DE L'AUTOMOBILE
L'eau de Saint-Galmier doit remonter à la plus haute antiquité. Je n'en sais trop rien, mais la chose que je puis affirmer, c'est que lorsque j'étais un petit enfant — ce qui nous reporte déjà à un certain nombre d'années — je buvais de l'eau de Saint-Galmier tous les ans pendant le mois de juillet que je passais au bord de la mer, avec mes parents et mes frères et sœur, à l'hôtel de Saint-Jean-de-Luz. La ville était beaucoup moins fréquentée qu'aujourd'hui. Depuis la venue de Louis XIV vers 1660 jusqu'à la mienne, Saint-Jean-de-Luz ne s'était guère accru ; mais, depuis mes séjours jusqu'à maintenant, il a acquis une prospérité incroyable. Quand par hasard j'y retourne pour une heure, je ne reconnais plus, sauf dans le centre de la ville, aucun des endroits amis de mon enfance, et je me promène dans ces quartiers neufs avec mélancolie, ainsi qu'une figure précoce du passé.
A cette ancienne époque sans palaces dont j'écris, nous étions dans un établissement à ce point familial que le maître d'hôtel qui nous
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servait avait un habit noir, mais des espadrilles vertes que tout autre part qu'en pays basque on aurait qualifiées de pantoufles. Gomme l'eau venant de la montagne passait pour tortiller les étrangers en quelques heures, nous, les petits, voyions avec joie sur la table la bouteille d'eau minérale, surtout, je pense, pour ce qu'elle représentait d'exceptionnel, d'orgiaque, habitués que nous étions à Paris à boire de l'eau ordinaire mêlée d'un peu de vin rouge : boisson qu'on appelle de l'eau rougie jusqu'au jour où plus tard, au collège, on apprend qu'elle porte le beau nom d'abondance. L'eau rougie, ce n'était pas fameux, mais nous connûmes des périodes plus détestables où, sous le prétexte de nous fortifier, on nous força à boire de l'eau qui, dans les carafes, avait une teinte de bière foncée, due à des feuilles de noyer qu'on y laissait macérer, et qui était bien la plus effroyable mixture qu'on pût absorber, j'ose le dire. J'osais déjà le dire à ce moment-là, mais sans résultat. On me répondait que c'était pour mon bien. Ces pratiques changent d'ailleurs d'une génération à l'autre ; il paraît que la génération qui a précédé la mienne buvait de l'eau dans laquelle trempaient de vieux clous.
Au fond, qu'est-ce qu'une eau minérale ? La réponse me fut donnée, bien des années plus tard, par un maigre petit monsieur déjà sur l'âge que
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je rencontrais quelquefois à des dîners. H était silencieux et en creux, se tenant tout rabougri à table comme les gens qui souffrent de l'estomac. Je croyais n'avoir rien à tirer de lui, quand un jour il me fit cette phrase profonde : « Une eau minérale, c'est une eau naturelle qui sent le bouchon. » Son explication me plut. Je veux, me dis-je, de cet homme me faire un ami. Malheureusement, il mourut la semaine d'après.
Mais je ne voulais pas parler uniquement de l'eau de Saint-Galmier : je désirerais parler de l'automobile. Voici d'où est venue involontairement ma longue parenthèse :
Je dînais récemment avec quelques amis dans un restaurant. Par hasard, à propos sans doute de l'eau qui était sur la table, l'un d'eux, qui habite Lyon, nous raconta l'histoire suivante î
— Ma famille a dans la Loire une propriété où nous nous installons de coutume en été. Ce n'est pas très loin de Lyon, où nous avons constamment à aller, et, avant la guerre, nous faisions le trajet en automobile. J'ai deux beauxfrères plus âgés que moi ; autrefois, c'était indifféremment l'un ou l'autre qui m'emmenait dans sa voiture. La route passe par Saint-Galmier. L'envie me prit une fois de visiter cette célèbre source Badoit dont, de tout temps, je voyais le nom imprimé sur des bouteilles. Je lis part de mon idée successivement à mes beaux-
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frères ; chacun d'eux me promit de s'arrêter, mais vous savez ce que c'est que les automobilistes quand ils commencent à battre des records : tout leur fut bon pour ne pas tenir leur promesse. Ils étaient en retard, ou pressés, mille excuses. Ce devint une scie. Pendant des années, je fus trimballé de la sorte devant Saint-Galmier, avec un désir de Tantale, et j'en arrivai à avoir l'obsession de la source Badoit. Il ne me restait plus qu'une ressource : je finis par acheter une voiture exprès pour m'arrêter à Saint-Galmier. « Et malgré cela, ajouta notre Lyonnais avec bonhomie, je ne vis cependant jamais la source Badoit, car, du jour où je fus au volant, je fis comme les autres, et, de porte à porte, je ne consentis plus pour quelque raison que ce fût à perdre une minute de ma vitesse. »
Le cas du Lyonnais n'est malheureusement pas particulier. Il m'a été donné d'être témoin moi-même de crises analogues : j'ai un excellent ami avec qui j'ai voyagé un peu dans tous les pays, et je puis le dire, par presque tous les modes de locomotion : en chemin de fer, en bateau, en landau, en automobile (conduits par un tiers), à cheval, à pied, à âne, à chameau. Nous nous sommes toujours très bien entendus, il a surtout une façon qui s'accorde avec la mienne de goûter les aspects si reposants et simples des paysages. Mais dans un modeste petit tour de
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France que nous fîmes ensemble en automobile, c'était lui qui conduisait, et alors ce fut tout autre. Comme il a un caractère très facile, cela s'arrangeait en riant, mais nous avons consume une partie de notre temps à rager en sens inverse. Je me souviens d'un délicieux village dans le Lot — on pense bien que je n'ai pas eu trois secondes pour en lire le nom — un petit village où tout, sauf nous, semblait bucolique — l'automobile passait là-dedans comme une furie, plaquant contre les murs des maisons les indigènes et les poulets ; exaspéré (j'étais dans le fond de la voiture), je criai à mon camarade de toutes mes forces :
— Mais allez donc un peu moins vite, bon Dieu ! qu'on voie quelque chose l...
Lui, en même temps, sans m'entendre (nos phrases se croisèrent), s'était retourné vers moi avec une expression de férocité inattendue, car il a d'habitude une figure avenante, et me disait :
— Ces sacrés villages, c'est la mort des
moyennes l...
Avec les progrès constants de la vitesse, ce malentendu ne peut que s'aggraver entre le bourreau et le patient. C'est pourquoi, étant donné d'une part que si l'on voyage comme passager le conducteur ne vous écoute pas, et
d'autre part que si l'on mène soi-même ou n'a plus envie de ralentir jamais, il est à craindre que pendant longtemps encore il faille renoncer, quand on se promène en automobile, à voir quoi que ce soit des paysages, sauf dans les endroits où l'on a des pannes, et aux points de chute...
LA DANSE
Février.
Avec la déveine persistante que chacun peut remarquer attachée aux petites choses de sa vie, j'arrivai à la soirée de musique au moment même où la pianiste venait d'attaquer un morceau. J'avais peur que le plancher et mes souliers ne se missent à crier dans un ton tout différent du sien, je préférai donc rester contre la porte, et, après ces quelques saluts discrets, clignements d'un œil et autres grimaces par lesquelles on exprime de loin aux gens qu'on les reconnaît, j'attendis debout la fin de ce morceau vraiment beau et vraiment long.
J'aperçus là, en robe tout eu or, une des nombreuses amies que j'aime entre toutes. Elle est si jolie, si gracieuse, si bien habillée, que chaque fois que je là vois je pense à elle. Mais il y avait des mois que je n'avais eu ce plaisir et ne la croyais pas à Paris, d'autant plus que les jours précédents j'avais été invité à plusieurs soirées où elle n'était pas. Oès que la pianiste
m'eût donné la permission de remuer, je me précipitai donc pour lui dire combien j'avais eu de regret de ne pas la rencontrer.
Elle me répondit que, pendant l'armistice, c'était trop tôt pour aller à des fêtes.
— Mais, ce soir ?
— Ce soir, on ne danse pas, me dit-elle.
Et en quelques mots, non pas pondérés, mais justes, elle sut m'expliquer qu'on avait le droit, vu les événements heureux, de livrer en toute sérénité son âme aux béatitudes de la musique, mais qu'il était prématuré d'y faire participer son corps par des mouvements d'une exubérance trop joyeuse. Les raisons qu'elle m'énuméra ne différaient pas sensiblement de celles qu'on peut entendre à droite et à gauche; elles me paraissent tout à fait admissibles. Personnellement, je n'ai aucun parti pris dans la question. Comme je ne danse jamais, cette restriction ne m'atteint pas, et mon seul scrupule serait plutôt la crainte de me laisser persuader trop facilement. Mais, en la circonstance, ce qui donnait un poids réel aux arguments contre la danse de mon joli orateur, c'est qu'elle-même, autrefois, j'en ai le souvenir, dansait sans cesse, partout et d'une manière exquise. Pendant la guerre elle a été infirmière, et en oe moment elle attend un bébé.
Fortifié par la bonne parole, décidé à être
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équitable sévèrement, le lendemain, j'allai chez des mécréants qui dansaient. Du dehors, cela ne se voyait pas beaucoup ; il y avait à la porte, comme la veille à l'autre porte, une dizaine d'autos. Et je songeai combien on peut se tromper en jugeant sur l'apparence quand on ne fait que passer dans la rue, ou combien il faut être subtil pour savoir discerner par la seule inspection des voitures et des quatre fenêtres éclairées quelle est celle des maisons où l'on se limite à l'art le plus pur et celle où l'on s'adonne à des trémoussements inconvenants.
Ah 1 on dansait éperdument dans celle-ci ! Mais je pus me faufiler parmi les couples et, censeur morose, m'asseoir dans un coin pour observer. Oserai-je avouer qu'après avoir garé mes pieds sous ma chaise, j'y pris grand plaisir ?
On m'objectera que ce sont des Phrynés que j'ai eu à juger. Non, pas tout à fait ; même, les jupes ont une tendance à s'allonger ; elles descendent ; les corsages aussi, d'ailleurs. Mais ce n'est jamais que le siège de la pudeur qui se déplace. La pudeur est une question de localisation toute conventionnelle. En Orient, elle est placée sur le visage ; ici, je ne sais pas au juste, puisque nous sommes à une époque de transition ; mais qu'elle soit localisée là ou là, peu importe, l'essentiel est qu'elle le soit. C'est aux femmes de s'entendre là-dessus.
Si je parle plus sérieusement, ce qui m'a conquis hier, comme déjà à d'autres soirées analogues, c'est l'impression de force et de joie qui se dégage de l'ensemble, ainsi qu'après un interminable hiver on voit le printemps faire craquer partout la terre grise des campagnes et les extrémités gonflées des branches. Car oii danse partout dès que c'est possible, dans toUs les milieux ; on danse au Japon, il est avéré que dans les villes d'Allemagne même on danse... Ce n'est plus comme au premier jour une affirmation de la victoire, c'est un besoin universel et effréné d'être et de se sentir être. Au sortir de ces années épouvantables, qui ont maintenu un couvercle de fer contre la surface du monde, on sent qu'il y a un éclatement de mille et mille jeunesses qui bouillonne en danses et en rires ; et je crains bien qu'aucun raisonnement ne puisse endiguer un tel afflux de sève.
Qui dansait ? Des officiers presque enfants, pleins de chevrons de blessures, quelques civils que, pour la plupart. J'avais encore vUs en uniforme peu de jours auparavant, et ces grands charmants Anglais, puérils et innocents dans leur plaisir. Et puis les jeunes femmes...
Les délicieuses jeunes femmes... Au foûd, c'est une chose si conforme à la nature que des jeunes femmes ou des jeunes filles qui danseiit, c'est ainsi que s'exprime leur saine force^ que
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se déverse en grâce mouvante le trop-plein de leur vie. Qu'une jeune femme danse, est-ce plus nuisible, cela a-t-il plus d'importance pour la marche de l'univers que lorsqu'un chevreau folâtre sur la route poudreuse entre les bordures d'herbe, en mâchonnant trois petites feuilles ?
Inutiles, j'en conviens, les fugitives figures que leurs pieds en tournant dessinent sur le parquet, mais assez longtemps il a fallu éliminer tout ce qui n'était pas matériellement utile. Assez longtemps la nécessité a été l'unique loi, tous les massifs de géraniums se sont vu arracher pour être plantés en carrés de pommes de terre. Pourtant le monde ne peut pas toujours vivre sans fleurs.
Pendant quatre ans la guerre a chassé toutes les timides beautés de la terre au profit d'une seule, la plus âpre, la plus belle, la beauté du sacrifice. Mais maintenant qu'est fini d'édifier à la gloire le vertigineux et sublime temple cimenté de rouge, qu'on laisse reparaître les humbles beautés sans mérite qui sont la parure de nos jours ordinaires, comme les pâquerettes renaissent au lendemain de la faulx.
Pour les choses qu'il était nécessaire d'exécrer, on a dû accumuler de la haine dans des cœurs qui n'étaient pas faits pour la haine. Mais là où le cœur n'est plus forcé de détester, qu'on le laisse retourner à sa vocation d'amour. Je ne puis haïr la grâce.
... Au rythme de la musique, elles tournent, et toutes ne semblent qu'une. Parfois, pourtant, ainsi qu'une fleur se défait d'un bouquet, l'une d'elles s'arrête, les yeux brillants, riante, un peu essoufflée, pâle à la fois et rose, et elle pose sa petite main sur son cœur d'oiseau.
Et je pense : Rien ne prévaudra contre cela. Gela est éternel...
Je me souviens d'un professeur d'histoire naturelle (jue nous eûmes au collège pendant des années^ qui était sans doute un homme éminent et probablement un très brave homme, mais qui, vis-à-vis de nous, était bien la plus sale bête qui se pût concevoir. Son cours était d'ailleurs un affreux charivari. Sa seule présence déchaînait immédiatement un chahut comme jamais je n'en vis de comparable dans toute la suite de mes études. A l'époque, il n'y avait que la chambre des perroquets au Jardin d'Acclimatation qui pouvait donner une idée de cette cacophonie ; depuis, la musique futuriste s'en est approchée, sans l'égaler encore. Ce n'étaient que murmures, grondements, bourdonnements, miaulements, sifflets, claquements de bec, frottements de pieds, voire pois fulminants, etc., tandis que des projectiles variés sillonnaient l'espace. Par moments, les punitions grêlaient à tort et à travers, car ce professeur, qui enseignait à la fois dans toutes les classes du collège, ne connais-
sait le nom d'aucun de ses élèves, et, par là, était sans acLion sur eux. Il m'avait cependant fait l'honneur exceptionnel de distinguer ma physionomie, ce qui me désignait particulièrement à ses coups. Entre ses accès de fureur, il s'obstinait imperturbablement à développer sa leçon, que personne n'entendait dans la tempête, comme ce singulier oiseau, dont parle Victor Hugo, qui chantait dans la hune sur le mât d'un vaisseau perdu. Il nous apprit de la sorte la géologie, la botanique, la zoologie, et enfin l'anatomie, ce qui était plus amusant que tout parce qu'on apportait un véritable squelette articulé qui s'appelait Isidore, et, dans une petite boîte à jeu de croquet, tout un assortiment d'ossements humains qui se heurtaient là-dedans avec un bruit joyeux. Un de mes camarades, des plus hardis, put ainsi voler un coccyx et l'attacher à sa chaîne de montre. Sans respect pour la mémoire de l'inconou qui, jadis, avait porté au naturel cet os qu'en Normandie on appelle communément l'os mignon, nous trouvions qu'aucun ornement ne pouvait pendre avec plus d'élégance hors d'une poche-gousset.
Une des rares fois où, au milieu du vacarme, je pus discerner quelques paroles de notre professeur, je l'entendis qui reprochait à Dieu de n'avoir pas très bien réussi la Création (son acrimonie, depuis, m'a paru excusable, étant donné les spécimens de la Création que nous étions
justement en train de lui présenter). Il prenait l'œil humain comme exemple, et, le simplifiant, il le refaisait après Dieu d'une manière qui, je dois dire, semblait très en progrès.
Le souvenir de mon maître critiquant la Création m'est revenu à propos des événements suivants :
L'automne dernier, j'ai eu l'occasion d'être reçu à la campagne par une dame âgée, restée fort aimable et charmante, et dans un bien beau château. Je ne saurais énumérer les splendeurs de ce château : qu'il me suffise de dire que, comme dans les belles demeures historiques, tout y est à la fois grandiose et soigné, depuis la courbe de l'escalier et les boiseries du salon de musique, jusqu'aux poignées des fenêtres, aux entrées de serrures et aux bourdaloues. Comme rien n'est à négliger dans un pareil examen, je fus enchanté que cette dame, avec la meilleure grâce du monde, me montrât les appartements privés. Sur la table de sa chambre, il y avait dans une cage un serin vivant. Je n'avais pas beaucoup parlé jusque-là par peur de dire une bêtise, ce qui est facile quand on veut attribuer très vite à tel ou tel maître un dessus de porte ou une console, mais je pensai que, sur le sujet serin, je pouvais me lancer :
— Il chante bien ? demandai-je avec un visible intérêt.
— 11 ne chante plus, répondit mélancoliquement la dame.
— Ah ! pourquoi?...
— C'est depuis qu'il est tombé sur la tête...
Je sais bien que, dans la vie, on devrait arriver à ne s'étonner de rien ; pourtant, je restai ahuri par l'annonce de cet accident sans précédent.
11 paraît, d'ailleurs, que c'était avec sa cage que le serin était tombé, ce qui enlevait tout pittoresque à l'aventure. Quand je rentrai à Paris, je racontai néanmoins cette anecdote à ma vieille parente.
J'aime ma vieille parente. Je vais la voir, ou bien trois fois en une semaine, ou bien une fois en trois mois, parce que je n'ai pas Tesprit de suite, mais il n'y a là de ma part aucune mauvaise volonté, et elle ne m'en tient pas rigueur. Je l'aime parce qu'elle a un bon chic un peu désuet, qu'impertinente avec les usages plus qu'avec les personnes elle ne se gène pas pour dire les choses qui lui passent par la tête, et il lui passe quelquefois des idées intéressantes, ce qui paraît anormal à tout le monde et fait qu'en général on se défie d'elle. A tort, parce que, bien qu'ironique, elle est la mieuxfaisante des femmes.
Ce jour-là, elle m'affirma que le chant du serin est insupportable, opinion à laquelle j'étais
déjà acquis ; puis, élargissant le débat et renouvelant mon professeur d'histoire naturelle, elle s'insurgea contre la béatitude d'esprit qui consiste à s'extasier de confiance sur la Création. Elle me fit toucher du doigt — si l'on ose une métaphore aussi hardie ; mais Homère, qui, lui, aimait le chant des cigales, n'a-t-il pas dit, avec autant d'impropriété dans les termes, qu'elles ont des voix de lis {sic) — elle me fit toucher du doigt combien le cri de tous les animaux est inharmonieux, y compris celui des oiseaux.
Le hennissement ressemble à un ricanement, l'aboiement est un bruit et non un son, le mugissement ne prend une certaine mélancolie qu'en route vers l'abattoir ; quand l'âne brait, on doit se boucher les oreilles ; le bêlement est fastidieux et nasillard ; les moyens d'expression du cochon sont également défectueux. Les cris de la basse-cour n'apparaissent guère plus plaisants, entre le dindon, l'oie, la pintade, le canard et la poule, pendant que sur le toit de tuiles le pigeon se rengorge dans un monotone bien-être. Quant au chant du coq, dès qu'on cesse de l'envisager comme symbole, il devient déchirant pour l'ouïe. Au milieu des bois, même médiocrité chez les exécutants. Le cri de la chouette est sinistre, ainsi que celui des corbeaux dans le ciel fumeux de novembre. Le jacassement des pies et des geais semble à ma
tante la plus revêche des criailleries ; le pivert traverse la prairie avec des rebondissements et des coijps de sifflet par séries de trois qui sont simplement ridicules. Les petits gazouillis, pépiements et autres gentillesses ne sont que remplissage, insignifiantes fioritures. Il reste le rossignol, mais on ne le connaît que, comme au xviii® siècle, l'abbé Dulaurens connaissait Dieu, par ouï dire — car il ne chante qu'au mois de mai, et la nuit, une époque où l'on n'est pas à la campagne, et une heure où on dort.
Les grillons et les grenouilles sont hors de la musique. Seule la note cristalline du crapaud est d'une délicatesse exquise dans la nuit d'été î mais, par une malchance dernière, elle évoque un si pustuleux et ignoble animal qu'elle perd de ce chef toute poésie.
Ma parente conclut qu'il est absurde de faire à la fois tomber la cascade en sol mineur, et crier à un demi-ton plus haut le chien auquel on marche sur la queue, tandis que la jeune fille rit en si bémol ; et elle me fit entrevoir ce que le Créateur, s'il l'avait consultée, aurait pu réaliser de concert avec elle comme symphonie magnifique dans une Nature où assurément les sons ne sont pas encore en rapport avec les couleurs, les formes et les parfums.
Ce discours fut tenu dans le petit salon de damas rouge à deux auditeurs silencieux : sur
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une chaise, un neveu (moi), et sur une autre chaise un affreux loulou de Poméranie chocolat, au front de penseur et aux yeux chauves, qui s'appelait jadis Fritz ^ mais qui, depuis 1914, s'il est resté Poméranien, est devenu Frisquet. Non parce que les Battenberg ont changé de nom, m'a dit ma tante, mais pour faire plaisir à la femme de chambre.
J'ai souvent envié les peintres de décoration pour la fantaisie qu'ils peuvent se permettre dans leur art. On ne leur demande que d'être poètes — ce qui est d'ailleurs beaucoup — et les formes écloses de leur imagination ont le droit de ne venir qu'à peine se matérialiser pour nous sur la toile. Tout idéales, elles y restent aussi insoucieuses de nos lois qu'au temps où elles étaient des songes. La vraisemblance, qui n'est qu'empirisme et routine, ne les inquiète guère, créatures neuves, et elles ignorent tout de la triste pesanteur qui met ses semelles de plomb à leurs sœurs humaines. C'est ainsi que nous pouvons voir, plafonnant en d'étranges raccourcis, des personnages qui, sans aucun soin de leur centre de gravité, parcourent l'espace, ou s'y reposent, les uns la tête en bas, d'autres sur le dos ou sur le ventre, avec la même aisance que les poissons qu'au travers de la vitre d'un aquarium on voit se jouer silencieusement dans les eaux. Profitant de cette convention, le décorateur peut donc, dans un
ordre désordonné, peupler son tableau depuis le zénith jusqu'au sous-sol, au point même de ne plus laisser une seule place libre, et de créer une certaine confusion.
Vers 1830, un touriste, — qui évidemment n'aimait pas les choses compliquées, — mis brusquement en face du Jugement dernier de Michel- Ange, écrivit cette phrase pleine de témérité, mais si sincère : « Dos et visages, bras et jambes se confondent ; c'est un véritable pudding de ressuscites. » (Simond.)
Deux grandes écoles se partagent actuellement la décoration. Premièrement, l'école calme, celle qui fait toujours penser d'abord à Puvis de Chavannes, avec des personnages stylisés, minces, dont les formes ne sont que les vêtements des âmes. Ils se promènent sous de sveltes arbres sans ombre, entre lesquels serpentent des rivières sans reflets. Leurs figures sont longues, assez byzantines, à larges yeux comme les mosaïques de Ra venue ; ils sont si fluets que leurs robes pendent sur eux comme une pluie ; ils semblent toujours un peu raides, ils ne peuvent pas se plier, parce que, trop inconsistants, ils se désagrégeraient au moindre mouvement, ainsi que des fumées. Il y a là toute une floraison murale de transparents et sages fantômes, dans des Champs-Elysées par où beaucoup de christianisme a passé.