G PYGMALION
tes : Le Grand Cerf, la Cloche, le Lion d'Or, etc. Puis une époque géographique, celle des innombrables Hôtel de France, Hôtel d'Angleterre. Puis la série des Continental, Grand Hôtel, Bristol et Victoria. Puis les palaces ; à cette date, au cas où le m,(Apqlaçe n'est pas employé, le mot hôtel perd son accent circonflexe, par ce fait devient anglais, et se place avec trait d'union après le nom : Savqy-Hotel, Splendid- Hôtel. Enfin, à présent, les Carlton, Claridge.
— Il est certain, dis-je, que si une Société avait actuellement la prétention de mettre un hôtel nouveau sous le vocable du Cheval Blanc, les membres du conseil d'administration seraient aussitôt internés dans une maison de santé,
— C'est désolant, soupira Thomas. Aucune imagination, aucune velléité de personnalité chez la plupart des hommes, jamais. Chacun marche dans les pas du précédent, copie servilement son voisin. Sous le prétexe facile que cela s'est toujours fait, ou sans raison du tout, il appelle sa maison Les Glycines, sa fille Marie, sa chienne Diane, et la jument Coquette.,.
— J'ai connu plus flémard que cela, interrompis-je : an temps de mon enfance, en Berry un paysan qui, pour ne pas se fatiguer ie cerveau, et probablement aussi pour paraître fin, avait nommé ses quatre filles Marie ; le résultat fut qu'on n'en appela aucune ainsi, elles eurent toutes des sobriquets.
NOMS Dlil VILLAS 207
— Il y a mieux encore, ajoutai Thomas ; il faut dire que c'est en Oï^ient, et que cette fois la paresse avait un molif louable. Un instant : laisse-moi retrouver la jolie phrase.
Il ferma les yeux et récita :
— Elles étaient cinq à visage de Péri, blanches et de Jamille royale^ à qui leur père, par tendresse, n avait pas donné de nom, afin qu elles ne pussent jamais devenir l'objet du discours des hommes.
Mon cousin a une mémoire prodigieuse, qui malheureusement n'est pas de famille, et, s'il ne me dit pas d'où était extraite la phrase qu'il, cita, ce n'était assurément pas qu'il l'eût oublié, mais sans doute parce qu'il jugeait inutile de donner plus de précisions.
— Si l'on voulait obtenir, continua-t-il, que les hôtels et les villa& portent des noms amusants et originaux, il y aurait un moyen, ce serait de mettre une taxe qui semblerait prohibitive sur l'emploi de ces noms, et ne laisser libres que les appellations courantes. Victimes,
I rageurs, les yeux au ciel, mais flattés dans leur vanité par cette loi d'exception et conscients de se distinguer par leur infortune, les propriétaires s'ingénieraient eniin à penser et nous trouveraient des merveilles. Je suis convaincu que l'on obtiendrait d'excellents résultats en exploitant plus souvent chez les hommes l'esprit de
contradiction, qui seul, la plupart du temps, les stimule. L'ordre de suivre une route donne aussitôt l'idée de s'en écarter et de se frayer un sentier personnel dans les champs. Le repos forcé au bout des huit heures a déjà exaspéré chez certains un désir de labeur supplémentaire qu'on n'aurait pu soupçonner, et depuis longtemps, avec la vogue des exercices athlétiques, beaucoup de travailleurs ne s'esquintent réellement que le dimanche.
— Ton appétit d'originalité et de distinction pour nos contemporains t'honore, dis-je à Thomas, mais tu me permettras de n'être pas tout à fait de ton avis. Je me contente assez bien, et prudemment, de ce qui est. D'abord, il y a des gens qui donnent à leur villa, et à beaucoup de choses de leur vie, des noms très ordinaires, non par paresse de chercher, mais par modestie, par une certaine timidité qui les incite à craindre que ce qu'ils découvrent ne soit pas forcément sublime. Et puis il faut admettre aussi qu'il y a des personnes qui ne sont pas très intelligentes, et je me méfierais de leurs trouvailles. Ne vaut-il pas mieux que les imbéciles copient de bons modèles, plutôt que d'inventer ? Que nous apporteraient-ils comme cadeaux ? l'imeo stultos et dona jer entes (ne me dis pas que le vers est faux).
» Je me souviens à ce sujet d'une histoire qui te plaira, parce qu'elle commence à Flau-
bert pour finir à Flaubert, depuis Salammbô jusqu'à Bouvard et Pécuchet. C'est une histoire de Marseille ; elle doit être vraie, non pas seulement pour cette raison, mais parce qu'elle est tellement idiote qu'elle ne peut pas être inventée. Reyer, m'a-t-on raconté, après avoir donné son opéra de Salammbô, s'était fait construire aux environs de Marseille une villa qu'il baptisa « Villa Salammbô », ce qui était bien naturel. Le propriétaire de la bande de terrain voisine, un petit haineux grincheux qui lui en voulait, essaya de lui gâter la vue en édifiant une bicoque qu'il appela spirituellement « Villa Ça l'embête ».
» Voilà un spécimen de nom de villa original.
Je n'ai pas souvent le dernier mot avec Thomas. Mais, cette fois, il demeura assommé par mon exemple contondant.
Il sourit, dit : « Tu as peut-être raison », et changea de conversation.
Au demeurant, les sujets d'exaspération ne manquent pas dans le monde, et il ne fut pas longtemps embarrassé d'en découvrir un nouveau.
Septembret
Vautré à l'avant de la barque de pêche, appuyé à un paquet de cordages, je reste. Pas de soleil, un temps mou. La barque n'avance qu'imperceptiblement, semble immobile, alourdie par le filet qu'elle traîne, et une très douce houle en dessous de nous monte et se creuse. Les cubes des petites villas sont alignés sur le rivage comme des joujoux, la mer est à peu près déserte, mais je vois défiler au ras du bateau, dans l'eau glauque, les horrifiques et ravissantes méduses en transparences de cristal qui se ferment et s'ouvrent, lisérées de violet ou de rose. Le marin en sabots va et vient de l'arrière à l'avant en racontant des histoires que je n'écoute guère ; indéfiniment la barque s'élève nonchalamment, s'abaisse, et comme toujours, les réalités s'estompent sous la longue caresse endormeuse.
Je n'écris pas aujourd'hui pour ceux à qui la
mer ne représente que le mal au cœur, mais pour ceux-là qui, s'étant fiés à elle, en conservent la nostalgie pour toujours, et rêvent de s'abandonner encore, et aiment se sentir petits, bercés comme au creux d'une immense main maternelle.
Ces trois heures sur une barque trompent aujourd'hui mon regret, car je ne vois plus, hélas 1 la possibilité de refaire les longs et beaux voyages d'autrefois. Il n'y a plus de yachts. Tous ces jolis bateaux de luxe d'avant la guerre ont disparu dans la tourmente : réquisitionnés, transformés, tout leur aménagement intérieur démoli, ils ont rendu des services le mieux qu'ils ont pu> et pour la plupart, dorment maintenant au fond de l'eau. Du moins, il en est ainsi de ceux sur lesquels j'ai jadis pris passage,
.11 est à présumer en outre que, pendant longtemps encore, le prix formidable du charbon sera un empêchement à toute croisière sur un bateau à vapeur, même si l'on pouvait en retrouver, ou construire, et en armer un. Il faudra donc se contenter des paquebots qui, sans fantaisie, vous transportent rigoureusement d'un endroit à un autre, et, pour le reste, se livrer à la mélancolie de ses souvenirs.
Je n'ai jamais connu le plaisir de posséder un yacht, mais j'ai plusieurs fois connu le plaisir.
probablement plus grand, d'être invité sur le yacht de quelqu'un. A ce prix, je n'ai aucun scrupule à avouer mes goûts de faste et à dire que je préfère les yachts spacieux.
On peut assurément éprouver dans la vie des joies plus intenses, plus aiguës que celle-là seule de se trouver sur un bateau, mais, comme sensation de plénitude et de bien-être, je n'ai rien rencontré de comparable à la béatitude d'être, le matin, en tenue plus que négligée et les pieds nus dans des babouches, étendu tout de mon long au soleil sur le pont bien briqué, bien propre d'un grand yacht, un coussin sous la tête, à fumer des cigarettes. J'aime alors la mer pour la mer ; un délicieux air frais circule, s'insinue, frôle, fait claquer en haut la toile de tente ; et, sur le côté du navire, l'horizon d'un bleu violent monte lentement, régulièrement vers le ciel, puis lentement plonge...
Les avantages et les inconvénients des voyages en bateau sautent à tous les yeux. Il n'y a que deux inconvénients : la tempête et les invités. A dire vrai, le gros temps est si rare qu'il est presque inutile d'en parler ; la plupart des croisières se font en Méditerranée, et si l'on ne s'obstine pas à naviguer trop tôt dans la saison, on a constamment une mer comme un lac. D'ailleurs, n'étant assujetti à aucun horaire, un yacht
peut toujours s'en tirer avec un peu d'astuce, et, en cas de surprise, entrer s'abriter dans un port prochain. Les invités sont un danger plus sérieux ; contre eux, il n'y a pas de port. Il faut éviter autant que possible de les prendre tout de suite en haine, ou de les aimer trop, ce qui est également détestable, et entre ces écueils jumeaux chacun doit gouverner pour son compte et savoir être lui-même le capitaine de son cœur.
Par contre, les avantages sont beaucoup plus nombreux. Confort indicible de la cabine qu'on retrouve tous les soirs, et du lit aux draps qui ne sont pas en coton. Le bon cuisinier ajoute aux ressources de la contrée les trésors de la chambre frigorifique, et, pendant votre excursion à terre, vous a préparé un délicat dîner qu'aux lumières, dans la jolie salle à manger boisée de citronnier, on compare au déjeuner sentant l'huile et à grosses assiettes de V Hôtel d'Apollon Pythien, à Delphes, par exemple, où tout était recouvert d'innombrables attestations de mouches. Et puis celte facilité d'emporter beaucoup de bagages, et même des livres en masse concernant les pays qu'on doit visiter, (il est sans exemple que qui que ce soit ait ouvert un de ces volumes). Et puis, par-dessus tout, ne pas être obligé de refaire perpétuellement sa valise, cet effort qui, pour ma part, m'erapoi-
sonne les voyages terrestres. Enfin, l'exquise propreté, d'où toute poussière est bannie, qui vous éblouit de soleil à chaque cuivre de plaque ou de bouton de porte ; et cette certaine majesté aussi, d'une pompe ordonnée, dont s'accompagnent les lentes évolutions d'un navire à l'arrivée et au départ, et qui n'est pas pour déplaire aux esprits séduits par le grandiose.
Presque toutes les arrivées dans les ports sont prestigieuses. Surtout avec l'éclairage du matin. A l'aurore, j'ai vu des ports, pourtant bien quelconques, qui grandissaient fardés par l'orient comme une sorte de promesse rose, vers laquelle on avait envie de tendre les bras. L'île d'Elbe, je me rappelle, — quin'a d'intérêt que par les souvenirs historiques qu'elle évoque, — son port, Porto-Ferrajo, un matin do printemps, nous apparut ainsi.
Et un matin d'un autre mois de mai également, l'interminable arrivée à Venise par mer, sur la longue plaine d'eau, par l'avenue dans les lagunes pendant des milles et des milles entre de hautes balises. Le soleil était en arrière de nous, et sur l'Adriatique transparente, incolore, il accrochait de sa lumière presque horizontale des églises qui venaient à nous, sans pesanteur, comme posées sur les flots.
Pourquoi, au caprice de ma mémoire, me
souviens-je aujourd'hui de Sousse, qui se détache escarpée sur le ciel après un tournant de montagne, et aussi de l'entrée à Port-Sudan, dans la mer Rouge ? L'eau oscillait foncée comme de l'encre bleue ; la barque du pilote semblait dessus d'une éclatanle blancheur; elle était montée par quatre noirs habUlés de blanc qui ramaient, coiffés d'énormes turbans orange. Le courant paraissait glisser très vite de droite à gauche, et, par contraste, une triple ligne de montagnes lointaines bleu-pâle en dents de scie défilait dans l'autre sens.
De quel attrait se parent ainsi les choses inconnues qu'on effleure ! A les mieux vouloir pénétrer, à les approfondir, la réalité un moment nous les abîme, à l'instant de la connaissance ; mais, petit à petit, le temps viendra remplacer la bienheureuse demi-ignorance par le bienheureux demi-oubli, et le souvenir un peu défaillant ressuscitera la poule aux œufs d'or.
... Et la nuit. Sur la passerelle, à côté de l'officier. Près de la chambre des cartes, ces grandes cartes marines étalées horizontalement où il n'y a que des chiffres et les emplacements des phares marqués en jaune. Il s'agit de reconnaître le feu de tel ou tel endroit qu'on va voir dans quelques minutes. Rien encore, rien que
la molle nuit sans étoiles et le lourd bruit rythmé du flot (jui se déchire à l'étrave. Puis, peu à peu, le feu se devine dans les ténèbres et se précise, à la place exacte qu'on savait. Il y a du plaisir dans le cœur à trouver cet humble point tutélaire qu'on va doubler, dont on ne connaîtra jamais que son regard d'une heure...
Je me demande, au point de vue de l'esthétique, si, lorsqu'on se marie, il est préférable de tenir sa femme des mains des parents, avec l'assentiment de quatre bourgeois qui signent sur un registre, ou s'il vaut mieux d'abord l'enlever jeune fille, et mettre au début de l'union ce romanesque dont OD se souviendra (même si c'est pour le maudire), et ces grands battements de cœur que donnent seules les entreprises périlleuses. Les deux écoles peuvent se prévaloir d'une poésie différente. Je les vois en schéma. Devant l'autel de l'hyménée, un calme jeune homme tient la maiu d'une beUe jeune fille, et un vieillard chauve, mais auguste, les bénit. Là, l'amour n'a pas d'incertitudes, de défaillances, ni de sommets, il est coulé dans la matière du temps, et passe paisible mêlé à la suite sans heurt de jours. On sait que les moissons qui sont vertes vont mûrir bientôt et onduler sous la brise par larges frissons d'or, et que les enfants futurs vont venir aussi et croître, et, peu à peu, de la tête dépasser les moissons.
D'autre part, se glisse au long de la muraille la jeune fille fugitive. Ne faut-il pas qu'elle tienne sa petite main serrée sur les sursauts de son cœur ! Quels yeux elle a ! Des yeux qu'elle n'aura plus jamais, ceux du soir unique de l'aventure : hasardeuse, elle joue toute sa vie sur un unique soir. Près de la haute voiture, le ravisseur ravissant l'attend. Il a des bottes et la redingote à toute petite pèlerine des émigrés.
Je ne sais pourquoi, je me représente toujours les enlèvements entre la première Révolution et la Monarchie de Juillet, à peu près dans les costumes de Werther (du moins tel qu'on le joue, car le roman est de 1773), avec des berlines, des femmes en capes de taffetas, des hommes avec des chapeaux hauts de forme courts, des bottes à revers, et les cheveux noués d'un ruban de faille noire. Peut-être est-ce parce que ce fut une époque sentimentale. Sous l'ancien régime, les enlèvements vus de loin n'apparaissent plus guère (et probablement à tort) que comme des combinaisons du libertinage sur l'innocence.
J'avoue que la poésie de la seconde méthode a ma faveur ; je penche pour l'esthétique du rapt. L'amour admirable semble devoir naître dans les impossibilités et se vivitier par les tribulations. Puis, de même que chez la femme l'idée d'être une chose précieuse autour de laquelle veillent des gardes, l'instinct de combativité, de victoire
est dans le mâle. On a dit justement qu'on aimait toujours contre quelqu'un ; quelle merveilleuse occasion de dépenser son énergie, quand, pour chacun des deux amants, le rival, c'est toutes les nécessités du monde 1
L'antiquité avait compris le mariage de la sorte. Encore aujourd'hui, chez beaucoup de peuples, la cérémonie est accompagnée de rites qui ne sont que les simulacres de la violence. Ces traditions ne manquent pas d'une certaine grandeur sauvage, car il faut mériter son amour, et, à tout prendre, il est plus beau de conquérir le Saint-Graal, malgré les maléfices et les dragons, que de l'acheter à l'Hôtel des Ventes, même authentifié par le commissaire-priseur.
Ces réflexions ne me sont pas venues à l'improviste, mais m'ont été inspirées par une petite maison aux environs de Trouville qui a été louée par un ménage de mes amis.
Figurez-vous une vieille, vieille et toute petite maison sur la hauteur, non loin de la falaise, mais ensevelie, complètement noyée dans un fouillis d'arbres et de plantes à fleurs. Nulle vue, que sur la verdure. Un coin si à l'abri, une demeure si rétrograde, qu'il faudrait y arriver, non pas en automobile, mais, comme je disais tout à l'heure, de nuit, dans une voilure d'autrefois qui s'arrêterait avec un bruit de grelots, et des lanternes dont les reflets toucheraient des crou-
pes et des oreilles de chevaux et éclaireraient des feuillages tout proches serrés dru sur leur mystère ; véritable cachette pour accueillir et celer un crime tendre...
Dès le seuil, c'était un exquis rez-de-chaussée : tout de suite le salon, deux pièces réunies par une baie avec une différence d'étage entre les deux ; de jolis fauteuils grêles aux étoffes presque mortes, et, le long des murs, des toiles imprimées qui s'étaient fanées et avaient passé de leurs couleurs éclatantes à la grisaille sans malice des anciennes choses. Dans un angle, un petit piano aussi bas qu'une commode. Pas de tapis, des parquets luisants qui craquent et fléchissent ; partout une odeur vieillotte de sacristie.
Les gens qui avaient loué cela étaient des gens charmants, et pour moi d'excellents amis. Mais c'était un ménage, et avec des enfants de douze ou treize ans. Un ménage ! C'est à dessein que j'ai déjà écrit ce mot qui porte en lui tous les ustensiles de la vie quotidienne. Cela choquait dans cette étroite maison perdue dans les arbres et enrobée de lierre, d'où l'on apercevait ni église, ni école, ni boulangerie. L'honnêteté a vue sur la mer, elle n'a pas à enfouir le trésor de sa joie. Et, là, ce bonheur officiel et durable, avec son prolongement d'enfants, humiliait, si j'ose dire, la pauvre esquisse furtive de nid hors la loi et hors du temps.
Une femme posa ses mains sur les touches du petit piano aussi bas qu'une commode, et il s'y émut une voix humaine, surannée, presque une voix de jeune tille. Une jeune flUe qui, elle, morte, n'avait pas vieilli avec les cho&es, et dont la voix d'autrefois, sous les doigts de la vivante d'aujourd'hui, se délivrait, etqu on imaginait un peu effarée de revenir.
Alors parut aussi le jeune homme d'il y a cent ans, aux cheveux en catogan, et soudain ce fut par ses yeux que je vis :
... Elle entre là en même temps que moi, celle dont depuis si longtemps je rêve qu'elle entre, avec son manteau d'enlèvement et ses regards encore pleins de nuit, et son hésitante surprise, et, sur le pas de la porte, un peu de crainte.
Dans la salle à manger de bois Joncé qui luit sombre aux lumières, sur la petite table du souper, sur la nappe blanche, le double flambeau vacille au gré d'on ne sait quels fantôm,es et J ait bouger des ombres pâles. Les mets sont imprécis et sans importance, les visages lointains des gravures se fondent aux murailles ; ce sont de tout près ses seuls yeux à Elle que je vois.
De tout près, tandis que je leur parle, ils sont si larges, si clair-et-sombre ensemble, si cernés par le voj'age et l'émoi de l'heure, si profonds que je me sens tomber en leur abîme. Est-il vrai que dans leur fascinante attirance mon être
se dissolve ? De tout près, ils semblent encore s'approcher et s'ouvrir et me boire... Je ne vois plus qu'eux, immenses, je suis en eux.,.
éi» Hjaut monter Vescalier, mais au bout du couloir sont encore trois marches, et elle bute, défaillante ; et Je la reçois, et Je rencontre ses lèvres.
Ah l l'adorable chambre où il y a une grande Jenêtre et d'autres petites Jenêtr es inégales, et une toile de Jouy, non pas banalement rose, mais bleue, et seulement deux bougies d'appliques qui se mirent dans deux glaces, et un étroit lit bleu,
,.. Elle a Jroid, comme on ajroid et chaud dans le désordre de la fièvre ; ses genoux tremblent, et Je la réchauffe contre mon cœur.
Debout etplojrante, elle est contre moi, contre moi, contre moi ! Je n'imagine plus rien d'autre que l'appui chaud de son corps..*
».. La lune à son déclin, toute mangée, vient bleuir la Jenêtre. Adieu tout ce qui n'est pas nous /
Il y a cent an6> et toujours.
Octobre.
Je me promenais avec mon ami Adalbert.
Nous nous racontions notre été. Nous parlions, ce qui est un lieu commun, de la manie de danse qui sévit partout ; dans les villes d'eaux où il avait passé, il avait fait comme moi la remarque que les enfants maintenant copient les grandes personnes, et sont aussi inlassables qu'elles à tourner gravement autour d'un jazzband, ou d'un simple violoneux.
— La vie peu à peu nous enseigne, lui dis-je, à admettre que tout est possible. Le mois dernier, comme je traversais dans l'après-midi le casino de Deauville, j'y ai vu des enfants tellement petits danser le Jox-trott aussi consciencieusement que père et mère, que j'ai dû, à partir de cet instant, tenir pour exacte une assertion lue naguère dans la Vie de saint François de Sales, par M. de Ségur, et dont j'avais douté jusqu'alors. L'auteur nous affirme que le saint
avait mis dans son pays une telle atmosphère de dévotion, que tout le monde s'était rapproché de Dieu, et que les enfants à la mamelle euxmêmes levaient les bras vers le ciel et louaient le Seigneur. Sur le moment je m'étais dit : Voilà un écrivain qui va un peu fort. Mais, aujourd'hui, je ne vois pas, tandis que des couples d'enfants de quatre ans sont pris par l'attraction purement humaine de la danse, pourquoi d'autres enfants touchés par la grâce divine aussitôt que nés ne se seraient pas livrés dès le berceau à des gestes également caractéristiques.
— Quelle singulière idée aviez-vous eue, me demanda Adalbert, de lire la Vie de saint François de Sales ? Ce doit être d'un rasant !
— Vous l'avez dit. Mais on m'avait prêté ce livre-là à la campagne, et puis, c'est mon saint patron.
— Je ne l'aurais pas cru ! Ce saint à la guimauve ne nous sied pas du tout. Je pensais que vous étiez placé sous l'invocation de saint François d'Assise.
— Pour tout vous dire, répondis-je à Adalbert, et afin que vous ne puissiez accuser mes parents d'avoir manqué de goût, sachez que j'ai toujours dû m'appeler François, mais que saint François de Sales n'est devenu mon patron que par suite d'une erreur. Sous le titre de quel saint devaisje être mis, je l'ai su, je ne me le rappelle plus ;
était-ce celui d'Assise — qui, entre parenthèses, était moins à la mode qu'aujourd'hui ; quand je suis né, personne ne songeait à avoir pour sœur l'eau, ni pour frère le loup — était-ce saint- François de Paule, ou saint François-Xavier qui fut l'apôtre des Indes, ou saint François Borgia, dont, malgré ses efforts, le nom rappelle plutôt Alexandre et Lucrèce que lui, ou un des quinze, ou vingt, ou trente saints du même nom, dont chez moi l'excellente Encyclopédie ihéologique de l'abbé Migne vous raconterait les vies édifiantes, je ne sais plus ; mais voici ce qui c'était passé :
» Je ne fus pas baptisé tout de suite. J'avais été ondoyé, et je pouvais attendre avec tranquillité qu'on réunît les éléments d'une belle cérémonie. Pendant ce temps, mes grands-parents avaient commandé, du saint en cpiestion, un vitrail destiné à orner une chapelle qu'ils avaient à la campagne. Le verrier réussit un saint François magnifique, mais par distraction, il le fit de Sales. Gomme le vitrail arriva avant mon baptême, et que c'était plus facile de me transformer que lui, je fus sacrifié.
» Quelles belles mains violettes il avait ! Ce n'est pas que le reste leur fût inférieur. Le saint évêque était représenté bien au vif, quoique synthétisé, avec la crosse, et sous la mitre un visage las et régulier où se refiétait la paix
péniblement acquise de son âme. A son doigt, la bague montrait que l'union avec Dieu était scellée pour toujours, mais je ne pus jamais arriver à découvrir s'il portait cette améthyste par-dessus son gant violet, ou si le gant était mince à ce degré que la bague fût visible au travers.
» Ce n'est pas à l'époque de mon baptême que je me livrais à ces réflexions, je n'ai pas été précoce à ce point ; ce fut sept ou huit années plus tard, lorsque je fus promu à la dignité d'enfant de chœur. Sans aucune prédisposition de ma part, je dois le reconnaître; il y eut là un exemple honteux de népotisme, de place donnée par faveur à un favorisé qui s'en serait bien passé.
» Imaginez la chapelle, une grosse tour qui formait en quelque sorte le chœur, avec l'autel, et deux rangées de prie-Dieu et de chaises rembourrées sur lesquels se tenait la famille, puis en arrière, une minuscule nef pour le personnel et les gens des domaines, métayers, ou vieilles paysannes à capes noires qui venaient se mettre bien en cour avec Dieu à la fois et ma grand' mère.
» C'est là que je fus invité à exercer mes fonctions. 11 ne pouvait être question, à mon âge, de me faire apprendre par cœur toutes les répliques...
— Les répons, corrigea Adalbert, qui est précis.
— Vous avez raison, les répons. Je fus autorisé à servir la messe en suivant sur un livre, sauf cependant pour une certaine longue formule que je dus m'assimiler, car elle se récite dans le même moment qu'on range les burettes, par conséquent sans livre à la main. On me serina donc ce Suscipiat, etc., que je sais encore, mon cher ami, à condition de le débiter très vite, et sans en comprendre un mot.
» Au bout de quelques dimanches, je ne fus plus intimidé, et alors je devins distrait. J'étais juste en dessous de la première rangée de prie- Dieu ; j'avais à bout portant, devant moi, le bas d'une belle chasuble, et plus loin, en haut, le vitrail de saint François de Sales. Parmi les chasubles, il en est une dont je me rappelle distinctement les détails, parce qu'elle me plaisait beaucoup : blanche, avec des grappes de raisin et des ceps de vigne brodés au naturel, et quelques fils d'or pour faire riche. Mais la variété du vitrail m'attirait bien davantage, dès que le soleil venait se mettre de la partie. Surtout quand un peu de vent faisait bouger dehors les ombres des feuilles, alors le rayon, par instants, traversait les mains violettes d'une longue projection visible qui allumait sur le mur un ovale lilas. Tout enfant, j'ai ainsi le souvenir de m'être déjà enchanté les yeux par les
nuances. Encore mainlenant, je resterais longtemps à regarder avec amour, au travers des nefs des églises, les gloires multicolores qui ont transpercé les verrières, et, entre toutes, ce sont les raies lilas qui me sont les plus suaves.
» Inutile de vous dire que, dans cette contemplation, j 'oubliait intégralement la messe, je négligeais de répondre, et même lorsque l'excellent prêtre se tournait un peu vers moi pour m'encourager, et m'attendait d'un air engageant, je le regardais tranquillement d'en bas en pensant tout à fait à autre chose.
» Celui qui scjmte la majesté sera accablé par la gloire (c'est dans la Bible, je ne sais plus où). Moi, je n'étais accablé que d'un coup de paroissien sur la tête. Cela me tombait du rang des prie-Dieu pour me rappeler à la réalité. Vous savez que j'ai été élevé à la manière forte, quoique sans résultats en proportion ; de plus comme ma famille est très pieuse, les paroissiens y sont d'un format redoutable. Alors je répondais : Amen. Amen devint même un réflexe ; quand, sur ma tête tondue, je recevais un coup de paroissien, ma tête rentrait dans mes épaules et cela déclanchait Amen, comme on fait retentir une sonnette en donnant un coup de maillet sur la tête de Turc.
» Je pense que, maintenant, je suis absous à vos yeux d'avoir osé lire la Vie de saint Fran-
çois de Sales par le marquis de Ségur, qui, du reste, n'était pas un des deux académiciens.
— Oh ! dit Adalbert, dans toute l'œuvre de la famille Ségur, ce qu'il y a de mieux, c'est les Malheurs de Sophie.
» Mais savez- vous que, moi-même, j'ai été enfant de chœur ? Ce ne fut pas souvent, il est vrai, et j'étais à un âge plus avancé que le vôtre. Aussi ne pourrais-je vous en tirer rien de poétique ; j'en conserve toutefois le souvenir d'un épisode assez mouvementé. Vous plairaitil que je vous le raconte ?
— Je brûle de vous entendre, lui répondis-je.
Par malheur, à ce moment, nous rencontrâmes un fâcheux qui ne nous voulut plus laisser que nous ne lui eussions donné un remède contre la crise du change. Cette consultation nous retint longtemps et n'aboutit pas. Mais j'y perdis l'histoire d' Adalbert.
Je ne dois le rencontrer qu'à la fin de cette semaine, et me vois donc forcé d'ajourner la relation de son récit.
— Vous m'avez autorisé, me dit Adalbert, à vous raconter dans quelles circonstances je fus amené à devenir enfant de chœur. Voici :
» J'étais au mieux avec une danseuse du Nouveau-Cirque. Je marchais, si j'ose le dire, sur mes dix-huit ans. Elle, sur un peu davantage. Lorsque, par la suite, j'ai repensé plus froidement à ces choses, il m'est apparu qu'elle ne devait pas être extrêmement jolie et qu'elle ne m'aimaitpeut-être pas beaucoup. Mais, àl'époque, j'en fus très enthousiaste ; au point qu'en trois mois j'allai quatre-vingt-douze soirs au Nouveau- Cirque, sans compter les matinées des dimanches et des mercredis. J'y gagnai cet avantage d'être présenté à Chocolat, qui, dès lors, me serra affectueusement la main dans le bar, et je variais mes plaisirs en contemplant mon idole, soit du cintre, soit d'un fauteuil, soit encore du couloir qui mène à la piste ou piscine, place enviable occupée par ceux qui, comme moi, faisaient presque partie de la maison.
» Je menais ces études de front avec la préparation d'une licence (que je préparais de très loin, ainsi que vous pouvez vous en douter). Ces travaux furent interrompus simultanément par des vacances que j'étais forcé d'aller passer à la campagne, et pendant lesquelles mon tuteur décida que, étant donnée ma conduite, on m'enverrait en province, dans un collège religieux, reprendre le joug d'une certaine discipline, et suivre des cours en vue de mon admission à Saint-Cyr. Je n'avais pas l'alternative de rester ou de partir ; j'exhalai ma douleur par une poésie élégiaque, qui me donna beaucoup de peine à composer, et qui me rendit évident que je serais peut-être un grand poète dans la bonne volonté, mais que j'étais desservi par mes moyens d'expression. Je me souviens, d'ailleurs, que j'eus le tact — assez rare à un âge où d'habitude on ne doute de rien, — de ne pas envoyer cette élucubration à la destinataire. Ce n'est pas qu'elle dût avoir un jugement très arrêté en littérature ; elle m'adressait des petits bleus où les idées, les épithètes, le style, l'orthographe, la forme de l'écriture, l'encre elle-même et les pâtés concouraient à un ensemble si ignoble que, pour parler crûment, c'était une vraie dégoûtation. Mais les danseuses du Nouveau- Cirque ne sont pas faites pour écrire ; et elle était très gentille quand, la figure nacrée par la chaleur de l'été, elle mangeait des cerises dans
23â PYGMALION
le train en revenant avec moi de la fête à Saint- Gloud.
» Je partis vers ma destinée nouvelle. Vous imaginez dans quelle solitude de cœur je me trouvai, moi, l'homme des bars, l'ami de Chocolat et des danseuses, parmi ces grands dadais de collégiens de province, et ces prêtres qui vous abordent en vous disant : « Mon fî, com- « ment va votre âme ? »
» Dès le troisième jour, on m'avertit que le lendemain matin j'aurais à servir la messe. Je fus suffoqué, mais j'eus beau affirmer que je n'y entendais rien, que je ne l'avais jamais fait, que j'étais décidé à refuser, aucun argument ne prévalut ; il me fut dit que c'était obligatoire, que chaque élève servait la messe à son tour, que, d'ailleurs, je ne fusse pas embarrassé pour mes gestes et réponses, car j'aurais entre les mains un livre explicite, et (ju'au surplus je servirais de grand matin, sans spectateurs, une messe basse, une petite messe peu intimidante.
» Une rage inexprimable m'envahit. A dixhuit ans, on se vexe facilement, et il paraît très humiliant d'être remis petit enfant de chœur lorsqu'on a un chapeau haut de forme dans une armoire à Paris, qu'on se fait les ongles, et qu'en tant qu'Eliacin on ne se trouve plus du tout qualifié.
» Vous VOUS rappelez à quelles heures invraisemblables on nous forçait à nous lever dans ces sortes de collèges, quand le petit jour nous trouvait déjà dans les études, grelottants et pas lavés. A six heures du matin J'étais donc au pied de l'autel en posture d'acolyte, mais résolu aussi à me faire mettre à la porte de cette maison trop austère, et je tenais ma vengeance prête. Elle fut terrible : quand il s'agit de présenter à l'abbé les deux burettes, je m'approchai avec modestie, puis, le regardant fixement dans les yeux, je bus d'un seul trait la burette de vin blanc. (Ce serait maintenant, je choisirais l'eau, par discrétion, mais il ne faut pas oublier que je n'avais que dix-huit ans.) Je ne vous dirai pas qu'il resta interdit, ce qui serait un adjectif malencontreux pour un homme de son état ; je ne pourrai rien vous en dire, du reste, car je n'attendis pas la suite ; je le quittai incontinent, le laissant entre l'eau et le vide, et je retournai dans mon étude me préparer à de graves événements. La marche de ces événements était facile à prévoir : on me mit virtuellement à la porte du collège, mais je devais attendre que mon tuteur prévenu par une dépêche, vînt me chercher. Du moment que j'étais renvoyé, tout délai me sembla importun ; aussi, dès que la nuit eût étendu ses ombres sur la ville, je me présentai avec une petite valise à la loge du frère portier, et lui demandai de m'ouvrir. Il refusa.
J'étais violent et lui décochai dans l'estomac un coup de tête qui le mit par terre d'une pièce comme un domino, puis je tirai le cordon — on n'est jamais si bien servi que par soi-même — et m'enfuis à toutes jambes par les rues obscures, ma valise me battant sur le mollet. Je pris le train de nuit, muni d'un billet de deuxième classe, d'un demi-poulet et d'une bouteille de vin blanc — qui n'était pas de messe — que je partageai pendant le voyage avec un maréchal des logis de tringlots. Et, le lendemain soir, dès l'entrée, quelle émotion agréable d'entendre de loin l'orchestre, et d'être saisi par la bonne odeur de crottin du cirque 1 »
L'histoire d'Adalbert, qui doit paraître à quelques personnes un peu choquante écrite, ne l'était certainement pas, racontée par lui, parce qu'il a toujours fait les choses sans malice ni parti pris, mû par une fantaisie impérative contre laquelle il ne peut rien.
— J'aurais été curieux de savoir, Itii dis-je, comment le malheureux prêtre se tira de l'impasse où vous l'aviez mené avec votre acte scandaleux. Il a dû perdre la tête. Je tiens d'un de mes camarades une anecdote qui n'est pas sans analogie avec la vôtre. Il avait été mis en pension, en Angleterre, chez un vieux prêtre catholique, et fut surpris par son professeur dans la
sacristie tandis qu'il embrassait la servante. Le saint homme ne sut que s'enfuir, en répétant le cri de : « Sacrilège 1 Sacrilège ! » Et cette exclamation attendrissante qui, semble-t-il, eût rappelé n'importe quel cœur au sentiment de la décence, n'excitait encore, après plusieurs années, que l'hilarité chez ce jeune débauché, tant son âme était profondément ancrée dans le vice.
» Mais, dites-moi, votre tuteur n'a peut-être pas été très satisfait de vos exploits ?
— Oh ! vous savez, me répondit Adalbert, mon tuteur, c'était mon oncle Thierry de Semblançay. Gentil comme tout. Il a commencé par être furieux, et puis il s'est tordu. Nous sommes tous un peu timbrés dans la famille. Ça vient du côté Semblançay, où il y a eu un fou complet, mais ça diminue. Mon oncle Thierry, vous le connaissez aussi bien que moi ; il est un tantinet fatigué maintenant, mais il est encore très original. Moi, je le suis déjà beaucoup moins : je n'ai qu'un 32* de fou; une minute de folie sur trente-deux, ce n'est pas une affaire. J'ai eu un oncle bien plus toqué par exemple, que vous n'avez pas connu, qui est mort il y a longtemps, un frère aîné de mon oncle Thierry. Il avait de véritables lubies, celui-là, mais je dois dire, avec des trouvailles sympathiques : il a cru une fois, pendant plusieurs mois, que ma mère — sa sœur — avait l'intention de l'empoisonner.
C'était possible, mais peu vraisemblable. Alors, il n'a plus mangé que des œufs à la coque — ça, c'est simplement prudent, ce n'est pas génial — mais, comme boisson, il ne buvait plus que l'eau d'un bocal dans leqpiel il y avait un poisson rouge — ça, c'est mieux...
ANICETIE
Belgique.
Dans la grande salle aux poutres apparentes, sur des rayons aux murs, sur des tables, par terre, des milliers de livres, en rangées, en piles, en tas. Me voici au milieu de ce chaos poudreux, essayant d'y démêler quelque chose, de rappareiller les tomes, de mettre un commencement d'ordre.
Il y a ici le fonds habituel de toutes les bibliothèques de château, les livres accumulés depuis deux cents ans avec leurs reliures qui les datent, les nombreux blocs compacts des Causes célèbres aux xvii® et xviu" siècles, des Procès-verbaux de la Révolution, des Revues des Deux Mondes, des Dictionnaires de la Conçer. sation, etc., les Œuvres complètes de Chateaubriand, l'Histoire des ducs de Bourgogne comme partout, et puis d'innombrables romans que personne n'aurait plus l'idée de lire, et tant d'ouvrages où le nom de l'auteur est devenu aussi anonyme que le néant ! Mais combien
de désordre et que de manques ! C'est en Hainaut, et la bibliothèque a été bousculée par les Allemands. Il me semble d'ailleurs, d'après le catalogue, qu'ils ont emporté ce qu'il y avait de mieux.
Les fenêtres donnent sur la place d'une petite ville, une longue place pavée, herbue dans les coins : des boutiques, d'étroites maisons inégales à hauts toits d'ardoise qui baignent aujourd'hui dans un doux enveloppement, dans un soleil voilé d'automne. De rares gens passent, des prêtres, des religieuses qui semblent en marchant faire du silence. Là-dessus veillent tout près le clocher carré de l'église et le grand cadran noir et doré qui laisse tomber de graves heures en bronze.
C'est un singulier château. D'un côté, il ouvre bien bonassement ses yeux à bout portant sur la place, vis-à-vis des petites maisons curieuses, et, de l'autre côté, il n'a en face de lui, à perte de vue, que des forêts et des plaines, campé qu'il est sur une immense terrasse plantée d'arbres et soutenue par de vieux remparts qui dominent la contrée. Il est tout de guingois, ce château avec sa cour, fait de pièces et de morceaux ; les anciens plans accrochés dans les couloirs montrent les transformations successi- T'es de la forteresse : il y a mille ans que cet em-
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placement est bâti, démoli, rebâti, rasé, refait, enÛD brûlé par Marlborough. Cette fois-ci, il n'a pas été brûlé, seulement fortement houspillé et encrassé.
La ville non plus n*a pas souffert extérieurement. Si, dans les environs, il y a des villages incendiés, il ne semble pas qu'ici la trace de l'occupation soit encore offensante. Tout au plus, me promenant hier dans les rues, ai-je aperçu, peinte sur un mur, l'indication du chemin d'une caserne : Zum Soldatenheim. Entre deux enseignes de boutiques, ce n'était plus, pour ainsi dire, que pittoresque, à peine plus frappant que la marque d'une crue qu'on voit inscrite à une pile de pont. L'inondation a tout submergé ; elle se retire, laissant quelque temps sa traîne baveuse, et la vie continue. Hier, on célébrait la fête du Rosaire : après la grand' messe, la procession a fait le tour de la ville avec, flottant à la brise, toutes les paisibles bannières corporatives du travail, des jeux et de la piété. La « Musique Catholique » accompagnait la procession, et la Vierge, presque espagnole, a passé, debout sur son pavois, et le Saint-Sacrement sous le dais de velours aux cinq panaches ; et puis défilèrent les confréries, les culverniers, les arbalétriers et les archers de saint Sébastien, et surtout de délicieuses petites filles en blanc avec des écharpes de tulle rose géranium, toutes tellement blondes, portant des corbeilles de pétales
et, sur leurs cheveux pâles, des couronnes d'épis et de fleurs champêtres.
L'après-midi, ce fut la « Musique Libérale » qui nous enchanta sur la place.
... Voici des Sainte-Beuve. Deux fois le tome VII des Nouveaux Lundis, et bien malmenée, chacune de ces méchantes reliures. C'est dans ce volume qu'en tête est son article sur l'Anthologie grecque ; il y a là une occasion de paresser une demi-heure à le lire. Aussi bien je suis fatigué de manipuler ces vieux bouquins.
Les épigrammes qu'il cite ne sont pas de celles que j'aime ; je regrette de ne pas avoir ici l'Anthologie, n'étant pas assez sûr de ma mémoire pour prétendre rapporter exactement aucune des poésies qui me sont toujours si agréables à retrouver.
Les moindres sont souvent celles qui m'apparaissent le plus remplies de grâce. Je me souviens de cette inscription qui fut gravée sur une coupe :
Anîcétîe pose ici ses lèvres charmantes.
Quelle fraîcheur il y a dans cette évocation ! Heureuse bouche d'Anicétie, qui jamais n'a vieilli ni ne s'est flétrie, et nous parvient aujourd'hui aussi jeune qu'en la saison où, humide et écarlate, elle s'appuyait aux lettres de la dé-
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dicace amoureuse. Et comme elle rit, cette bouche, comme elle se rit des pitreries de la Belle Hélène, que dans un théâtre je vois (ju'on vient de reprendre, et comme l'antiquité en sa jeunesse persistante est victorieuse des inconvenants MM. Offenbach, Meilhac et Halévy, qui sont maintenant trois vieux messieurs morts.
... Nous sortons pour aller nous promener dans la campagne. Et quand, après une raide descente et le passage sous le guichet d'un énorme bastion à demi en ruines, nous sommes en bas des remparts, la petite fille que nous avons rencontrée sur la terrasse poussant sa voiture de poupée, nous agite d'en haut son mouchoir — la jolie petite fille de cinq ans qui est mon amie parce que je lui fais des dessins sur un album avec des crayons de couleurs. Elle est là, minuscule, vue d'en bas, silhouettée sur le ciel au-dessus de trente mètres de murailles à pic qui surgissent du ravin et des griffes des ronces. Petite sœur Anne, qui semble monter une faction mélancolique, et épier au loin les collines qui verdoient et le soleil qui poudroie.
En ville, la cloche du couvent des Glarisses se met à tinter, comme, depuis des siècles, à la même heure. Dans l'air vaporeux, le son atténué chemine et arrive se heurter à la vieille tour carrée. Entre cette tradition immuable du son et l'éternité de la grande ruine, qu'importe nous,
si éphémères, à peine plus résistants que la graminée folle qui s'accroche dans le joint de deux pierres ?
Et déjà en haut, la petite sœur Anne, de même qu'elle voit plus loin que nous dans la campagne, voit aussi plus avant que nous dans le temps. Ses yeux voient au delà de nous, et nous retournés, nous ne regardons plus qu'elle. Mais c'est toujours la vie immortelle qui continue.
FRIVOLITES
Novembre,
Certains journaux ont rapporté la semaine dernière que les Allemands avaient l'intention de mettre sur le trône de Russie le grand-duc Cyrille, qui serait en Allemagne depuis 1917 avec des sommes considérables appartenant aux Romanof. Cette nouvelle est peut-être vraie ; chacun des grands-ducs ayant maintenant été tué de trois à cinq fois, il est temps que s'ouvre pour eux une ère moins meurtrière.
Je n'ai que rarement eu l'honneur d'approcher le grand-duc Cyrille, il y a une vingtaine d'années, mais je puis dire néanmoins qu'à cette époque j'ai vécu dans une intimité constante avec ses traits, grâce à un compotier en porcelaine dans le fond duquel sa physionomie était cuite.
C'était chez une toute jeune femme que j'entretenais de ma conversation, faute de mieux. I^a rumeur publique — qui, lorsqu'elle touche aux
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augustes personnages, s'appelle la renommée — avait, pendant quelques jours, associé le nom de cette jolie fille à celui du jeune prince, et il était venu à l'idée d'un flatteur d'en perpétuer la mémoire sur la porcelaine, et de célébrer cet amour par un compotier de pâte tendre.
Le grand-duc y était représenté en uniforme d'officier de marine, et sa mince figure brune s'ornait d'une casquette blanche qui donnait fortement de la bande sur son oreille. Ce qui aggravait le compotier, c'est qu'il était à musique. On asticotait un bouton, et il jouait dans un ordre immuable, et sans qu'aucune volonté pût l'interrompre, VHymne russe, la Marche lorraine, et, sauf erreur. Viens, Poupoule !
Il y avait dans cette maison des repas peu ordinaires. Table ouverte. Elle était bien toquée, la jolie jeune femme, bien gentille avec moi et avec d'autres, et bien rosse aussi avec d'autres encore. Et quelle existence elle menait 1 Elle était pressée, elle vivait à tour de bras ; et, comme la vaillante petite montre du Marseillais qui abattait son heure en quarante minutes, elle abattait sa vie. Aussi a-t-elle vite accompli sa destinée, et elle a été morte avant d'avoir passé trente ans.
Des dîners singuliers, et comme on n'en fait que chez les femmes, fastueux à la fois et détestables. Presque tout venait du dehors : des
langoustes en bellevue, des plats montés, des foies gras, du caviar, des fruits magnifiqpies dans du coton, ce qu'il y avait de plus cher ; des éclairs, babas et choux à la crème en tas qui s'empilaient sur le grand-duc Cyrille ; et puis, par coru. traste, apparaissait de temps en temps un plat perpétré à la cuisine, désastreux, une ratatouille de veau, tiède et mal présentée, avec des carottes moitié à la nage, moitié figées. Des amoncellements de fleurs, et, de bout en bout, du Champagne qui console de toutes les misères. Nous dînions, nombreux ou pas, ceux qui se trouvaient là, des jouvenceaux, des femmes, la manucure, le professeur de danse, les deux sœurs de celle qui nous recevait (l'une, sa sœur par le sang ; l'autre, sa sœur de dilection, qui s'habUlait pareille à elle, et lui ressemblait bien plus que la véritable), parfois la vieille mère, qui, le nez éclatant, buvait et s'empiffrait goulûment sans dire un mot, un petit neveu de sept ans (dont le père était facteur), et un loulou puce, qui était neurasthénique, et d'ailleurs s'est suicidé. Il y avait aussi un homme très riche, marié, qu'on ne voyait qu'après le dîner. Ses immenses richesses le rendaient aussi indispensable dans la maison qu'impopulaire. Il était cependant doux et fort aimable, conciliant, mais, malgré nous, sa situation nous en imposait, et nous cessions le chahut dès qu'il sonnait à la porte. Gomme un bon élève de Midas, le malheureux changeait tout
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en or, il he nous vit jamais que convenables et aussi sages (jUe des images ; et Ja jeune hôtesse, encore que cramoisie par l'alcool et échevelée par la danse, venait benoîtement lui offrir sa -joue à baiser, avec la mine que doit faire une petite fille le jour de sa première communion. J'ai conservé à ce pauvre illusionniste un souvenir attendri*
L'individu qui avait fourni l'inoubliable compotier mérite aussi une mention. C'était une sorte de colporteur, unique en son genre à ma connaissance, et qu'on ne rencontrait que chez les femmes — je ne sache pas qu'il ait fréquenté jamais ailleurs que dans le demi-monde — où il arrivait avec une toile noire dont il sortait les articles les plus hétéroclites. On le savait Portugais, mais il était impossible de s'en apercevoir en le regardant ; il avait plutôt l'air arménien, outre qu'il manquait totalement de gaieté> par un je ne sais quoi de massacré qui le rendait lamentable. Ses oreilles, particulièrement, étaient tristes ; déjà décollées par la nature, elles avaient leurs bords tout déchiquetés : On eût dit les reliefs d'un festin de souris* Il entrait^ chétif> courbé en deux, avançait si doucement en saluant, qu'on croyait qu'il reculait poUr s'en aller, et^ en un instant, étalait sur les fauteuils et par terre son extraordinaire pacotille. Sa spécialité était d'attacher une boîte à
musique à tout ce qui se faisait comme porcelaine. Avec lui, un vase, quel qu'il fût, devenait mélodieux. Mais en dehors de ces grosses pièces, il apportait une foule de petites inventions charmantes : des épingles de cravate lumineuses, des cigarettes explosibles, et des cigares en caoutchouc qu'on emplissait d'eau. Je raffolais de ses feux d'artifice de chambre : sur tous les meubles, de minuscules feux de bengale fais saient des embrasements rose-ardent ou vert tendre, suivis aussitôt d'une inextricale fumée, tandis que de gentils petits soleils tournaient autour d'un clou planté dans une boîte à cigares, projetant en rond des milliers d'étincelles fugitives, et des taches indélébiles sur le tapis.
Je me souviens également que je lui achetai une chaise à musique où le moindre contact déclanchait une marche triomphale, et — * en un jour d'ivresse loyaliste vis-à-vis de mes princes — un agrandissement gigantesque au fusain d'une photographie de S. M. la reine Amélie de Portugal, entouré d'un cadre en or chimique qui, pendant longtemps, fut l'opprobre d'un mur dans mon appartement.
De même qu'à l'amie du grand-duc, il me fit un présent, une tasse à thé merveilleusement surdécorée par luij avec mon prénom dans une banderolle lie de vin, timbrée d'une énorme
couronne d'or. Enthousiasmé de ses talents, je le priai aussitôt d'exécuter sur une autre tasse des armoiries parlantes, combinées peu auparavant à l'intention d'une jeune artiste qui s'était décidée à quitter sa province pour venir se lancer parmi nous. D'or, à la fasce ondée d'azur, au caniche rampant de sable, armé et lampassé de gueules, brochant sur le tout. L'or n'a pas besoin d'être expliqué ; les ondes d'azur signifiaient qu'elle avait vu le jour au bord de l'océan. Je sais bien que l'usage, en blason, est de mettre un lion (qui, d'ailleurs, aurait mieux convenu qu'un caniche à cette personne terrible quant au caractère et aux rugissements), mais nous fûmes d'accord pour nous en tenir au caniche, plus bourgeois et plus fidèle. De sable indiquait qu'elle était brune.
Une année, le Portugais eut l'idée de vulgariser ses clientes par le timbre-poste. Il ne demandait qu'une photographie, et trois jours après rapportait cent petites photos dentelées avec de la gomme au derrière. Ce fut une vogue furieuse. Chacune voulut avoir plusieurs séries de vignettes. Lorsque toutes les femmes furent fournies, il mit en timbres leurs chevaliers. Nous y passâmes pour la plupart. Nous ne savions que faire de nos inutiles effigies : on en envoyait à des camarades de collège oubliés, on en mettait comme ex-libris à la page de garde
des livres, on les collait dans les fiacres sur la petite séparation entre les vitres de devant.
Je viens d'en retrouver deux ou trois des miennes dans une boîte. J'ai une bonne tête démodée, avec des choses que je ne porte plus, un col cassé trop haut, des moustaches, des cheveux... Vingt ans déjà ; vite, refermons le petit cercueil, sinon j'aurais une mélancolie de souverain qui a battu monnaie : la reine Victoria se revoyant jeune et avec un long cou sur un vieux penny.
Tels furent mes rapports avec ce Portugais. Nous ne nous sommes plus rencontrés. Il me semble bien, si je n'ai pas rêvé, avoir reçu de lui pendant la guerre une lettre datée d'un hôpital civil. Je dois avouer que je n'ai pas répondu. On reçoit tant de lettres 1 Et puis c'est surtout en écrivant ces lignes aujourd'hui que j'ai repensé à lui.
P. S. — Je relis les phrases ci-dessus. Je me crois forcé de donner quelques précisions sur le suicide du loulou, car l'événement est assez exceptionnel pour pouvoir paraître une fiction au regard de certaines personnes qui tiennent la mort volontaire pour une prérogative de l'homme et du scorpion. Le loulou s'est pourtant réellement donné la mort. Sa maîtresse
avait un grand appartement au rez-de-chaussée, et un petit appartement au sixième étage pour ranger ses robes. Le loulou, qui donnait depuis quelques jours des marques d'une, tristesse incurable, était avec nous cette fois sur le dernier palier. Il jeta tout à coup quelques faibles cris, et visant, entre deux barreaux^ se précipita résolument du sixième dans la cage de l'escalier, où il se rompit ses petits os.