II. — LES ANTÉCÉDENTS DU PYRRHONISME EN GRÈCE
Le scepticisme philosophique est un fruit de l'esprit grec. Mais, en Grèce comme ailleurs, il ne paraît qu'à la suite et à la faveur du scepticisme religieux. Tant que la religion a des racines dans les âmes, lejk)ute systématique ne saurait s'y établir : il n'est possible qu'après que nos facultés de croire ont été attaquées dans ce qu'elles ont de plus intime, la foi en Dieu et en ses révélations. Cette foi est-elle ruinée, on n'est plus si loin de douter de la vérité absolue sous sa forme rationnelle. C'est ce qui eut lieu chez les Grecs : le scepticisme religieux prépara chez eux le scepticisme philosophique. Si maintenant on se demande pourquoi il en a été ainsi en Grèce, tandis qu'en Egypte, en Perse, en Judée et dans l'Inde, la religion a pu avoir à lutter contre le schisme et l'hérésie, mais sans être jamais remplacée par le scepticisme, au moins dans l'antiquité, les causes n'en sont peut-être pas trop difficiles à découvrir.
Les Grecs n'avaient pas de castes ; ils n'eurent pas même une caste sacerdotale. L'extrême diversité de leurs cultes et de leurs divinités ne permettant pas à leurs prêtres de former un seul corps, ceux-ci ne pouvaient avoir la même autorité que les prêtres de l'Inde ou de rÉgypte.
Ils ne possédaient pas non plus de livres sacrés, pas de Védas comme dans l'Inde, mais seulement des chants, des hymnes, des légendes et récits poétiques, confiés à la mémoire et non à l'écriture. Les maîtres en religion de cette nation d'artistes étaient des poètes de races et de croyances diverses : d'abord, les Orphée, les Linus , les Musée ; plus tard, Homère et Hésiode : tels furent les instituteurs de la Grèce et ses docteurs en théologie.
Nous touchons ici à une cause plus profonde de décadence dans l'ordre religieux. L'âme humaine a soif de perfection et de sainteté ; elle aspire à l'infini et ne peut se reposer ailleurs. Or, tandis que l'infini, la perfection, la toute puissance éclatent partout d'une manière adorable ou terrible , soit dans la religion des Juifs, soit dans les erreurs grandioses des autres peupies de l'antique Orient, l'art et la poésie ayant envahi chez les Grecs le domaine religieux, la sainteté ayant cédé la place à la beauté, et la forme ayant fait oublier le fond, les croyances mythologiques n'eurent bientôt plus de caractère religieux, et les âmes se détachèrent peu à peu d'un culte idolâtre , inférieur à leurs besoins et à leurs aspirations.
La religion, comme la morale, et plus encore que la morale, vaut surtout par l'élévation et la sévérité de ses enseignements. Ce n'est pas par les agréments de son culte, c'est par l'austérité de ses doctrines qu'elle
est forte st qu'elle règne sur les consciences. Lorsque, au lieu de s'adresser à Tâme pour la convaincre de péché et l'exhorter à un relèvement moral, elle se contente d'étaler aux yeux des cérémonies pompeuses et je ne sais quels brillants hochets, propres à flatter l'imagination et les sens, et qui effleurent tout au plus la partie la^ plus superficielle du cœur,
circiun prsecordilu,
elle n'est plus bonne que pour des enfants, non pour des hommes; elle inspire pent-être encore des poètes, enfants sublimes, mais elle ne suscite plus ni saints, ni héros, ni martyrs; dès lors ses jours sont comptés : tôt ou tard elle succombe sous l'indifférence ou le mépris.
Telle était la religion, plus esthétique que morale, plus gracieuse qu'austère, plus accommodée aux passions de l'homme que conforme aux perfections de Dieu, dont Homère fut parmi les Grecs, l'interprète le plus charmant et le plus populaire, je n'ose dire le plus croyant : car la critique a relevé plus d'un passage de ce poète où semble percer une ironie secrète, signe avant -coureur de l'incrédulité qui devait bientôt se faire jour chez presque tous les esprits cultivés. Il est certain, en effet, que, dès que les idées morales et philosophiques s'élèvent et s'épurent, les récits d'Homère, traités publiquement de fables (ji\fBoi), ne tardent pas à être taxées d'immoralité et d'impiété, non-seulement par Platon, qui bannit de sa République le prince des poètes après l'avoir couronné de fleurs, mais, avant Platon et Socrate, par Démocrite, Heraclite et Anaxagone, et encore plus anciennement par Pythagore et Xénophane, c'est-à-dire par les fondateurs de deux
— asécoles renommées pour Faustérité morsde et rélévation métaphysique.
Pythagore, suivant ses biographes alexandrins, déclarait hautement aux Crotomiates qu'Homère et Hésiode subissaient aux enfers des supplices proportionnés aux mensonges qu'ils avaient débités et propagés sur la nature des dieux. Quant à Xénophane, nous avons ses propres paroles : dans des vers que nous a conservés Stobée, il proteste avec une ardente indignation contre la folie du vulgaire et des poètes qui attribuent aux dieux nos infirmités, leur prêtent des yeux et des oreilles et les font en tout semblables à des hommes. Ainsi s'exprimaient Sur la religion populaire et sur ses interprètes les plus accrédités, deux philosophes monothéistes, sous l'empire d'une foi raisonnée au parfait, au divin, à l'unité immuable de rÊtre absolu et nécessaire. Après ces critiques qui, ainsi motivées, étaient une condamnation, viennent les railleries de Démocrite, des sophistes et enfin du peuple lui-même.
On le voit donc, la place fut prête de bonne heure en Grèce pour le scepticisme philosophique.
Cependant il fant se garder de prendre pour des sceptiques les philosophes que je viens de citer, car ils sont essentiellement dogmatiques. C'est, par exemple, une erreur manifeste d'accuser de scepticisme Xénophon, Parménide et Zenon d'Élée , parce qu'ils ont nié la pluralité et le mouvement , appelant énergiguement non-être (tô [ih ov) tout ce que perçoivent les sens , en contradiction apparente avec la raison qui connaît l'unité immuable. Ces philosophes sont si peu sceptiques qu'ils représentent, au contraire, le dogmatisme
le plus absolu et le plus exclusif qui fût jamais (I). 11 en est de même, dans une autre école, du philosophe d'Éphèse , Heraclite, rejetant l'être absolu ; ce n'est pas là non plus le doute, mais une négation logiquement déduite d'un système, d'une doctrine arrêtée. Ce qui est vrai, c'est que dès le vi* siècle avant notre ère, les philosophes grecs donnaient déjà plus de prise au scepticisme que ne le firent jamais les philosophes [de rinde : car ils opposaient beaucoup plus nettement l'un à l'autre le point de vue empirique et le point de vue rationnel. Cette opposition d'ailleurs, ainsi que Fa fait remarquer M. Cousin (2), exprimait, dans l'ordre intellectuel , l'antagonisme des d^ux principales races grecques, la race ionienne et la race dorienne : l'une amie du plaisir, de la liberté et de la nouveauté, unissant le goût de l'industrie et du commerce au culte des arts et des sciences ; l'autre plus grave, plus religieuse à la fois et plus guerrière, plus disciplinée , plus atta-
chée aux traditions. Tandis que les colonies doriennes de la Grande-Grèce et de la Sicile , à la voix de Pythagore et de Xénophane, embrassaient des doctrines appropriées au génie mystique de leur race, et où la vérité absolue était exaltée aux dépens de la réalité phénoménale, de manière à motiver l'espèce de doute ou de négation que l'on observe dans l'Inde et chez les mystiques de tous les temps ; les colonies ioniennes de l'Asie Mineure, et les cités ioniennes en général, Athènes en tête , déjà portées d'elles-mêmes vers un positivisme spirituel, adoptèrent de préférence une manière de [philosopher qui, par un attachement ex-
(1) Cf. Em. Saisset, du Scepticisme, p. 40 et suiv.
(2) Hisi, gén, de la philosophie^ 3« leçon.
clusif à l'observation, 'et par l'oubli ou le mépris de la vérité absolue, frayait les voies à cette autre espèce de doute dont résulte logiquement le scepticisme proprement dit.
Les négations contraires, d'où peut naître un scepticisme partiel ou universel, avaient donc été mises en une pleine lumière, quand parurent les sophistes , ces ingénieux et élégants discoureurs, aussi funestes à leur patrie qu'à la philosophie, et en qui l'on a souvent cru pouvoir personnifier Tesprit de doute. Mais, s'il est vrai qu'on aurait tort de confondre le doute philosophique avec la négation, on serait aussi mal fondé à n'y voir que l'indifférence. On peut être indifférent sans motif ni réflexion, ou par des raisons étrangères à la philosophie; mais l'erreur que nous appelons le scepticisme est une erreur philosophique. Or les sophistes, les rhéteurs et les démagogues, tous gens de la même famille, n'étaient qiie des industriels occupés de leur fortune et de leurs intérêts, affamés d'argent, de pouvoir ou de renommée, et se servant, pour arriver à leurs fins, du double talent de la parole élégante et de la discussion dialectique. De même que les démagogues n'étaient pas de vrais patriotes, mais des flatteurs du peuple, vivant et s'enrichissant aux dépetis de la chose publique, ainsi les sophistes, exploitant la philosophie plutôt qu'ils ne la cultivaient, n'étaient pas des philosophes, mais des hommes avides et déliés, habiles à* profiter de la corruption générale , à laquelle ils contribuaient pour leur compte, et qui se chargeaient d'enseigner aux jeunes ambitieux, moyennant beaucoup d'or et d'argent, les subtilités qui permettent de soutenir avec un égal succès le pour et le contre. Qu'on prenne les deux coryphées de la sophistique, Gorgias
et Protagoras ; qu'on examine leurs thèses &yorites, c'est-àr-dire que rien n'est vrai et que tout est vrai : on ne leur trouvera pas d'autre sens.
4 L'être n'est pas, » dit Gorgias ; et, pour le démontrer, il s'appuie tour à tour sur Téléatisme qui soutient que l'être est un et immuable, et sur le sensualisme d'Heraclite qui veut que l'être soit multiple et un perpétuel mouvement. La conclusion est qu'il n'y a rien de vrai.
Protagoras, de son côté, met en avant cette proposition fameuse, que m l'homme est la mesure de toutes choses, » parce que, suivant son maître Démocrite, connaître est la même chose que sentir, et que sentir a lieu de mille manières différentes dont chacun est juge dans son for intérieur. Ainsi tout est relatif, parce que tout est sensible, et tout est vrai parce que tout est relatif.
Tout est vrai, rien n'est vrai : deux thèses contraires en apparence, identiques au fond, puisque l'une et l'autre autorise à n'avoir nul souci de la vérité, et à plaider indifféremment le vrai ou le faux suivant l'intérêt de chacun et suivant les circonstances. Or les sophistes et leurs élèves ne demandent pas autre chose. Métrodore, Prodicus, Hippias, Diagoras, Euthydème n'ont pas d'autre intention que Gorgias et Protagoras ; ils tendent au même but et sont animés du même esprit. Aucun d'eux n'est proprement un sceptique ; mais, comme le dit très-bien M. Emile Saisset, « chez tous règne un même esprit critique et négatif poussé à ses dernières limites et déshonoré par l'effronterie (1). » Si c'est là un scepticisme, c'est celui des esprits légers et des cœurs corrompus, ce n'est pas celui dont nous
(1) Em. Saisset, Du Scepticisme, p. 47.
avons entrepris de retracer Thistoire. On peut affirmer néanmoins qu*au milieu de cette dissolution des idées et des mœurs la philosophie aurait nécessairement abouti au doute systématique, sans la réforme heureusement accomplie par Socrate. Grâce à lui, la philosophie du doute qui commençait à poindre fut refoulée encore et retenue dans l'ombre pendant deux générations. Peut-être aussi est-ce à lui que le scepticisme grec dut de se prendre au sérieux lui-même et de se donner enfin la forme et l'apparence d'une doctrine. Jusque-là en effet le scepticisme philosophique n'était qu'en préparation. Il n'était sorti ni de Tincrédulité religieuse, ni de l'opposition des systèmes philosophiques, ni de la polémique instituée par les Eléates au nom de la raison contre les données des sens, ni des graves problèmes que soulevait cette polémique, ni du doute frivole qui était le résultat le plus clair de la sophistique ; mais tout cela le préparait : la dialectique de Zenon en particulier avait profondément ébranlé le dogmatisme philosophique, et il n'y avait pas loin, ce semble, de la sophistique au scepticisme. Avant que Zenon d'Elée fût venu à Athènes, il n'y avait pas eu de luttes entre les philosophes grecs; c'est sa fameuse dialectique qui avait inauguré parmi eux une sorte de guerre civile et qui, après un court triomphe de l'éléatisme sur l'empirisme ionien, avait provoqué les représailles des physiciens et dialecticiens d'Abdère Leucippe et Démocrite, bientôt suivis de Protagoras. De même avant les sophistes, personne n'avait de doute sur la valeur du savoir humain; après eux la philosophie devenue suspecte à un grand nombre de bons esprits, commença à se défier d'elle-même et, réduite à se justifier, adopta à partir de Socrate un ton dubitatif bien
différent de ce ton d'oracle que la tradition prête aux Pythagore, aux Heraclite etauxEmpédocle.
Au point où nous sommes arrivé , un grand pas a donc été fait dans le sens du scepticisme; mais en somme la philosophie est encore dogmatique, et si elle paraît plus réservée ou plus modeste dans son langage , il suffit de nommer Platon et Aristote pour démontrer que l'esprit grec n'a rien perdu de sa hardiesse ni de son ambition première.
Ce fut Socrate qui eut la gloire immortelle d'arrêter chez ses contemporains les progrès de l'esprit de doute, de retenir la philosophie sur la pente du scepticisme et de retarder d'un siècle l'apparition de ce système, en édifiant sur de nouveaux principes un dogmatisme plus profond et plus solide que tous ceux qui avaient paru jusqu'alors. Je n'ai pas à étudier ici la doctrine et la méthode de Socrate; il n'est besoin pour mon sujet que de caractériser son œuvre en général, et de rappeler quelle était alors la situation des esprits. C'est ce qu'on voit clairement, ce me semble, dans un passage du Oorgias^ ou Calliclès, raillant chez Socrate l'amour de la vérité spéculative, l'accuse tout simplement de « badinage » et attribue ce prétendu manque de sérieux et de sens pratique à une étude trop prolongée de la philosophie. « Laisse-donc là, lui dit-il, la philosophie, et applique-toi à de plus grands objets. J'avoue, Socrate, que la philosophie est une chose amusante, lorsqu'on l'étudié avec modération dans la jeunesse; mais si on s'y arrête* trop longtemps, c'est un fléau. Quelque beau naturel que l'on ait, si on pousse ses études en ce genre jusque dans un âge avancé, on reste nécessairement neuf en toutes les choses qu'on ne peut se dispenser de savoir, si l'on veut devenir un
homme comme il faut et se faire une réputation. Les philosophes n'ont, en effet, aucune connaissance des lois qui s'observent dans une ville; ils ignorent comment il faut traiter avec les hommes dans les rapports publics ou particuliers qu'on a avec eux; ils n'ont nulle expérience des plaisirs et des passions humaines, ni, en un mot, de ce qu'on appelle la vie (1). » — Ne croirait-on pas entendre tel ou tel homme soi-disant sérieux de notre génération? — Et le sophiste continue ainsi : « Quand je vois un enfant, à qui cela convient encore, bégayer en parlant et badiner, j'en suis fort aise; je trouve cela gracieux, noble et séant à cet âge. Mais si c'est un homme que l'on entend ainsi bégayer et que l'on voit jouer, la chose paraît ridicule, indécente à cet âge, et digne du fouet. Voilà ce que je pense de ceux qui s'occupent de philosophie. Quand je vois un jeune homme s'y adomier, j'en suis charmé, cela me paraît à sa place, et je juge que ce jeune homme a de la noblesse dans les sentiments. S'il la néglige, au contraire, je le regarde comme une âme basse, qui ne se croira jamais capable d'une action belle et généreuse. Mais lorsque je vois un vieillard qui philosophe encore et n'a point renoncé à cette étude, je le tiens digne du fouet, Socrate (2). »
Ce que dit ici Calliclès, avec une verve que le traducteur n'a pas affaiblie, c'est ce que pensaient à peu près tous les gens bien élevés d'Athènes#On voit assez par là quel mal avaient fait les sophistes et quelle opinion ils donnaient aux autres de la philosophie. Le plus grand tort qu'ils lui faisaient, c'était d'en être regardés
(1) Platon, trad. V. Cousin, t. 111, p. 295-296. (3) Ibid., p. 297.
eux-mêmes comme les vrais représentants, si bien que, tout en les combattant, Socrate devait passer pour un d'entre eux et le plus éminent de tous. Interprètes artificieux et sectateurs infidèles des divers systèmes, les sopbistes se plaisaient à en accuser les contradictions réelles ou apparentes ; ils aimaient à embarrasser leurs interlocuteurs par des diflîcultés captieuses, et à établir leurs propres thèses par la réfutation des thèses contraires. De tous leurs discours il ne restait à leurs auditeurs qu'une vive admiration pour l'art de discourir où ils étaient passés maîtres. Quant à la philosophie elle-même, la valeur en paraissait très-douteuse.
Pour attaquer avec avantage de tels adversaires ; il fallait, de toute nécessité, savoir manier leurs armes et connaître à fond leur tactique. Quand donc Socrate entra en lutte avec eux, quand il réussit à les confondre, ce fut en apparence par les mêmes moyens : aucun ne l'égalait en subtilité, en finesse, en force dialectique, ni même en éloquence, lorsque ce philosophe, quittant la forme du dialogue qui lui était familière , se laissait aller à développer un point de morale, de haute politique ou de religion naturelle. Ses auditeurs, sans penser à mal, admiraient en lui le plus illustre de tous ceux que le vulgaire désignait par ce nom magnifique et injurieux tout ensemble de sophistes. Puis quand, par uiy série habilement graduée d'interrogations, ce puissant dialecticien avait fait tomber ses contradicteurs d'une absurdité dans une autre, sa discussion savante et animée provoquait des doutes autrement sérieux que l'élégant et subtil persiflBlage des Gorgias et des Protagoras. On devait donc, à première vue, le prendre pour un « Jupiter assemble-nues, »
pour un hardi démolisseur dans Tordre intellectuel, pour le plus dangereux corrupteur de la jeunesse, à qui mieux que personne il apprenait à douter. On pouvait aussi se tromper et plus d'un se trompa en effet sur le sens de cette parole célèbre qu'il [répétait si volontiers : « Pour moi, je ne sais qu'une chose, *c'est que je ne sais rien. »
Cependant, avec un peu d'attention, on pouvait remarquer que cet habile homme, à la différence des sophistes, était plus soucieux d'acccroître sa science et sa sagesse que sa fortune ; que le trouble que ses questions jetaient dans les esprits bien faits était propre à les faire rentrer en eux-mêmes et à leur inspirer la modestie ; qu'au fond, il s'agissait moins pour lui de controverse que d'édification; que le peut-être par lequel il concluait quelquefois n'avait pas pour but de favoriser l'esprit de doute, mais de poser un jalon sur le chemin de la vérité ; qu'enfin cette formule paradoxale de l'ignorance qui se connaît elle-même contenait un remède contre le doute et contre Tignorance: car ce n'est pas une petite sagesse ni une petite science que de savoir qu'on ne sait pas. Lorsqu'on sait qu'on ne sait pas, on est prémuni en général contre toute opinion téméraire, et du même coup on se sent stimulé à chercher la vérité qu'on ne possède pas, mais à laquelle on croit et que l'on désire (1). Taxer de scepticisme cette « docte . ignorance, » ainsi qu'on l'a justement surnommée, ne serait pas moins injuste qu'accuser Descartes d'avoir inoculé le doute à la philosophie moderne. En fait la docte ignorance de
(1) Cf. Cl. Waddington, Des erreurs et des jiréiugés populaires^ fin.
Socrate et le doute méthodique de Descartes sont les deux moyens les plus efficaces que Ton connaisse de combattre le doute sceptique. D'ailleurs, ces réfutations, cette ironie victorieuse, ces questions calculées dans une intention dogmatique, et cette science de notre ignorance, tout cela, ainsi que le fait yoir M. Jaaef dans son Essai sur la dîalectiqtce de Platon , tout cela n'était encore que la partie extérieure et préliminaire de cette dialectique supérieure que Socrate était venu substituer à celle des sophistes et dont il sut faire un art de recherche et une méthode de science, en la dotant de deux procédés inconnus jusque-là, la définition et rinduction, en lui assignant pour point de départ la connaissance de soi-même (rvwôt asavrov), et en lui proposant pour but suprême la connaissance et la possession du souverain bien actuellement réalisé en un Dieu unique, parfaitement bon, juste et saint.
Socrate possédait, par un heureux privilège, deux qualités qui se trouvent rarement réunies dans un seul homme : d'une part la puissance de la pensée spéculative au service d'une insatiable curiosité, d'autre part, avec la préoccupation du bien et de l'honnête, la profondeur du sens moral. Sa philosophie, telle qu'on peut la reconstruire à l'aide de Xénophon et de Platon, était la âdële image de ce grand esprit et de ce grand cœur : elle joignait la pureté à Telévation ; elle s'appuyait sur une méthode, la première, à vrai dire, que la philosophie grecque eût connue et qui réglait le fond et la forme de la pensée ; eUe était vivifiée dans toutes ses parties par Tidée de Dieu conçu tour à tour comme le terme de la science, comme le premier principe de tous les êtres, comme
le père et la providence du monde, présent dans la vie humaine, parlant dans la conscience de chacun et inspirant à Thomme de bonne volonté un saint enthousiasme pour le bien. De nos jours une telle doctrine n'aurait pas de quoi nous surprendre ; mais en Grèce, au V* siècle avant notre ère, elle oflTrait un caractère incontestable d'originalité. Pour la première fois une cause spirituelle et libre était proposée par un philosophe pour rendre compte et de l'homme et de toutes choses ; et pour la première fois aussi la morale la plus pure sortait comme conséquence rigoureuse d'un système où le premier principe pouvait se reconnaître dans l'homme comme dans son image. Ajoutez à cela une conduite conforme à cette noble philosophie dont Socrate fut l'apôtre et le glorieux martyr.
Socrate triompha donc des sophistes et de la sophistique par ses discours, par ses arguments, par son ironie et par la force de sa dialectique, par une doctrine dont la grandeur n'excluait pas la simplicité, et par une vie consacrée tout entière à la vérité et à la vertu. Il fallait tout cela pour opposer une digue aux envahissements du scepticisme, et cette digue n'aurait pas cédé, si les disciples et les successeurs de Socrate avaient été plus fidèles à son esprit, plus fermement attachés à ses enseignements et à ses exemples. Mais, parmi tous les disciples du grand philosophe, combien y en a-t-il qui puissent être regardés comme ses continuateurs ? Seul de tous les Socratiques, Platon reproduit tout entier renseignement du maître ; il ne cherche même pas à se distinguer de lui ; il le fait parler dans des dialogues où lui-même n'intervient pas ; et, avec un désintéressement admirable, il lui attribue les idées
les plus sublimes et le plus beau langage qu^ait jamais parlé une bouche humaine: aussi rien n'est-il plus malaisé que de faire la part de Platon dans ses propres écrits. Sans entréprendre ce difficile tirage, on peut essayer du moins de marquer une différence d'attitude entre le maître et le disciple vis-à-yis de la sophistique et du scepticisme naissant.
Les dialogues de Platon nous font réellement assister à la lutte de Socrate contre les sophistes ; nous y retrouvons bien l'esprit, la grâce, l'ironie, l'éloquence de cet « attique raffiné » dont parle Timon; nous y retrouvons aussi le philosophe tout entier, avec ces habitudes scientifiques dont se moque Aristophane dans la comédie des Nuées ^ et avec ces préoccupations morales que Cicéron avait en vue lorsqu'il écrivait dans ses Titsculanes que « Socrate avait rappelé la philosophie du ciel sur la terre. »Mais à ces vivantes peintures» il manque, à ce qu'il me semble, un peu de l'ardeur et de l'âpreté de la lutte au moment même où elle avait lieu. On sent que la période tragique est passée et que l'ennemi a été terrassé : on y voit, je crois y voir pour ma part le sourire du vainqueur et la sérénité du triomphe.
D'un autre côté, en ce qui concerne la doctrine, il est indubitable que la pensée de Platon n'est pas absolument celle de Socrate; tous les critiques sont de cet avis. Eh bien I à laisser de côté le détail et à ne considérer que l'ensemble ou l'intention générale, la différence me paraît consister surtout en ce que Platon, tout en unissant comme Socrate la métaphysique et la morale, accorde à l'élément spéculatif une prépondérance plus marquée sur l'élément pratique. Dira-t-on
qu*il ne se sépare pas de Socrate en cela, mais qu'au contraire, étant le plus philosophe de ses disciples^ il a mieux saisi que tous les autres le vrai sensdes doctrines du maître ? La chose est possible, j'en conviens ; mais il est possible aussi qu'il ait imprimé à ces doctrines son propre tour d'esprit. En tout cas, il est certainement le seul qui les ait ainsi comprises, et les autres socratiques ont en général attaché moins d'importance à la spéculation qu'à la pratique.
Xénophon, par exemple, mentionne seulement la dialectique et n'insiste que sur renseignement moral de Socrate. On sait qu'Aristippe, auditeur distrait ou prévenu plutôt que fidèle disciple, réduisit toute la philosophie à la science de la vie humaine, et prétendit être d'accord avec Socrate en excluant toutes les recherches scientifiques comme vaines et ambitieuses à l'excès. Chez Antisthène, comme chez Aristippe, la morale dominait tout le reste : c'était, il est vrai, la morale du devoir, non celle du plaisir; mais il faisait aussi peu de cas de la dialectique, ou du moins il s'en tenait à une dialectique toute négative ; il attaquait même cet art des définitions où avait excellé Socrate, et, rejetant la dispute après en avoir abusé peut-être, préférait l'enseignement direct à la réfutatien, même pour combattre l'erreur. L'école fondée à Thèbes par Simmias et Cébès reléguait aussi la dialectique au second rang et réservait le premier à la morale. Enfin récole de Mégare sous Euclide, celle d'Elis sous PhéJon et plus tard celle d'Érétrie sous Ménédème, tout en cultivant Tart de la discussion et même de la dispute, avaient retenu aussi la morale de Socrate, et ce fut cette dernière direction qui l'emporta à la fin
sous Stilpon de Mégare, l'on des maîtres de Zenon la stoïcien.
Il suffit de cette simple énumération pour démontrer que Socrate avait imprimé aux esprits une direction essentiellement pratique. Ce philosophe, en résumé, avait fait deux choses : il avait discrédité la sophistique et, en lui opposant nne notion approfondie de la science, il Tavait empêchée d'aboutir à un scepticisme sérieux; mais d'un autre côté, en insistant sur la mission morale du philosophe, et en ayant Tair de mettre en suspicion les recherches purement spéculatives, il avait créé à son insu un fort courant dans le sens de la philosophie morale, au détriment de la métaphysique et de la théorie. Platon réagit sans doute contre cette dernière tendance. Cependant sa doctrine tout entière était animée d'un souffle de régénération morale, et, dans ses parties techniques, elle avait quelque chose d'abstrait et de subtil à l'excès qui rebutait le vulgaire et quelquefois même les philosophes. Aussi ses contemporains en général, assez peu soucieux de métaphysique, préconisaient-ils la morale à l'exclusion de tout le reste. « La sagesse ou une corde, » s'écriait Antisthène, xràoeat voûv 3 êpo^ov. Être un homme et enseigner à l'être, telle était l'ambition de tous les chefs d'école, etDiogène allumait sa lanterne pour découvrir ce que tout le monde cherchait alors : un homme, un caractère. Ces préoccupations de plus en plus accentuées et bientôt exagérées par certaines circonstances, impliquaient le mépris de la spéculation et de la science pure, et elles contribuèrent puissamment à la naissance et au succès du scepticisme pyrrhonien.
Le Pyrrhonisme ayant paru immédiatement après Aristote, il est intéressant de rechercher dans les écrits de ce philosophe où en étaient, dans la seconde moitié du rv* siècle, d'un côté le dogmatisme philosophique, de Tautre les semences de scepticisme depuis si longtemps déposées au sein de la société hellénique.
Aristote, héritier de Socrate et de Platon, est plus dogmatique à la fois et moins enthousiaste que l'un et Tautre, plus spéculatif que tous les deux et surtout plus attaché à la science positive. Son vaste savoir est puisé à toutes les sources : l'expérience et le raisonnement, la réflexion personnelle et l'histoire de ses devanciers lui ont fourni des faits, des idées, des principes, et son génie organisateur a coordonné le tout en un système qui est véritablement l'encyclopédie de la science et de la philosophie grecque de ce temps-là. Pour nous borner à ce qui rentrejdans notre sujets nous avons à noter trois choses dans la philosophie d'Aristote : 1* sa critique des anciens philosophes; 2* la nature* et le caractère propre de son dogmatisme ; 3° la discussion à laquelle il a soumis, non pas le scepticisme, mais les thèses sceptiques accréditées autour de lui.
Il est impossible d'omettre dans Aristote l'historien de la philosophie : car il est le premier qui ait considéré expressément la revue critique des opinions des anciens comme une indispensable préparation à ses recherches. « Par là, dit-il, on pourra découvrir ce qu'on aura omis, ou l'on prendra plus de confiance dans les résultats entrevus. » La religion et les mythes eux-mêmes y peuvent servir, et il en donne
un exemple remarquable au chapitre VIII du douzième livre de la Métaphysique^ où il s'exprime ainsi : «Une tradition antique transmise sous la forme de la fable nous apprend que les astres sont des dieux et que le divin embrasse toute la nature. Tout le reste, la forme humaine ou les formes d'animaux qui leur sont attribuées, et mille autres inventions de cette sorte, tout cela est bon pour le vulgaire. Dans cette tradition altérée, dans ce débris des arts et de la philosophie d'autrefois, le fond seul est vrai : toutes les essences premières sont des dieux. Sous ces réserves, nous acceptons les opinions et la tradition des premiers âges. » La même intention dogmatique préside chez Aristote à l'examen des doctrines philosophiques : partout il s'applique à faire le discernement du vrai et du faux. Chose remarquable et qui donne la mesure des progrès du dogmatisme depuis le déclin de la sophistique, les anciens philosophes, Anaxagore en tête, sont tous réhabilités comme chercheurs sérieux et comme ayant au moins entrevu une partie de la vérité. Les sophistes sont mis de côté. Socrate au contraire, est loué d'avoir le premier dégagé l'idée de la science et enseigné l'usage philosophique de rinduction et de la définition, qu'il a eu seulement le tort d'appliquer exclusivement à l'étude de la morale (1). Quant à Platon, après avoir ingénieusement expliqué le développement de sa pensée sous la triple influence de Cratyle, de Socrate et des Pytagoriciens, Aristote dirige contre lui et contre les philosophes de l'Académie une polémique très-vive,
(1) Métaphysique^ liv. I, ch. vi, iniu
presque acrimonieuse, et qui n'est pas toujours exempte d'injustice, mais où perce le désir d'élever toujours plus haut le dogmatisme philosophique. La dialectique platonicienne aspire à la] connaissance de l'être ; elle est donc, à ses yeux, très-supérieure à la sophistique qui se paye volontairement d'équivoques; mais elle ne saurait atteindre que la vraisemblance et la probabilité : car elle questionne, elle discute, elle suppose, elle ne démontre pas. « Or celui qui n'a que des opinions, si on le compare à celui qui sait, est par rapport à la vérité dans un état de maladie (1). »
Un savant jésuite, défenseur attardé de la scolastique, le Père Rapin, dans sa Comparaison de Platon et cCArîstote, fait à ce dernier philosophe un mérite singulier de ce qu'il accompagne toujours d'un peut-être l'expression de sa pensée personnelle. Cette modestie lui paraît admirable, et elle Test en effet; mais c'est d'abord à Socrate et à Platon qu'il en faut faire honneur; ce sont eux qui ont légué à Aristote c^s habitudes de langage. Ce philosophe a d'ailleurs une incontestable modération de jugement; mais au fond jamais homme ne fut moins disposé à douter de luimême et de ses doctrines. Il a plus que personne la prétention de démontrer et de savoir ; il parle au nom de la science et il enseigne" Javec autorité, témoin le mot fameux dont la scolastique abusa si fort : Ae? mv Tsustv TÔv fxav0âvouTa, pour apprendre il faut croire. Voici du reste les principaux articles du credo aristotélique.
(1) iWe?., liv, IV, ch.iv, sub fin.
Il y a des principes et des causes, et c'est l'objet de la science d'expliquer par là tout le reste. Les causes secondes supposent d'autres causes, mais non pas à l'infini : il faut s'arrêter, et il y a des premiers principes et des causes premières qui soiit l'objet de la philosophie. La science et la philosophie procèdent par l'induction, la définition, la division et la démonstration ; ce qui est démontré est éternellement vrai, ôîkuBèç tiç mL Tous les êtres de la nature sont en mouvement : chacun change et se meut pour devenir en acte ce qu'il est en puissance. L'homme, résumé de la nature, est aussi puissance et acte, matière et forme, corps et âme. L'âme est douée de vie, de sentiment, d'appétit et de conilaissance ; par la raison et par la pensée elle participe de l'acte pur et de la perfection divine. Dieu, ou le premier moteur, est en effet le premier intelligible et le premier désirable : il est la pensée de la pensée et le souverain bien du monde. Tout aspire à ce bien suprême, et le meilleur est à la fin.
Pour^ Aristote, rien de tout cela n'admet l'ombre d'un doute; ce dogmatisme élevé et confiant exclut absolument le scepticisme. Mais il n'en est pas de même autour de lui, et ses écrits en donnent la preuve.
La sophistique est discréditée et semble morte : Socrate l'a vaincue ; Platon en a triomphé ; Aristote la juge de haut et la bannit de la science comme un exercice frivole de l'esprit, s'appliquant à l'apparence, à l'accident, au hasard, au non-être; et cependant, malgré tout son mépris, il en tient compte , il lui fait une place : on sent qu'elle n'est pas extirpée, mais
qu'elle a toujours sa raison d'être dans les habitudes sociales de ces Athéniens, avides de discours, amateurs de subtilités, curieux de nouveautés et de paradoxes.
Il y a encore d'autres paradoxes, d'autres jeux d'esprit que ceux des sophistes, témoin l'école de Mégare, où la dialectique, ou plutôt la dispute, est tellement en honneur, qu'elle porte le nom d'école éristique, o£ tpKTTiTtoL Les dialecticiens de Mégare et surtout Eubulide, contemporain et adversaire déclaré d'Aristote, avaient imaginé/ un certain nombre de sophismes, tels que l'Electre, le Voilé, le Cornu, etc. Ils avaient mis en avant certaines thèses qu'Aristote prend la peine de réfuter, notamment celle-ci : « Il n'y a point de puissance sans acte : l'art de bâtir, par exemple, n'existe comme art et comme faculté que chez celui qui bâtit en effet. » A de telles propositions,. Aristote oppose à la fois le raisonnement et l'expérience. « S'il n'y a pas de puissance sans acte, dit-il , il faut nier que celui qui se tient debout ait la puissance de s'asseoir et réciproquement. Dira-t-on que l'architecte le plus habile, s'il ne construit pas actuellement, ne pourra jamais construire ; et, s'il est vrai que dans le sommeil nous cessons momentanément de voir et de sentir, en doit-on conclure que nous ayons perdu pour cela la vue et la sensibilité ? A ce compte, comment expliquer le retour du sentiment et de la vision? »
Mais voici qui paraît plus sérieux : Le principe de contradiction, si habilement employé par Zenon d'Élée, puis par Socrate et Platon, et sur lequel Aristote appuie sa théorie du syllogisme et de la démonstration, le principe de contradiction n'a pas été en vain ébranlé par les sophistes qui prétendaient que tout est
vrai et que tout est faux. Il est maintenant battu en brèche par Antisthène et par son école. Les cyniques soutenaient, paraît -iL que les contraires peuvent coexister dans la réalité et dans la pensée, et qu'il est impossible d'établir une contradiction absolue entre le oui et le noUj mais seulement des degrés et des nuances intermédiaires. Il paraît aussi que d'autres avaient essayé de démontrer contre Anthistène le principe de contradiction. Aristote combat tour à tour ceux qui contestent cet axiome et ceux qui croient pouvoir le démontrer. En fait, dit-il, il n'y a point de milieu entre l'affirmation et la négation d'une même chose, et il est nécessaire que, l'une étant vraie, l'autre soit fausse et réciproquement. C'est là une vérité première, le principe certain par excellence ; il est même absurde d'en chercher la preuve : car on ne saurait tout prouver, et la démonstration suppose l'indémontrable. On peut seulement réfuter ceux qui, tout en contestant le principe de contradiction, attachent encore un sens à leurs paroles. Il serait certainement inutile et même ridicule de répondre à des gens qui parleraient sans rien dire : en quoi diflfèrent-ils des plantes ? Mais celui qui accorde que les paroles ont un sens, accorde du même coup qu'il y a quelque chose de vrai absolument, ce qui exclut le contraire. Pour nier le principe de contradiction, il faut soutenir que tout est accident, qu'il n'y a rien d'absolu, point de substance, ni d'essence, point de cause ni de principe, mais une série infinie d'accidents, ce qui est absurde. Il n'est pas moins absurde de supposer des intermédiaires entre le oui et le non : là aussi il faut s'arrêter; sinon, tout est vrai et rien n'est vrai; les discours, le raisonnement, l'action sont dénués de sens et impossibles. Admet-on seulement
du plus et du moins : il suffit, le vrai existe, et nous voilà débarrassés de cette doctrine effrontée qui condamnait la pensée à n'avoir point d'objet déterminé (1). La même chose ne pouvant être en acte les contraires, on ne saurait non plus affirmer et nier en même temps la même chose entendue de la même manière et dans le même sens. Voilàle principe premier, fixe et inébranlable, sur lequel reposent la ^démonstration et la science.
Aristote, en maint endroit de ses écrits (2), réfute la thèse sceptique que les sens nous trompent. Le préjugé auquel il s'attaque date de loin : les Éléates de Xénophane à Empédocle, les Ioniens d'Anaxagore à Démocrite, accusaient les sens d'erreur, alléguant tour à tour les changements- des objets extérieurs, ceux du sujet qui les perçoit et les prétendues contradictions des sens, soit entre eux, soit avec la raison. Ces objections tant de fois reproduites contre les facultés par lesquelles nous connaissons les phénomènes sensibles ne troublent en rien la foi scientifique du stagyrite. Que lui importent les perpétuelles métamorphoses du monde visible ? La science, suivant lui comme suivant Socrate et Platon, ne porte point sur les choses particulières et soumises au changement : elle a pour objet l'universel et l'immuable. Quant aux variations du sujet et à la diversité de ses impressions, il n'y a pas lieu de s'en étonner : les relations et les apparences changent nécessairement avec les circonstances dont elles dépendent; si donc la sensation, chose essentiellement relative, n'est pas toujours et partout la
(4) Métaphysiqvie, liv. IV, ch. iv.
(2) Voir notre Psychologie d* Aristote^ ch. xiv, p. 130 et suiv.
même, cela ne constitue pas une contradiction. En effet, tout ce qui paraît est vrai, mais pour celui à qui il paraît, quand, où et comme il lui paraît, autrement les contraires seraient vrais à la fois. Pour détruire l'argument tiré du sommeil et des songes, et de ce qu'on peut supposer que celui qui croit voir ou entendre est peut-être le jouet d'un rêve, Aristote en appelle simplement à l'expérience par laquelle chacun est assuré de ne pas rêver, alors qu'il se sent parfaitement éveillé et dans son bon sens. Reid lui-même n'a pas mieux parlé sur ce sujet. Il n'a pas eu non plus à inventer la célèbre distinction des perceptions primitives ou actuelles que donne avec certitude chacun de nos sens et des perceptions acquises ou antérieures que nous associons arbitrairement ou par habitude à la perception actuelle. Aristote avait fait la même remarque en d'autres termes, en disant que chaque sens est juge de ses objets propres et qu'il ne s'y trompe jamais au moment où il s'y applique en eff'et, et que les prétendues erreurs des sens ne portent que sur les qualités des corps connues par accident ou en apparence (1). Il ajoutait à cela certaines théories particulières et plus ou moins contestables, comme, par exemple , que dans la perception sehsible, ce n'est pas le semblable qui connaît son semblable, mais que ce qui connaît devient semblable à ce qui est connu, et réciproquement (il s'agit bien entendu, non des sens, mais de leurs organes); ou bien encore que les facultés inférieures sont redressées par les facultés supérieures, le toucher par la vue, les sens particuliers par le sens commun, celui-ci par le raisonnement, ce dernier
(1) Cf. Ch. Waddington, De Vâme humaine^ ch. ui, p. 240.
enfin par la raison qui, en acte, est identique à l'être, aux principes, à l'essence, à l'acte pur et parfait.
Voilà comment Aristote discute les négations ou les doutes émis jusque-là sur la légitimité de nos faculiés de connaître. Le soin même qu'il y apporte atteste que ces doutes et ces négations avaient fait du chemin depuis Socrate, et l'on comprend que, lorsque l'esprit de doute se montra de nouveau, ce fut avec plus de sérieux et de profondeur. Or le dogmatisme d'A'ristote, le plus fort sinon le plus élevé que l'antiquité ait produit, fut aussi le dernier avant l'apparition du Pyrrhonisme.