DÉVORÉ PAR UN OURS
ce qui est encore bien quelconque, tandis qu'en allemand l'inscription aurait été :
« VoN EINEM BEER GEFRESSEN »
Gepressen ! Il y a là-dedans un frissonnement terrible qui glace jusqu'aux moelles.
Les assassins de l'autre jour sont un ménage d'ours blancs. Je les connais très bien, je les ai même connus tout petits. C'est un monsieur de mes relations qui les a apportés de Norvège ; je les ai vus dans le port de Deauville il y a quelques années. Sur le pont du bateau était amarrée une grande caisse à claires-voies d'où s'exhalait une puanteur efifroyable. On les voyait entre les planches ; ils étaient gros comme de forts chiens, et leur poil n'apparaissait pas encore blanc, mais plutôt d'un jaune presque serin. Il ne faudrait cependant pas en conclure, ainsi que certaines personnes le pensent, et comme l'a affirmé un écrivain que vous n'avez pas connu, Alphonse Allais, que les ours ne deviennent blancs qu'en vieillissant et qu'alors ils ont l'instinct d'aller vers le Pôle pour s'y conserver dans la glace. Non ; ils sont devenus blancs assez vite. Je les ai revus à la campagne, chez le même monsieur, dans une propriété très bien comprise, et où tout était prévu, on peut le dire, puisque feu son oncle, qui avait bâti la maison et les dépendances, avait même fait préparer une fosse à ours. Je crois que, lorsqu'on fait construire, prier l'architecte d'aménager une fosse à ours — quand ou n'a pas d'ours — c'est le comble de la prévoyance.
30 ï>YGMALION
Le propriétaire n'a d'ailleurs pas tardé à se défaire de ce couple d'animaux et en a fait, don au Muséum.
On ne parvient pas à apprivoiser les ours blancs parce qu'ils ont le front fuyant, mais les autres racés peuvent se domestiquer et donner des satisfactions.
J'ai eu l'occasion de rencontrer encore un spécialiste d'ours, un sculpteur russe ; il m'a dit en avoir eu un qui fut longtemps charmant, presque un ami, mais arriva à être trop familier. Il mit un jour les matelas et l'oreiller de la femme du sculpteur dans la baignoire et s'y coucha cônfortableinent. Ce n'était pas très grave, mais il faut ajouter que, quelques semaines plus tard, il devint furieux et mangea le bras droit et une cuisse du concierge. Le sculpteur dtit payer des dommages et intérêts considérables, car le tribunal de Saint-Pétersbourg estima avec raison que les parties essentielles d'un concierge sont la partie postérieure pour être assis, et le bras pour tirer le cordon, précisément tout ce que l'ours avait mangé...
Où en étàis-je ? Ah î c'est vrai, d'Alembert ! Vous êtes une exquise correspondante, Joli- Rien, et je suis enchanté de vous écrire. Et puis si vous saviez combien j'avais envie de me raconter des histoires d'ours !
Mais je dois reconnaître que ce que je viens
de dire n'a rien à voir avec d'Alembert : et c'est là mon grave défaut et un exemple à ne pas imiter ; voyez- vous, je ne puis me fier à moimême : je pars pour suivre une idée, bien sincèrement, et, tout doucement, sans que je m'en doute, je silis aiguillé dans une autre direction, et, quand j'arrive, c'est un pays tout à fait nouveau.
J'imagine que pareille mésaventure ne pouvait pas advenir à d'Alembert, qui était un géomètre. Pour un mathématicien, une idée doit être une allée très droite au bout de laquelle on pense qu'il y a la solution ; et lorsqu'on arrive au bout de l'allée droite on n'a pas de surprises, on ne fait que voir en gros et en net ce qu'on apercevait de loin en petit. D'Alembert a dû s'avancer de la sorte jusqu'à la statue de la Poésie et lui demander son secret. (La statue est d'ailleurs libre de ne pas répondre.)
Gela, ce sont les beaux jardins à la française bien ordonnés, et les beaux cerveaux que j'envie, avec tout le système des allées qui se commandent, avec des étoiles de chemins judicieusement établies, et à chaque rond-point une statue qu'on voit depuis l'autre rond-point.
Moi, ma pensée n'a la permission de suivre que des allées tournantes dans les bois, et là on ne met pas de statues : ce n'est pas la peine, parce qu'on ne les verrait pas de loin. Je ne sais pas ce qu'il y aura après le tournant, je me promène, je marche sur la mousse...
Peut-être qu'une fois, cependant, comme on entrevoit une biche, J'apercevrai la Poésie ellemême, vivante, silhouette furtive entre deux arbres. Je lui crierai vite : « Madame la Poésie, arrêtez-vous, dites-moi qui vous êtes, que je la communique aussitôt à M^^® Joli-Rien et à d'Alembert. »
Peut-être me répondra-t-elle aimablement.
Mais si elle est dans ses jours de déesse, peut-être aussi me dira-t-elle : « Faible mortel, m'ayant vue, auras-tu ensuite la prétention de m'expliquer par des mots?... »
Et j'entends son beau rire...