui, qui n'est basée que sur des appétits matériels, nous apparaît aussi peu sublime que celle des petits rentiers qui ont perdu leurs économies, parce qu'un inventeur est venu leur confier qu'il avait découvert le moyen de donner de l'élasticité à l'ébonite, ou quelque chose d'analogue.
Mais cette canonisation (justifiée à ce qu'il me semble) de l'idéaliste crédule en la personne de Don Quichotte est toute récente, de notre génération. Aussi, quand j'ai lu, il y a quelque trois ans, un volume où M. Suarês identifie Gervan-
tes et son héros, je n'ai pu y voir qu'une prestigieuse fantaisie. Aciuellement, il est très flatteur pour Cervantes qu'on puisse l'assimiler au Quijote, mais de son vivant, je pense qu'il s'en fût forl indigné ou diverii. Le mutilé de guerre, glorieusement blessé auprès de don Juan d'Autriche, et que ses écrits nous montrent plein d'orgueil, trouvait cerlainement qu'il n'avait rien de commun avec un personnage qui chargeait contre des moulins et transperçait des outres, et qui, dans son esprit, n'était qu'une sotte de Tartarin. Car ses héros sont deux grotesques ; il n'a voulu que combattre par le ridicule l'engouement pour les romans de chevalerie. Son œuvre, qui est géniale, a dépassé la portée de toutes les parodies, mais n'en a pas moins, à son début, été une œuvre comique. Nulle part, je ne vois Cervantes glorifiant son héros, ni même s'attachant à lui, sauf (juand sur le lit de mort il le fait repentir et dicter un testament où il interdit à son héritier de lire un ouvrage du genre de ceux qui l'ont rendu fou.
Don Quichotte, d'ailleurs, qui nous apparaît unique par ses vertus, parce que nous n'avons plus l'habitude des romans de chevalerie, n'a aucune qualité que n'aient eue les paladins, ses prédécesseurs. Cervantes l'a seulement rejeté de ^la fable sar la terre, privé de magiciens, de drabgons ailés, accessoires de renfort ou moyens de transport rapide. De même, bien que dans un
autre ordre d'idées. M""" Bovary, dans sa petite \ille, pensant s'égaler à d'illustres exemples, est ridicule, mais aussi atrocement navrante.
Les romans de chevalerie se sont bien vengés de Cervantes, car ce que nous aimons maintenant en lui-même, au travers de ses moqueries, ce sont les emprunts qu'il a faits à la noblesse de leur idée-mère. Et pour nous, qui lisons avec des âmes renouvelées, le plus beau los des chevaliers errants qu'on ait jamais pu écrire, c'est le Don Quichotte, frère attardé des autres, et plus humain.
... On côtoie parfois dans le monde vivant des Don Quichottes en petit. Ils sont sympathiques, mais encombrants. J'ai eu, jadis, comme camarade un tout petit Don Quichotte. Et d'un aspect inattendu, l'âme du chevalier dans l'enveloppe terrestre de Pança. Il était surprenant, car, est-ce à cause du vrai Don Quichotte, ou plutôt avant lui des statues effilées du moyen âge et de l'élancement des cathédrales, mais nous ne concevons pas à première vue le paladin en large. C'était un bon gros rougeaud blond ; intelligent d'ailleurs et très gentil, il était aussi attachant qu'insupportable. Des histoires partout.
Nous avions vingt ans ensemble, et menions une existence assortie à notre âge. Dans les restaurants de nuit, on imagine ce qu'un redres-
seur de torts peut avoir à redresser. Il avait une besogne gigantesque : il intervenait perpétuellement, prenait parti par intuition, réhabilitait les femmes, boxait les mâles, et était à la fin sorti par le chasseur et les garçons. Il devait avoir la plus belle collection de chapeaux en accordéon qu'on ait pu réunir. Il eut naturellement de nombreux duels ; au pistolet, on le manquait et il tirait en l'air, et à l'épée il était lardé, parce qu'il était très maladroit.
Je ne sais quelles aventures il n'a pas eues, et sans cesse en voulant bien faire. Il se rangeait chaque fois du côté du plus faible, ce qui est beau, mais souvent n-éfaste. Je me rappelle vaguement que, pour avoir embrassé la cause d'un cheval en souffrance dans la côte de la rue des Martyrs, il reçut du charretier un coup de poing magistral qui lui enfonça un œil et lui fit ressortir l'autre, à telle enseigne qu'il dut raconter à sa famille qu'il était tombé sur le nez en courant derrière un omnibus.
Je veux citer de lui une histoire insignifiante en elle-même, mais qui montre à quel point il souffrait de toutes les iniquités de la terre.
C'était à une chasse à courre avec un équipage dont je faisais partie. Pourquoi était-il là ? Je l'ignore. Mais je revois nettement la scène. A la fin de la chasse, le cerf était dans la rivière ; d'uDc prairie, nous le voyions de très loin nager,
avec les chiens derrière lui, comme de petites fourmis noires dans l'eau sans couleur. Il faisait une bise aigrelette qui sifflait un peu. Mon gros camarade, bien rouge, était là sur un bon gros cheval ; il avait un chapeau haut de forme et une culotte blanche dans laquelle il était comme un œuf de Pâques. Il s'approcha : -— On va tuer le cerf, maintenant ?
— Je crois, répondis-je avec élégance, que ça lui pend au nez comme un sifffet de deux sous.
-^ Mais c'est abominable.
— Je suis de votre avis ; seulement, vous savez, c'est l'usage.
Je ne sais pas ce qu'il avait ce jour-là, ce n'était pourtant pas la première fois qu'il suivait une chasse, à moins que jusque-là il eût porté malheur et qu'on n'eût jamais pris devant Ini. Enfin, il était déchaîné. Je ne l'oublierai jamais, gesticulant et m'exhortant dans cette prairie, avec son chapeau en arrière et une petite mèche frisottée qui tremblait au vent près de son oreille.
— Vous qui avez le bouton, me disait-il, il est de votre devoir de vous opposer à cette infamie 1
Je m'éreintais à lui expliquer que je pensais comme lui, que, s'il n'eût tenu qu'à moi, j'aurais seulement été prendre congé du cerf en le remerciant pour cette bonne journée, mais que^ malheureusement, je n'avais aucune influence, que d'ailleurs un aussi horrible trépas était né-
ccssaire pour l'éducation des chiens, etc., etc.. Rien n'y faisait, et, pour éviter un esclandre, je dus lui proposer de rentrer aussitôt, et je l'emmenai par un mouvement tournant, ainsi qu'un bœuf emmène un taureau hors de l'arène.
... Je l'ai perdu de vue longtemps avant la guerre, où, après avoir été blessé plusieurs fois, il s'est fait magnanimement tuer en allant ramasser un de ses hommes.
Ces réflexions sur Don Quichotte me sont venues en feuilletant un vieux volume sur la littérature espagnole, où je cherchais tout à fait autre chose. Un cher vieux volume de 1812, à qui son odeur studieuse de poussière et de papier est aussi seyante que la fleur de la poudre à une jeune femme, et dans lequel il m'a semblé trouver des notes fort judicieuses, quoiqu'il soit traduit d'après un professeur à l'Université de Gœttingue.
Pbo Domo
8 août.
Je lisais, il y a quelques jours, un article où l'auteur débutait par nous dire qu'il est dans une ville d'eaux où l'on vient par nécessité et non par snobisme. 11 n'y a pas là de quoi se vanter, et je ne pense pas qu'il se vante, car, à tout prendre, il vaut mieux être snob que dyspepsique ; mais comme certainement Deauville est visé dans sa phrase tendancieuse, je voudrais protester contre cette exagération qui consiste à tenir en bloc pour snobs tous les gens tassés dans cette aimable localité. Ce cliché du snobisme à Deauville est fastidieux, et non plus exact que pour bien d'autres endroits. Il y a des snobs partout, et très heureusement, car leur utilité est incontestable. Ils sont, comme les sergents de ville, à la fois décriés injustement et nécessaires. Je ne contredis pas qu'il y en ait ici un grand nombre, mais je connais également un grand nombre de gens (jui viennent pour d'au-
très raisons. 11 y a assez de monde pour les deux. En ce qui me concerne, j'affirme qu'il n'y a pas la moindre part de snobisme dans mon cas. Pourquoi viens-je ici ? J'y viens par occasion, habitude, amusement. Parce que j'y suis reçu chez des amis charmants que j'aime beaucoup, dans une jolie maison remplie d'enfants et enfouie sous les fleurs, et oùl'on se soucie le moins possible des contingences. Je viens ici parce que j'y suis toujours venu ; le destin, il y a bien longtemps, m'a orienté vers cet endroit, et j'y suis retourné par habitude, paresse de chercher autre chose, ainsi que jadis au restaurant, par manque d'imagination, j'ai mangé tous les soirs pendant un an une demi-langouste sauce mayonnaise, (Les prix étaient abordables à cette époque ; je ne voudrais pas faire figure de Sardanapale. 11 ne faudrait pas se risquer à de semblables exploits ici maintenant. D'ailleurs, même autrefois. Deauville a toujours été trop près de la mer pour que le poisson pût y être bon marché, je dis près de la mer, car chacun sait que Deauville n'est pas sur la mer, mais à proximité. Gomme toutes les stations balnéaires — ces deux mots accouplés sont d'une platitude désolante ; y a-t-il des gens qui, autrement qu'en lisant les guides, disent : une station balnéaire ? Probablement. J'avais pareillement un camarade de province cérémonieux qui m'exaspérait en appelant son paletot d'été « un par-
182 PYQMALION
dessus de demi-saiisou )► — Comme toutes les stations balnéaires maritimes, Deauville est née de la mer, mais c'était une mer si bourgeoisement médiocre que maintenant nous en avons uu peu honte : nous ne la regardons plus. Ce n'est pas du snobisme, c'est du bon goût. Alors, elle recule, ou on l'éloigné, comme une parente sans élégance qu'on prie de dmer avec les enfants quand il y a des invités. Le fait est que cette pauvre Manche, quand on la compare à la mer à Biarritz 1...)
Cette parenthèse que j'ai ouverte sur la sauce mayonnaise est un peu longue ;^ je m'en excuse et prie qu'en été on me permette quelque abandon.
Je disais les raisons pour lesquelles je viens à Deauville. J'avouerai également que cela m'amuse, quinze jours par an, de voir ramassée, sur un espace grand comme un chapeau, une foule aussi dense de personnes qui, sans exception, sont heureuses de vivre ; qui, sans exception, sont très riches ou en font le geste, ce qui revient au même : des femmes ravissantes, et d'autres qui le sont moins, mais qui ont la foi qui les sauve ; toutes si bien habillées, si pareilles, avec le môme collier de perles et les mêmes joues couleur tango ; et des hommes qui, par un peu de fantaisie dans le costume, font un sincère effort pour se désenlaidir. Et ce sont de délicieuses vacances pour la pensée, les esprits rejouent
à la poupée, tout le monde est bébête ici sans autre prétention. Ceux qui sont intelligents se reposent, et ceux qui sont bêtes continuent.
Je dois dire que, cette année, je n'ai encore pu juger de ces merveilles, n'étant arrivé que d'hier soir. J'ai été accueilli au jour tombant par le jardin dans la profusion des fleurs ; déjà leurs odeurs se nouaient pour la nuit ; l'air était sel et sucre, si bon à respirer pour celui qui arrive de la ville !
... Ce matin, matin limpide, la mer jette sur la plage ses courtes vagues essoufflées. Comme les fleurs qu'on aime qui nagent dans une coupe de verre, des mouettes en corbeille devant ma fenêtre, sont posées et se balancent toutes blanches sur la mer qui tremble. Et tout près, sur le rebord de la fenêtre, il y a une caisse de géraniums rose pâle ; le vent léger secoue leurs têtes : il y en a qui disent non, d'autres disent oui. Pourquoi ne pas dire oui avec ceux-ci, pourquoi dire non à la vie qui glisse si douce le long de la figure ?...
I4E Ponte
11 août.
Lorsqu'on visite, à plusieurs années d'intervalle, le cimetière souterrain des Capucins, à Palerme, où, sur des centaines de mètres, les
étroites galeries sont garnies de cadavres desséchés pendus à des clous, et qui vous font tout du long une macabre haie frôleuse, on n'est nullement surpris de les retrouver tous à la même place, perpétuant leur veille immobile, et de reconnaître tel ou tel de ces sinistres guignols plus grimaçant que les autres et dont la vue vous avait jadis frappé. Le fait paraît plus surprenant dans une assemblée de vivants. C'est pourtant ce qui m'est arrivé dans les salles de jeu du Casino, que je viens de revoir au bout de cinq ans. J'ai retrouvé avec émotion, aux places de naguère, les mêmes joueurs, les mêmes croupiers, les mêmes dames au Chemin-de-fer, et, disséminés çà et là, des gens que j'ai toujours vus, dont je n'ai jamais su les noms, que je différenciais en les voyant, mais que je confondais en ma mémoire sous ce terme synthétique : le ponte du tableau de droite. A peine plus poudreux, plus déjetés, peut-être un peu mangés des mites, ils avaient repris leur faction avec un tel ensemble qu'on aurait pu croire qu'ils venaient de passer ces années rangés sous des housses avec les chaises et les tables de baccara.
Il y a un grand plaisir à reprendre le contact avec la vie d'avant-guerre. Chacun tend à renouer des passerelles par-dessus ces cinq années d'abîme, où ceux qui n'ont pas été tués ont tout de même manqué à vivre. Et puis nous avions
eu des prophètes désolafceurs qui avaient exaspéré en nous le goût et le regret de l'existence passée, par une défense absolue qu'ils faisaient à notre destin de nous octroyer à nouveau des heures analogues. N'ai-je pas encore dans l'oreille les déclamations de l'un d'eux qui, dans un beau mouvement à la Ezéchiel, s'écria, le jour de la mobilisation : « Regardez ce monde! Regardez-le bien ! Vous ne le verrez plus ! » On ne le verra peut-être plus longtemps, mais, en attendant, on le voit. Si Ezéchiel veut mettre un smoking et traverser le casino du nord au sud, c'est-à-dire baccara-Jox-trott, il sera édifié.
Ce n'est pas que, personnellement, j'aie eu à aucun moment confiance dans les prophètes, n'ayant jamais vu les hommes (y compris moi), que se tromper sur tout. S'il y a un argument qui renforce dans la pièire idée qu'on peut avoir de l'intelligence humaine, c'est la pensée que cette guerre même, qui n'a été prédite par qui que ce fût, n'ait pas dégoûté le monde des prophéties. Il me semble que les prophètes véritables ne peuvent se concevoir que dans le passé : ils sont une création de la postérité. Les prophètes contemporains, si personne n'y croyait qu'eux-mêmes, seraient des illuminés, ou plus souvent de prétentieux crétins, mais la crédulité publique les sauve de la niaiserie en en faisant des charlatans.
186 PYQMALION
Jamais les hommes, ui par l'inspiration, ni par le raisonnement, n'ont rien prévu. C'est pour moi un plaisir amer que de prendre au hasard un volume dans une coUeciion de journaux anciens et de voir quelle était, à n'importe quelle époque, l'opinion de n'iroporle qui sur l'avenir du pays, de l'armée, de la médecine, de la musique, de la littérature, du chapeau haut de forme, du vote des femmes, etc. Rétrospectivement, c'est formidable ; et, comme nous ne sommes probablement pas plus intelligents que nos parents ou nos grands-parent»; il est à croire, si l'on me permet à mon tour un pronostic, que nos prédictions feront de même pouffer les générations futures.
Comme je parcourais les salles de jeu entre les tables, assez pressuré, car la foule y est compacte, je me suis demandé pourquoi la guerre, qui a supprimé un tel nombre d'existences, n'a pas atteint le ponte du tableau de droite. Le ponte du tableau de droite me répond par sa seule ligure : c'est qu'il est vieux — ou au moins pas très jeune. Et c'est pour cela qu'ils y sont tous. Je n'avais pas encore réfléchi quand j'ai eu cette impression singulière de retrouver tout le monde à la même place : j'y ai pensé depuis. C'est vrai qu'il a dû y avoir une foule de joueurs tués, mais, ceux-là, on ne les connaissait pas, parce qu'ils étaient jeunes. Même le très
'jgTos joueur qui révolutionne la salle pendant iquelques soirées, qui est célèbre une saison, sort \^ile de la mémoire, tandis que le plus terne des liabiiués s'impose à la longue par la répétition quotidienne de sa présence, et c'est lui qui compose l'atmosphère. Ainsi, dans une représentation théâtrale en province, les vedettes sont de passage, mais la figuration est locale.
Le ponte n'arrive à être notoire qu'à l'ancien- Qeté. Je comprends l'annonce répétée, exaspéfrante, qui s'incruste en vous. Mieux qu'un grand placard de réclame publié une seule fois, la pelile note modeste, perpétuelle, comme celle qui figura toute mon enfance à la quatrième page des journaux, où un monsieur, à Grenoble, offrait de guérir la gratte ou je ne sais quelle maladie de peau, en conséquence d'un vœu,
... Mais ce casino magnifique est de fondation trop récente pour m'intéresser encore beaucoup. Sauf pour les pontes qu'on a transportés en temps et lieu avec le matériel, mes véritables souvenirs sont restés au vieux casino de Trouville, où on entrait par une petite rue ignoble, où les salles avaient été divisées en deux catégories : ï Union, qui était d'un chic suprême, et le Trouvillais, où on pouvait aller en pyjama. Ne pas être admis au Trouvillais était presque aussi infamant que si on avait été blackboulé au ïouring Club. Ce sont deux endroits où l'on
m'a bien fait souffrir pendant que petit à petit je devenais aussi un ponte du tableau de droite pour les autres.
La Foule
i6 août.
J'allais voir chez elle une jeune femme qu'on ne rencontre jamais dehors, bien qu'elle soit ici depuis assez longtemps. Elle m'affirma qu'elle sort cependant très souvent, et que, lorsqu'on n'aime pas se mêler à la foule, c'est à Deauville mieux que partout ailleurs, qu'on peut trouver la solitude véritable. Cela semble paradoxal et est très exact, car nulle part je n'ai vu comme ici les gens s'agglomérer sur une place restreinte > qui se transporte selon les heures et les transporte avec elle tous à la fois. Au microscope, \ on voit ainsi des colonies de microbes faisant d'épaisses taches entre de grands espaces vides. Sur les autres plages, les hommes se distribuent d'une façon sporadique ; j'ai habité Biarritz, Cannes, Ostende ; il y avait là des gens répandus dans toute la ville. Ici, il sont tous parqués : avant le déjeuner, tous sur le sable, à l'emplacement des bains ; une demi-heure après, tous à l'angle de deux rues, et ainsi de suite ; l'itinéraire et les stations étant arrêtés d'avance par
le rituel, il devient aussi facile de se soustraire à l'office que d'y participer.
11 suffit donc à la dame de se promener à contretemps de la foule, d'aller au golf quand les gens sont sur la plage, et sur la plage lorsqu'ils sont aux courses.
Je ne sais d'où vient ce goût humain de s'écraser qui m'a souvent frappé dans les fêtes foraines et les exodes du dimanche, où il semble que la cohue e\ la bousculade fassent partie intégrante du plaisir. On m'a assuré que maintenant aussi, à Paris, les personnes élégantes s'amassent en un point de l'avenue du Bois, mais je n'ai ce renseignement que par oui-dire, n'ayant pas le temps d'aller par là.
Pour une amie sauvage, j'ai mille et une relations sociables ; j'ai donc été, ce matin, dans la rue pour les rencontrer. Qu'est-ce qu'ils peuvent bien tous se dire ? Ces dialogues hachés, ces saints incessants, ces marches et contremarches, ces démarrages brusques m'abassourdissent : loquace de ma nature, je me trouve soudain enclin au silence. Je regarde.
Il doit y avoir des nouveaux riches. A première vue, j'ignore à quoi cela se reconnaît, et ils passent sans doute tout près de moi, inaperçus. Il y a aussi beaucoup d'anciens riches, qui le sont restés, ce dont je suis très content.
A une devanture, on m'a montré un collier
de perles qui vaut deux millions. Il est assez joli.
C'est, en somme, ici, ce qui fait le plus « nouveau riche » ce collier, non pas comme collier> mais à cause de son prix de deux millions qu'on se répète. Pourquoi, pour des gens qui n'ont pas envie d'acheter, savoir le prix donne-t-il de l'intérêt à un objet ? Si, pour goûter tout à fait la beauté et le mérite artistique, ou la rareté d'une chose, les hommes ont le plus souvent besoin du guide-âne qu'en est la valeur commerciale, pourquoi limiter ces indications aux objets qu'on veut vendre ? Il n'y aurait pas de mal à retenir l'attention sur les chefs-d'œuvre, par exemple, en inscrivant auprès d'eux leur estimation en chiffres connus. On forcerait ainsi à admirer, on éduquerait, au besoin on mettrait en garde. J'imagine sous la Joconde un cartouche avec la mention : « Vaut vingt millions » ; sur l'Arc de Triomphe, « Quatre milliards » ; sur le monument de Gambetta : « Dix-neuf quatrevingt quinze » etc..
Que de poignéeé de main ! Par cetitaines I Et, ici, on ne porte pas de gants. Cette dégoûtante habitude qu'on a de se serrer les mains en devient une plaie, d'autant plus qu'on recommence tout le cycle des politesses (avec les mêmes antagonistes), chaque fois qu'on se retrouve dans un endroit différent. Une dame me dit
qu'il y a quelques jours un monsieur âgé qui a d'excellentes façons, lui a souhaité seize fois bonjour, entre onze heures du matin et mL nuit, en lui prenant seize fois la main — et cela sans intention de se déclarer (je connais le monsieur : il n'est pas gâteux, ou à peine).
Les Anglais ont renoncé pour la plupart à ce contact plein de surprises ; que ne les imitons-nous ? Quand serons-nous délivrés des poignées de main en étau ou juteuses ?
Le Bain
2i août.
Depuis Poussin et Le Lorrain jusqu'à Corot — sauf Ruysdaël — on n'imagine pas un paysage qui ne soit animé. La nature ne paraissait pas aux hommes digne d'être reproduite s'ils ne s'y représentaient eux-mêmes par de petites figures qui circulent ou se reposent près de rochers et de sources, et sous d'immenses arbres à feuillages de persil. Cette conception a perdu, aujourd'hui, toute valeur, et les peintres sont généralement d'accord pour estimer qu'un site peut se suffire par lui-même.
La mer, en particulier, me semble pouvoir se passer de nous ; elle a ce mérite unique
d'être restée une sauvage primitive. Jusqu'à ce jour, les liommes ne sont pas parvenus à la déshonorer ; elle n'a ni palaces, ni fumées d'usine, ni pylônes de force électrique, ni l'affiche avec le monstrueux bébé que mes contemporains et moi, trop patients, supportons depuis tant d'années d'un commerçant injurieux. Et quand, accoudés à l'arrière d'un navire, nous voyons les reflets de lune jouer en argent dans le sillage, il y a une émotion à penser que telle fut la mer de l'Odyssée et celle des Argonautes, et, au delà encore, la mer souveraine du globe, dans les longs plis de laquelle nous roulions en principe, avant l'aventure humaine.
Ce préambule est pour annoncer avec ménagements que je ne trouve pas que les baigneuses embellissent la mer. Je les préférerais au bord d'un cours d'eau : le bras captif, la courbe harmonieuse d'une rivière semblent recevoir avec plaisir de jeunes corps dans son onde. La mer, qui, ainsi que je le disais, n'est pas asservie et n'a rien de moderne, s'accorde mal avec le costume de bain. Et, de plus, auprès de son énorme éternité impersonnelle, les personnages ne sont pas à l'échelle, ils sont beaucoup trop petits, à peine plus gros, aussi insignifiants que les puces de mer qui sautent de joie sur le sable en avant des vagues.
Ceci dit, il y a des baigneuses individuellement ravissantes. Mais encore, même la plus
belle, ce n'est pas ainsi que je conçois rAnadyomène. Lorsque, dans l'eau jusqu'à mi-cuisses, elle défile parallèlement à la foule admirative, si elle sent parfois un peu de brise mordre à ses belles épaules, soudain elle fait une petite trem^ pette, et ce n'est pas très joli. J'aime la Vénus accroupie, mais le mouvement de l'accroupissement est sans grâce. Et puis autour d'elle, il y a trop de grosses dames, un grouillement aquatique, des espèces de Billiken qui barbottent en se tapant l'arrière-train dans le sable. Et puis enfin, il y a le plus près possible, leurs souliers presque léchés par l'écume, ceux qui regardent, les vieux amateurs de je ne sais trop quoi ; et certains ont même des lorgnettes en avant de leurs regards, ce qui leur fait des yeux concupiscents de langoustes. Gela non plus n'est pas très beau.
Le bain est une parade, mais je reconnais que les personnes que j'ai vues ici en costume de bain se baignent à peu près toutes, tandis qu'à Biarritz, naguère, j'ai constaté que des jeunes gens revêtaient le costume et ne se baignaient point, ce qui aggravait leur cas.
Il ne faut pas que je leur jette trop la pierre, car je dois dire que j'ai fait autrefois une chose analogue, bien que ce ne fût pas avec un caleçon de bain, mais avec une tenue de cheval. Je m'habillais pour monter à cheval, et je ne montais pas. Ce n'était, du reste, nullement par
|94 PYGMALIoiv
ostention. J'avais dix-sept ans, et la permission d'aller parfois faire une promenade au Bois sur un cheval loué chez un marchand. Mes parents, qui n'aiment pas avoir des notes (les générations sont dissemblables), me donnaient le prix de la promenade, qui était, autant que je m'en souviens, de quinze francs, et de quoi payer les fiacres. J'avais donc un louig. Je partais, mais m'arrêtais en route ; je n'allais pas monter à chevalj ce qui me procurait le double avantage de posséder un louis et de pouvoir consacrer deux heures à une délicieuse petite horreur qui habitait dans le quartier de la Madeleine. Le plus difficile était de salir mes bottes jaunes suffisamment pour que leur éclat ne rendît pas ma fraude apparente, et de le faire sans me ridiculiser aux yeux des passants. J'y réussissais assez bien dans les Champs-Elysées, en traversant en courant, et comme par mégarde, les cuvettes d'eau boueuse que les arroseurs entretiennent autour du pied des arbres. C'était déjà du camouflage, bien avant que l'habitude s'en fût répandue. Je laisse à penser l'effet excellent que je produisais sur ma petite amie, dans cet appareil de galant cavalier.
Cette digression n'a aucun rapport avec le bain. J'écris sur une terrasse (nous sommes ici en dehors de Deauville), dans l'enchantement de ce splendide été. La mer est Pompadour, bleu tendre au-dessus d'une large bande de
A DEAUVILLE 19o
géraniums roses et du vert d'un grand gazon carré.
Il y a aussi un bain ioi en ce moment. Les enfants de la maison. Un bain sans spectateurs autres que la jeune mère. Peut-être parce cpi'ils sont menuS:, tout en eux, leurs gestes saccadés, leurs grimaces, leurs sauts grêles sont charmants. Ils font de la grâce sans le savoir, ce qui doit être la bonne manière. Peut-être aussi est-ce parce que je suis pour eux d'une partialité révoltante...
Casino
^6 août.
Bien qu'il y ait encore beaucoup de monde ici, ce n'est pas comparable à la semaine dernière, et, personnellement, j'en suis fort aise. On n'imagine pas, sans l'avoir vu, les trois heures d'ahurissement et d'écrasement que représente une soirée dans le Casino, où une masse épaisse, que rien ne hâte, se meut lentement en rond dans un seul sens, avec la puissance irrésistible et le mouvement informe de la lave ou d'un fleuve de confiture, tandis que quelques originaux essaient de remonter le courant et s'insinuent péniblement à rebrousse-poil dans cette foule, comme font certains épis barbelés
19G PYGI\[ALION
entre une manche de chemise et un bras. Cependant que dans d'étroits espaces réservés, près des violons et des banjos, des couples frénétiques, avec des visages d'une sévérité douloureuse, exécutent durant des heures les volontés d'un chef d'orchestre qui se redit.
Ce n'était encore rien. La vraie curiosité était la grande salle de restaurant après minuit. Un cercle de l'Enfer à ajouter au Dante. J'y suis descendu une fois sous la conduite d'un Virgile qui, des Eglogues, ne se rappelle que le bel Alexis. Avec quelques amis agréables à leur ordinaire, mais qui heureusement, ce soir-là, ont été aussi vite abrutis que moi, nous avons soupe, si l'on peut dire, à une table contre laquelle défilaient des gens par paquets, comme une queue à un escalier de métro ; et, au milieu de la salle, parmi un vacarme de jazz-band, de chants, de paroles, de vaisselle, des épileptiques se démenaient, fondus deux par deux, les hommes avec l'air idiot qui leur sied, les femmes hagardes, congestionnées ou livides. Et toutes fenêtres closes, pour n'inviter ni les ténèbres du ciel, ni le vent de la mer. Une touffeur inconcevable. Dans cette moiteur et ce fumeux charivari, la voix humaine ne porte plus, la pensée s'assoupit, les mêmes airs, éternellement ressassés, n'éveillent plus que des échos sans images, un moteur d'auto s'installe à tourner dans la tête, r arrière-main s'ankylose sur la chaise, et on
reste... devant rien. Et, parfois, par on ne sait quel miracle, une glissante assiette de viande froide, commandée depuis une heure, réussit à traverser ces mille remous, et vient naufrager sur votre table.
J'ai toujours du plaisir à revoir le théâtre, si joli de forme, avec les longues lignes élancées de ses avant-scènes, et son sans-souci de la place perdue. En dehors de la hauteur que prennent les intervalles des colonnes à n'être coupés d'aucune rangée de loges, l'idée qu'on a renoncé à farcir, comme ailleurs, ce théâtre de spectateurs contribue à son élégance. A une époque où chaque centimètre carré est utilisé, et où tout le monde s'écrabouille, l'espace gaspillé nous étonne et nous plaît comme un luxe désuet. Combien de l'ois, dans un de ces minuscules ascenseurs étriqués qui, à Paris, nous hissent au bout de leur tringle, ai-je songé à ce qu'eût été un ascenseur compris au temps du grand roi !
Les spectacles, toujours les mêmes.
Il y a des connaisseurs, et non des moindres, qui professent le plus grand mépris pour la musique italienne. Même si j'étais bon juge, je n'oserais me rallier à leur parti : ce n'est pas chez moi une question de raison, mais de sentiment .
Je De suis plus assez jeune maintenaDt pour n'avoir pas un passé dont le poids me tire, et combien de Butterfly, de Bohème et de Toscà — en y joignant Werther et Manon — ai-je entendus ici et ailleurs 1 Je tiens à mes souvenirs, et cette musique me les ravive.
Pour des gens comme moi, au cours de notre existence, qu'est-ce que cela aura été que le théâtre ? Une scène éclairée où de petits personnages s'agitent, vus d'une baignoire ou d'une loge entre deux têtes de femmes, souvent aggravées d'énormes chapeaux. Je n'ai nul souvenir de théâtre où ne soient interposées des têtes de femmes en grandes silhouettes sombres qui mangent presque tout le fond lumineux. Et si cela fut gênant, j'avoue que cela ne laisse pas d'être doux. Boutons de perles aux oreilles, ou pendants qui se balancent, longs cous, profils perdus, lourds fardeaux des cheveux, parfums qui viennent... Parmi ces nuques où nos regards se posaient, d'aucunes nous furent bien précieuses^ et nous ne concevions plus alors le monde que comme l'écran de cette scène, lointain et petit, et au delà d'elles ; et, chères disparues, l'émotion qu'elles nous donnèrent survit à leur présence, et même, pour quelques-unes, à leur vie.
Lorsqu'on arrive (si je reprends à peu près le joli titre de M. Paul Claudel) à « cette heure qui est entre l'été et l'automne », on ne peut plus s'en aller de l'avant, ainsi qu'en sa jeunesse.
en oubliant tous ses bagages, et ce serait une très mauvaise spéculation que de vouloir basculer son passé et exiler de l'âme
Son page favori qui s^appelle Naguère^
pour s'offrir à une religion entièrement nouvelle. C'est pourquoi la triade de Puccini peut être exécrable, peu m'importe, ma mémoire fait un sort à chacune de ses phrases, et toutes les cloches de la ville engloutie répondent une à une...
Adieux
J9 août.
Après tant de splendides jours lumineux qui viennent de tourner sur leurs heures d'or, voici que l'été commence à fléchir. Ce matin^ il n'y a plus de soleil que par intervalles, comme de faibles lueurs de regards entre des yeux mi-clos ; l'air est très frais, mouillé de brume, et sur la mer incolore, irréelle, jointe au ciel, on n'entrevoit que de légères voiles qui défilent en rêve. Dans le jardin, je remarque les dahlias qui sentent l'automne ; il y a longtemps qu'ils sont là, mais aujourd'hui, au milieu des parterres déjà un peu touchés, et des rosiers qui ont presque passé fleur, ils semblent s'afficher, éclatants et
mélancoliques, et dire que bientôt, ici, ils vont être seuls à survivre.
La grosse foule est partie tout d'une pièce, comme un tapis qu'on tire. Peu à peu, les distractions organisées, théâtre, courses, concours hippique, etc.. vont nous faire défaut, et nous devrons nous résigner aux plaisirs qu'on organise soi-même.
Depuis bien longtemps, j'ai envie de construire un beau fort sur la plage, avec une pelle en bois. Je n'ose pas ; je crois qu'il faut que j'attende encore quelques années. Pourquoi, entre trente et soixante ans, est-il glorieux de taper des balles de polo, ou de suivre au golf la petite bille, comme le chien court après le galet qu'on lui lance ; tandis que bâtir un fort dans le sable à la marée montante provoquerait la commisération générale ? Je ne sais ; une chose est bête quand on est seul à la faire, elle ne l'est plus dès que tout le monde la fait. On n'a aucun droit d'être original ; il y a tout un arsenal de conventions d'où surgissent sans cesse des sbires qui vous jugulent autant que les vraies lois. II n'est de liberté pour nulle initiative, même sous le régime le plus libertaire, ainsi que l'éprouvèrent les deux bonshommes qui, à Moscou, sortirent tout nus un jour du premier été après la révolution et qui furent arrêtés incontinent, bien qu'ils eussent cru que, la liberté absolue
étant proclamée, ils avaient le droit de ne pas s'habiller quand il faisait trop chaud. Par une loi contraire, mais analogue et aussi effective (quoique tacite et sans sanctions pénales), les femmes chez nous ne peuvent sortir en hiver, à moins d'être décolletées et d'avoir des souliers découverts et les mollets à la bise.
Hier, avec deux jeunes femmes, j'ai été me promener extrêmement loin sur la plage à marée basse, au delà de Trouville, entre les roches. Là, il n'y avait plus personne qu'on pût connaître, rien que quelques pauvres gens qui devaient pêcher dans les trous, des vêtements sombres qui marquaient tristement auprès des rochers noirs. Celles avec qui je me promenais étaient comme assorties, par hasard, je pense, sweaters et jupes légères, chapeaux presque pareils, l'ensemble gris de fumée et rose. Si jeunes, tellement plus jeunes que moi, gaies, lumineuses, si futiles ! Et je bénissais le Dieu, quel que soit le nom qu'on lui donne, qui a fait la belle coupe bleue du ciel, et l'été, et les jolies jeunes femmes, qui s'abattent et s'étendent, comme subitement lasses de fleurir, et qui font ruisseler entre leurs doigts le sable indéfiniment, sans avoir l'air de penser à rien.
Les jeunes femmes — si on n'en aime pas trop une seule — peuvent être partie intégrante du paysage. Il ne faut pas qu'elles se vexent si on
les égale à des fleurs ou à des fruits. Il y a tant de bonheur à voir tout cela sans arrière-pensée ! La faim du cœur satisfaite par la vue de la nature, c'est un sentiment superlativement humain. (Ruskin, par R. de la Sizeranne).
Pendant que j'écris, le temps s'assombrit ; des nuées glissent les unes sur les autres. Une barque de pêche passe de profil et repasse. Parfois, elle se cabre un peu ; elle s'éloigne ; elle porie, comme toutes les barques, le fret de nos songes...
... Il pleut.
Comme j'étais chez des amis, à Deauville, et dans ma chambre en train d'écrire — ce qui consistait à écrire deux petites lignes chaque quart d'heure, et le reste du temps à regarder sans arrêt par la fenêtre, la pensée happée comme toujours et annihilée par la mer, toute bleUe ce matin-là, tout ensoleillée, avec des mouettes d'une blancheur éclatante qui, par moments, semblaient s'éparpiller au-dessus de l'eau ainsi qu'une poignée de morceaux de papier qu'on jetterait dans le vent — on frappa à la porte, et mon cousin Thomas fut introduit chez moi.
Thomas n'était à Deauville que depuis trois jours à l'hôtel Normandy. 11 y avait longtemps que je ne l'avais vu ; j'ai du plaisir à le voir ; il n'est pas désagréable, il a beaucoup lu, parce qu'il n'est pas sport le moins du monde, ce qui lui laisse des loisirs pour ne rien faire, et il est curieux d'un tas de choses. Son défaut est d'être trop nerveux : à cause de sa délicatesse, que probablement il s'exagère, tout l'écorche, et il est constamment exaspéré.
Thomas s'approcha de la fenêtre, regarda l'admirable matinée chaude, le grand gazon, les géraniums roses, les voiies toutes blanches sur lesquelles frappait le soleil, et dit :
— Tu es rudement bien ici.
Il s'assit sur le lit, qui est à la mode, près de terre, en forme de divan, il passa son mouchoir sur son front un peu chauve, et reprit :
— Pourquoi cette villa a-t-elle un si bète de nom ?
(La villa n'a pas un bête de nom, elle a un nom quelconque.)
— Tu sais, répondis-je timidement, mes amis n'y sont pour rien. Ils l'ont achetée, ils l'ont fait agrandir, mais n'ont pas changé le nom qui existait ; ils m'ont d'ailleurs consulté à ce sujet, j'ai été d'accord avec eux. Ils ne veulent faire aucun embarras : ce n'est pas plus offensant qu'un numéro de rue, c'est un nom sans prétention, banal...
— C'est justement ce que je reproche à tous ces noms, la banalité, s'écria Thomas. En quelque endroit d'agrément que l'on se promène, que ce soit Chatou, Dinard ou Saint- Jean-de- Luz, si on lit les écriteaux aux grilles des villas, on est vite renseigné sur le manque d'imagination des hommes. De temps immémorial, les maisons sont désignées au moyen d'une cinquantaine de noms omnibus, empruntés pour une faible partie aux avantages locaux, comme
Bellevue, par exemple, ou aux combinaisons qu'on peut réussir sur le calendrier ; exemples : Marie-Jeanne ou Désirée-Ursule ; et pour tout le reste au vocabulaire de l'attendrissement ou de la botanique (à l'exception des légumes), comme Mon Rêve ou Les Fleurs.
» On circule ainsi par les rues dans une atmosphère de continuelle sensiblerie, entre des niaiseries poétiques el des prénoms de petites filles. Les municipalités, de plus, surenchérissent ; soucieuses de ne pas dépasser le niveau de leurs administrés, et au mépris de tout régionalisme, elles mettent aux coins des rues de chaque ville ou village de France des plaques : avenue de la République, rue Gambetta, etc., qui sont à pleurer de monotomie.
— La victoire, dis-je avec aménité, va renouveler, heureusement, le stock de tes tortures.
— J'y compte, hélas ! reprit Thomas. Il faut qu'il y ait un bien grand goût de banalité dans le monde. On voit cela par les hôtels, qui, eux, ne peuvent pas s'endormir dans la quiétude, et doivent tenir compte des exigences des clients. Le changement étant source de curiosité et attrait, leurs noms se renouvellent, mais sont néanmoins distribués par fournées, de façon que les voyageurs aient partout à la fois la sensation de retrouver une appellation sympathique et familière. Il y a eu la série, bien lointaine maintenant, des noms avec enseignes parlan-