‹ Pygmalion aux cent amours, essaisChapitre 8 sur 25 · O* PYGMALION · texte numérisé non relu

O* PYGMALION

Pai* contrfe, la seconde école est le mouvement même, et les corps gagnent en vitalité ce qu'ils perdent de distinction ; ils sont la joie, ils sont aux autres ce que la treille est à l'asphodèle, ilâ sont gonflés par une santé tumultueuse ; les figures éclatent de plaisir, les gi'assfes femmes aux belles carnations y sont nues ou du moins toujours débraillées, Car il n'y a pas de bacchanale en robe montante; et, là, l'Amour n'ôst pas devenu l'éphèbe inquiétant qiie nous avons parfois connu, il est resté le Cupidon à fossettes de Boucher, avec son arc et ses flèches joujouXi II n'y a pas de couleurs assez éclatantes pour eux ; ils sont peints avec du vin et du soleil.

Le décorateur chez qui j'étais ce jour-là ne peutj bien entendu, se classer dans aucun groupement : il n'appartient qu'à lui-même. Je Vais souvent le voir, je l'aime parce qu'il a un grand talent, qu'il est artiste et instruite Je pense qu'il m'aime aussi, autant qu'on peut être sûr dans cet ordre d'idées-là. Il m'intéresse, il sait beaucoup de choses que je ne sais pas, et^ ce qui me donne confiance, c'est que les choses que je sais, il les sait également; Et puis sa peinture m'impressionne : il est la Force, il e&t une manière de Jupiter assemblant sur d'immenses ciels des nuées en formes de figures. Je le trouve dans son atelier en compagnie de deux perro-

quels saphir^ et entouré de toiles gigantesques sur lesquelles il distribue, il ramasse, il disperse tout un peuple de Actions. Dans ses plafonds, sur les hauts panneaux destinés aux murailles^ ses inventions se nouent en fougueuses guirlandes, et comme à chaque essai, qualité singulière, il se renouvelle, je crois bien que l'uiiivers entier des allégories est déjà fixé dans son œuvre. L'Abondance y est, et les Source^ avec leurs urnes penchées, et la Victoire ; lôs squameuses Néréides s'y trouvent, et les animaux classiques de la Fable> mais il y a auësi la parade du cirque, les Bateleurs et Paillasse, puis les potiches de Chiné en porcelaine, les pagodes presque grandeur nature, et puis aussi des panthères, des manguiers, et les éléphants des Indes à peine diminués. Déesses, princesses de Perse ou ribaudes, les femmes rieuses, la bouche entr'ouverte, iiicarnadine et blanche, ploient avec la grâce qui est le propre de leur sexe, et les hommes font saillir des muscles avec la puissance qiii, chez eux, est la réplique de la grâce.

Parfois il cousent à me faire saisir l'idée qui présida à un ensemble, car le sens d'une décoration n'est jamais très clair, non plus que celui d'un ballet ou d'une phrase de certains écrivains actuels, et l'on a tout à gagner à ce que l'auteur veuille bien l'expliquer lui-même (quand il le peut).

L'autre jour, cependant, comrtie devant un

sujet j'insistais, lui demandant ce que représentait tel détail, il me mit sur les épaules ses deux mains (qu'il avait lavées à l'essence), et, me regardant avec une expression de tristesse et de pitié infinie, il me dit :

— Ah I vous ! vous avez trop la manie de comprendre !

C'est vrai, je suis à plaindre : j'ai la manie de vouloir éclaircir les questions ; je sais pourtant bien que c'est maintes fois une tentative inutile, qu'il y a des choses que je pressens, mais que je ne comprendrai jamais parce qu'elles sont au-delà de mon intelligence. Il est pénible de se dire que chaque intelligence a ses limites presque déterminées, et qu'après des jours et des jours d'efforts, à peine les bornes pesantes en seront-elles un peu déplacées.

Mais si, du moins, nous explorions le domaine qui est à nous, si nous connaissions de nous ce qui est à l'intérieur de nos clôtures ? Tout est intéressant dans la vie, et, cependant, tant de gens la passent dans une seule allée toute piétinée entre le potager et la cuisine, sans se découvrir le joli jardin qu'ils ont, peu profond peutêtre, mais bien exposé, en pente, et avec des vues sur les voisins. Quand ils y viennent, ils s'habituent vite à s'y plaire : il y a, il est %rai, la limite : une ligne de cyprès un peu triste qui est comme un peigne dans le ciel d'or le soir, mais

il y a des aperçus sur les coteaux lointains, et lout près, des nids au printemps, et partout des arches de roses, où chaque retour trouve de nouvelles fleurs.

Il y a, chez quclqnes-uns, une indifférence qui devient presque une manie de ne pas comprendre. On peut citer de curieux exemples de cette paresse ou de ce mépris, pour les choses les plus faciles à rechercher. Il est assez naturel qu'une jeune femme qui lit avec fièvre un roman, pour savoir, comme dit Flaubert, si la baronne épousera le vicomte, ne s'arrête pas aux mots dont elle ne connaît pas la signification, et saute par-dessus allègrement ; mais que dire quand cette allure cavalière est prise par un éditeur, ou plusieurs générations d'éditeurs ?

Bernardin de Saint-Pierre, comme les gens qui ont eu l'occasion de naviguer, savait qu'une aussière est un fort cordage qui sert couramment pour amarrer les navires. Quand il a décrit le naufrage du Saini-Géran , il a tout naturellement employé ce terme : « Les câbles de son avant rompirent, et comme il n'était plus retenu que par une seule aussière... » L'éditeur a imprimé aiisière. Une ansière, un mot que je ne connaissais pas, est une sorte de filet de pèche. La première édition de Paul et Virginie date de 1788 ; depuis, il y a eu de cet ouvrage un nombre d'éditions considérable. Je me suis

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amusé à chercher avec des libraires amis quand la correction d'ahsièi'e en aussière a été établie. En 1887 (édilion Launette). Pendant quatrevingt-dix-neuf ans le Saint-Géran a donc été amarré par un filet, ce qui est complètement idiot. Et, parmi ces éditions, il y en a eu de très soignées, telle la fameuse édition Gurmer, qui passe avec raison pour le monument typographique (c'est d'ailleurs son titre) par excellence des romantiques, avec ses cinq cents illustrations, son dictionnaire de la Flore, etc.. Sainte- Beuve en écrivit la préface. J. Janin, Claretie, d'autres encore, ont placé des notices en tête des éditions ultérieures. Aucun de ces écrivains ou de ces éditeurs éminents n'a cependant pu comprendre un mot qui n'avait pas de sens. Alors ?

Il n'y a pas de honte à ne pas savoir, mais je pense qu'il n'y a pas de honte non plus, quand on a la charge d'imprimer ou de présenter un ouvrage, à ouvrir un dictionnaire.

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