INTRODUCTION
inconnues et inabordables : tant fut grande la terreur qu'inspira la piraterie des Tyrrhénicns ou Étrusques (6).
Les voyages d'un Chalcidien , Théoclès, entrepris vers la Sicile, furent considérés comme une découverte. Il eut beaucoup de peine à décider les autres de le suivre. Cette découverte eut lieu 780 ans avant 1ère chrétienne. Les colonies ioniennes florissaient déjà et comptaient quatre siècles d'existence. Cette découverte , est une époque remarquable , car depuis ce temps-là les Grecs de toute part cheminaient vers l'Italie et la Sicile ; protégés par la puissance de Corinthe , ils y établissaient une multitude de colonies (7). La piraterie des Étrusques ne les effrayait plus.
Cent quarante ans après les voyages de Théociès, d'autres voyageurs communiquèrent à leurs compatriotes, les autres découvertes. Un Crétois , Corobios , négociant en pourpre , se souvenant qu'il avait été autrefois emporté par les vents sur les côtes de la Libye , indiqua ce chemin , dans l'année 639 avant l'ère chrétienne , à ceux qui devaient fonder Cyrène. Dans cette entreprise , délaissé sur une île , il fut ravitaillé par un autre négociant Coléos , Samien , qui avait été poussé par le vent vers cette même île. Coléos voulait aller en Egypte , mais entraîné par les vents contraires il fut porté avec toute la pompe divine vers l'Occident jusqu'aux colonnes d'Hercule et jusqu'à Tartessos, dont l'Océan baignait les rives (8) : cette découverte était d'une importance incalculable. Les Ioniens y trouvèrent un commerce très-animé ; ils y virent les habitants du Nord apporter leurs produits auxTartessiens et aux Phœniciens, qui y commerçaient. Entre les objets de trafic , on y avait l'étain. Les notions vagues sur les côtes du Nord et l'existence des îles d'où venait l'étain se répandaient chez les Grecs (9).
(6) Homeric. hymn. latrones 7 j Ej>hor. ap. SUab Yl , pag.. V., p. j id. ap. Scymn. 1>.-j38, 289, Justin XX.
(7) Thucyd. VI, 3, Ephor. ap. Strab. VI , pag. et ap. Scymn. 372.
(8) 0U» xt/jur* xp t( */* m '» Hérodole IV, i45, i5o, i5a.
(9) L'étain était connu du temps d'Homère (Ilias XVIII , psg. j; 4 , 565). Les Phœniciens furent les fournisseurs de ce métal. Midacritès fut le premier des Grecs , qui apporta ce métal dans son pays (Pliu. VII, 5?) J peut-être fut-il le premier qui alla le chercher dans quelque entrepôt phœnicien. — Le succin ou l'ambre jaune , à l'opinion des écrivains les plus studieux , a été nomme pour la première fois par Eschylèsvers 494 (^ ,in - xxx » »»)• Le seul Hygin, fabula ib4, » cru le roir dans un chant sur Phactun, attribué à Hésiod.
MARSEILLE. 15 Les Samiens ne négligèrent point de profiter de l'importante découverte de Coléos. Ils coururent tout le long de la mer interne pour y nouer des relations commerciales. Les autres Ioniens les suivirent , et particulièrement les Phocéens. La découverte de la mer Adriatique , de l'Étrurie , de l'Ibérie et de Tartessos , leur fut attribuée ( i o) , car en côtoyant l'Europe , ils arrivèrent dans l'Océan jusqu'à Tartessos. A Tartessos régnait alors un roi , nommé Arganthonios (1 1) , il aimait les Grecs et surtout les Phocéens.
Les Ioniens fréquentant le point le plus reculé de l'Occident , s'occupèrent en même temps , d'établir des colonies au-delà de Sicile : Monœcos sur les rives des Liguriens ; Héméroscopion sur celles des Ibères (12) ; Cybos sur celles des Libyens entremêlés de Phœniciens, qui habitaient dans leur pays (i3j. Les Phocéens donnèrent aussi origine à une colonie. Sous le commandement de Protis ou d'Euxène, ils descendirent sur les côtes des Salyens- Liguriens , qui les reçurent hostilement. Alors les Phocéens s'allièrent avec Nannus , chef des Gaulois-Segobrigiens. Nannus donna sa fille , nommée par les Grecs Aristoxène , en mariage à Protis, et les Phocéens fondèrent la ville de Marseille (i4). Cette fondation eut lieu 600 ans avant l'ère chrétienne. Phocée comptait alors 53o ans d'existence ( 1 5). Après avoir signalé l'origine de Marseille , patrie de Pythéas , nous allons voir la position dans laquelle elle se trouva.
Malgré toute l'étendue et toute la perfection de la navigation ionienne , les Grecs avouaient , que, depuis des siècles , les Phœniciens étaient beaucoup plus exercés dans la marine. Ils savaient se diriger sur la petite Ourse , qui est moins brillante , mais d'un meilleur usage pour la navigation ; les Grecs se servaient seulement d'Hélice , ou de la grande Ourse, plus brillante
(10) Hérodote J, i63.
(11) Depuis 629, jusqu'à 54g,
(12) Hecat. Milct. Europe? periegesis ap. Steph. Byx; Avieni ora marit. 4;3; Strab. 111, pag. 1S9.
(13) Hecat. Milet. ap. Steph. Byi. voc KvC«j.
(1 4) lUrfoxi'a , Massilia.
(15) Aristot. de Massil. polit, ap. Atben. XIII, 5, et ap. Harpocrat. Toce M**- <r<tx<'a;Timteus ap.Scjmn. 2i3; Litius V,34;Tr«g. Pomp. ap, Justin. XX,5, XLIIF, 3, 7; Plularcb. in Solone 2; Solinus II, 5a.
et plus facile à reconnaître. Les pilotes phœnieiens étaient familiarisés avec la mer jusqu'à tel point qu'ils traversaient toutes les hauteurs des eaux , sans que la vue du continent leur fût nécessaire , ils se dirigeaient en contemplant les astres. Les Grecs se tenaient ordinairement à la terre dont ils suivaient les côtes. Les Grecs savaient bien , que les Phocéens fréquentaient des mers qui leur étaient inconnues. Lorsqu'ils parcouraient les parages au-delà de Sicile, ils y voyaient les nombreux navires des Étrusques et des Phœnieiens , qui croisaient pour le commerce et la piraterie (16); ils y trouvaient grand nombre de leurs marchés et entrepôts , lunotU. et de leurs colonies , en Libye, en Ibérie et sur les îles ; ils trouvaient des Phœnieiens domiciliés dans le pays d'Arganthonios. Les Grecs tout en s'établissant sur la côte de l'Europe , se plaçaient en face des Phœnieiens de l'Afrique , et s'entremêlaient avec eux sur différens points ; se mettaient en contact avec leur commerce , leurs spéculations et leurs exploitations.
La piraterie n'empêchait plus les voyageurs et les négocians grecs, de tirer tout l'avantage des découvertes, et les géographes plus rapprochés de cette époque , ou ceux des logographes, qui se sont occupés de la description de la terre , furent à même de composer des récits très-détaillés sur les rivages de la Méditerranée, jusqu'au-delà du détroit d'Hercule. Ils y nommaient les indigènes et les colonies des Phœnieiens , des Étrusques et des Hellènes de différentes races. Les Hellènes ne se plaignaient d'aucune entrave : la navigation était libre , ils étaient admis aussi franchement sur les marchés asiatiques de la Phœnicie propre , que sur ceux de ses colonies à l'Occident. Les nombreuses villes, colonies et entrepôts des Phœnieiens , composaient une unité , dans laquelle la cité Tzor , ou Tyr avait la suprématie. Elle coucha sa main sur les mers, domina sur la Libye et l'Ibérie, repoussa les attaques réitérées des potentats du continent , et fit trembler les rois. Mais sa grandeur et sa puissance, ne résistèrent plus à la force majeure des Chaldéens , qui déployèrent leurs tentes à Babylone. Elle succomba en 585. La cité antique fut rasée, les Tyriens se réfugièrent en partie sur une île voisin© ,
(16) K.*lk An**?»/*» ■ l{*ir*pl**. Sur les relation! commerciales des Pliœnici'-ns t\ des Rarthaginoia avec les Grecs, j'ai publié un ouvrage particulier, imprimé to polonais à Varsovie, 1814.
MARSEILLE. 17 où ils bâtirent une autre ville du même nom , et ils allèrent en partie peupler leurs colonies lointaines. Mais la ville de Tyr , transférée et reconstruite sur l'île, tout en conservant ses anciens droits sur ses colonies et le titre de sa suprématie, se rangea sous le joug de Babylone et de Nabuchodonozor : ainsi Tyr et toutes les villes phœniciennes, entrèrent sous la domination étrangère ; le roi de Babylone , conquit la Libye et l'ibérie, et y envoya ses ordres (17). Cette catastrophe arriva, selon toute probabilité, quinze ans après la fondation de Marseille.
Mais quarante ans ne s'étaient pas écoulés depuis la fondation de Marseille, que la mère-patrie fut aussi atteinte par l'aggression étrangère. Phocée fut attaquée par Crœsus, roi de Lydie. Arganthonios, toujours ami des Phocéens , touché de leur danger, leur donnait des secours en argent pour élever leurs murailles , et les invitait de se réfugier dans ses états, en cas de désastre (18). Ils ne tardèrent pas à essuyer des revers , et lorsque la résistance devint impossible, ils se soumirent au roi de Lydie, excepté ceux des mécontents , qui préférèrent s'émigrer de leur patrie, plutôt que de subir le joug. Us partirent vers l'Occident et y fondèrent «n 565, une ville dans la Corse. Elle fut nommée Alalia (19).
Le joug de Crœsus ne fut que le prélude des malheurs plus déplorables qui devaient tomber sur les Ioniens et tous les Hellènes de l'Asie. Huit ans après , Cyrus roi des Perses , après avoir renversé le royaume de Lydie , somma les républiques ioniennes de se soumettre. Cet événement occasiona aux Phocéens en 554, des désastres plus terribles encore : car ils résistaient plus opiniâtrement et ils aimaient mieux quitter à jamais leurs foyers asservis , que de devenir esclaves des barbares. Peu de monde resta dans la ville ruinée, déchue et déserte ; la niasse de la population, s'embarqua sur sa flotte nombreuse, et alla en Corse, rejoindre ses frères d' Alalia. Arganthonios survécut encore quelques années à ces désastres , sans avoir la satisfaction d'attirer les Phocéens fugitifs chez lui (20).
(17) Scriptores punici; Philostrat. Megaathenes et alii ap. Jo*epb. antiq. X, 1 1 ; contra Apion. I, pag.
(18) Herodol. I, i53.
(ro) Hcrodot. I, i65, Diod. Sicnl. V, i3.
(20) Il mourut en 5 jf).
Les deux colonies phocéennes, Marseille et Alalia, tout jeunes encore gagnaient infiniment en puissance , par la chute de leur mère patrie. Le génie et la force des Phocéens , ébranlés dans leurs fondements sur leur ancien terrain, se transportaient en Occident et y fesaient ombrage aux Phœniciens et aux Étrusques.
Gomme la Lydie et les Ioniens , avec les autres peuples de l'Asie passèrent sous le joug des Perses, de même les Chaldéens succombèrent et en 5a8,Cabylone et la Phœnicie furent conquises par les Perses. Toutes les villes phœniciennes et leurs colonies en Lybie et en Ibérie devaient servir les rois des Perses.
Au nombre des villes coloniales des Phœniciens, il s en trouvait une bien antique et favorisée par des circonstances particulières. Elle portait le nom de la cité qui autrefois lui donna la première naissance; elle se nommait Tzor. Mais pour la distinguer de l'ancienne Tyr , elle était aussi appelée Nouvelle-Ville , Karthagc , et le nom de Karthage prévalut. Renforcée par l'arrivée de nouveaux émigrés tyriens , elle pensa bientôt devoir se soustraire à sa dépendance , à l'empire du continent et se débarrasser de tous les commerçans et navigateurs sur les mers au-delà de la Sicile, étendre ses conquêtes et détruire toute marine étrangère. Karthage inventa une politique mercantile et la suivit , elle seule dans l'antiquité.
Les avantages et les victoires remportées par Maleus chef des Karthaginois, dévoilèrent bientôt aux Grecs leur tendance atroce. Karthage réunit, toutes les forces des Phœniciens et des Étrusques ses alliés , et attaqua les Phocéens. De part et d'autre , on comptait 60 vaisseaux et la bataille eut lieu en 536 sur la mer Sarde. L'invincible Maleus fut vaincu et les flottes des deux nations coalisées , détruites. Mais c'était une victoire cadméenne , à l'expression des Grecs, qui tournait au désavantage des vainqueurs. Cette action leur fut désastreuse , ils perdirent 4° vaisseaux coulés à fond , le reste fut endommagé. Les vaincus se rétablirent bientôt de leur échec, et les Phocéens affaiblis, sans moyens de rrparer leur perte , ne purent plus tenir tête sur ce point. Ils abandonnèrent en 535 Alalia. Une partie alla s'établir à Marseille , une autre se réfugia chez les Rcgiens , puis elle bâtit dans le pays des Oenotriens , une ville paisible et refuge
MARSEILLE. 19 de» sciences , Éléa ou Velia (ai). Alalia fut détruite par les Étrusques qui s emparèrent de la Corse et y bâtirent une ville , portant le nom de leur victoire (22). Karthage trouva un autre chef qui surpassa le précédent. Magon fut le fondateur de l'empire karthaginois (a3;. Les Phocéens se retirèrent pour toujours des mers au-delà de la Sicile.
Dix-huit ans après la chute de leur république asiate , les Phocéens d'Occident disparurent définitivement des annales du monde , il ne reparut que le phocéen Dionysios corsaire , qui trente ans plus tard , s'établit en Sicile , et exerça une piraterie patriotique ; détruisant les navires des Étrusques et des Karthaginois , il incommoda et fatigua leur navigation et leur trafic (24).
Les Karthaginois savaient tirer l'avantage de chaque circonstance. Ils concluaient des traités avec différens peuples , par lesquels ils déterminaient leur navigation et leur commerce dans des limites étroites (25). Us veillaient particulièrement sur les Grecs. Ils chassèrent de l'Afrique le lacédémonien Doryéos , qui voulut s'y établir près de la rivière Cinyps ,1e poursuivant jusqu'en Sicile où il périt en 609 ( 26 ).Son frère Léonidas (qui depuis termina son héroïque carrière dans l affaire des Thermopyles) fut envoyé en 602 , en Sicile, pour venger sa mort et l'outrage de Lacédémone, sansavoirde grands succès (27). Gélon, tyran de Syracuses , voyant les progrès de Karthage , proposa aux Grecs de lui donner des secours afin de combattre leur ennemi commun ; il promettait , de délivrer le commerce et les entrepôts, ce qui devait être d'un grand avantage pour les Grecs (a8j. Mais la méfiance et la répugnance des républicains pour les tyrans, dédaignèrent son intervention. Les Grecs combat-
(21) KaJ/uu* 7ï( T$*n1wn <p *»«<»< ou 7 1 iyiriJo, Herodot. I, 166, iG^^Thucyd. I, l3. — Translata in Sardiniam bello , amissa majore exercitus parte, gravi prcelio Ticti «unt (à Phoceensibus ) Trog. Pomp. proleg. XVIII, et «p. Just. XVIll , 7; Diodor. Si ail. V, i5j Strab. VI, pag. 262$ Pausan. X, pag. 669, 586.
(98.) Tï> ft Ni'«ai«r \x),vaut Tupp,»»î d«fc*T7Mp«7râi7ff, Diod. Sicul. V, i3.
(a3) Imperium Poenorom, Trog. ap. Justin. XVIII, 7, XIX, 1.
(24) Herodot. VI, 17.
(j5) Focdus a. 509, ap. Polyb. III, ao; Àristot. polit. III, 6.
(26) Herodot. V, 42, 60.
(27) Herodot. Y, 41, Trog ap. Justin. XIX.
(28) 'Tn*1tito>1*t1t rk .'(ixjrîpi* *uuMw.»»p»5i , Hrmdol. VU, lâ8.
taient les Karthaginois, repoussaient leurs aggressions particulièrement, sans pouvoir terrasser leur monstrueuse politique. Les mers au-delà de la Sicile, autrefois accessibles et connues aux Hellènes , leur furent depuis fermées ; les relations rares et infiniment difficiles, devenaient souvent impraticables. Dans toute la Grèce et dans les villes coloniales qui l'entouraient il n'y avait personne qui eût vu l'Océan ; les dieux interdirent aux mortels d'y aller (29). Les géographes et les écrivains de cette époque , offrent à peine quelques faibles notions sur cette partie du monde.
Il était réservé à Marseille d'en conserver la connaissance et d'y tenir tête à ceux qui s'arrogeaient injustement l'empire des mers (3o).
Darius roi de Perse, en 802 , munit de privilèges l'ancienne ville de Tyr et envoya en 489 ses ordres àKarthage, en lui prescrivant le rite du culte et demandant un contingent pour la guerre qu'il entreprenait contre les Grecs. Les Karthaginois remplirent ses ordres concernant leur religion, et refusèrent de prendre part à cette guerre, prétextant qu'ils étaient inquiétés par les Libyens (3i). Ils croyaient certainement la puissance de Darius suffisante pour écraser les Grecs. Voyant leur résistance, ils acceptèrent plus facilement les propositions de Xerxès et entrèrent dans son alliance en 483 pour exterminer leur ennemi déclaré. Lorsqu' Athènes remportait des victoires décisives sur les Perses et délivrait la Grèce de leur joug, Syracuses , Cyrène et Marseille à l'Occident, "chacune séparément, firent face aux Karthaginois et aux Étrusques.
Dans cette lutte gigantesque et prolongée , Marseille n'avait d'alliés que certaines peuplades gauloises et les Ibériens. Elle combattait sur le continent avec les Liguriens et sur la mer avec les Etrusques et les Karthaginois. Ceux-ci, furent les premiers aggresseurs par la prise de quelques navires de pécheurs massiliens. Marseille ne put préserver de la destruction un grand nombre de villes et d'entrepôts , surtout ceux de Libye et d'Ibérie , qui étaient plus éloignés : mais elle protégea et sauva
(29) Herodot. III, n5; Pindar olymp. III, 79.
(30) Strab. IV, p. 180.
(31) Trog. ap. Justin. XIX, i; Herodot. III, 18.
MARSEILLE. 21 les plus rapprochés. Elle remporta des victoires navales contre les deux puissances maritimes et leur prescrivit à plusieurs reprises les conditions de paix (32).
Sur ces entrefaites, Gélon, tyran de Syracuse, secourant en 476 la ville de Cumé, eut le bonheur de détruire les flottes et la marine Etrusque, qui ne se releva plus. Depuis cette époque , la marine Etrusque disparut de l'histoire et ne troubla plus les Massiliens ; les Grecs , sous la conduite de Faylos et d'Apelles , pillèrent en 455 les îles Etrusques, et le littoral de la Tyrrhénie , sans rencontrer de résistance; les Karthaginois, en 45o s'emparèrent de la Corse et privèrent les Etrusques de cette possession importante (33); les autres îles des Etrusques, furent dépeuplées et restèrent désertes (34). Karthage vaincue, triompha ; mais fatiguée de ses combats désastreux avec les Massiliens , elle cessa de leur faire la guerre et n'inquiéta plus leur commerce.
Marseille , située dans un lieu éloigné et peu fréquenté des autres Hellènes, ayant fini henorablement sa lutte avec les Karthaginois , étendit sa suprématie fraternelle sur des villes qui restaient encore debout sur le rivage de l'Ibérie , de la Celtique et de la Ligurie. Elle y multiplia ses entrepôts et établit ses colonies sur les ruines des anciennes villes (35) ; elle arrangea et termina ses différents avec les Gaulois vers 388 , et sut depuis conserver leur amitié. Sans rompre avec les Karthaginois , elle conclut une alliance perpétuelle avec Rome , et jouit de la paix et de sa liberté. Cité calme , riche , répandant la civilisation dans l'intérieur du continent , elle se fraya un chemin à travers toute la Celtique jusqu'aux Moriniens, habitant sur les bords de l'Océan vis-à-vis d'une terre immense qui s'étendait au railieu des vagues de l'Océan septentrional.
Dès les temps le plus reculés , on parlait beaucoup chez les Hellènes, des grandes connaissances des Phœniciens et des Karthaginois sur l'Océan. On disait qu'un pharao d'Egypte , le roi Nékos, envoya en 617 , des voyageurs sur les navires phœni-
(3?) Trog. ap. Justin. XLIII, 5 j Strab. IV, p. 180.
(33) Gallim. hymn. in Del. 19, conf. Flor. II, 2.
(34) Scylacis peripl. I, 169, 111, 7.
(35) Rhodé et Emporion remplacèrent les anciennes Tilles Pyréné, Hypsélé. Voyez mon mémoire sur les relations commerciales des Karthaginois avec les Grecs, SOj et mes Badania, recherches sur la géographie ancienne, IV. 3i, 3a.
22 Marseille.
riens pour faire le tour de l'Afrique (36). Ln mage persan fesait parade devant Gélon de Syracuses, d'avoir suivi le même tour vers 470 (37); on savait que le vaisseau phœnicien, servait en 470 au persan Sataspes, pour côtoyer la Libye (38). Enfin la nouvelle circula parmi les Grecs, queKarthage au fait de sa grandeur , avait envoyé deux expéditions à la recherche sur 1 Océan : Himilcon suivait les bords de l'Europe vers le Nord ; Hannonceux de la Libye vers le Sud (3q). On parlait de différentes îles connues des Karthaginois , des îles qui fournissaient letain (4o) ; et des iles récemment découvertes (4 1 ). On lisait les ouvrages des Karthaginois (42) ; on y trouvait le voyage de Hannon, qui était cité et répété par les écrivains grecs (43). Dans le voyage de Himilcon , on avait des descriptions qui semblaient être extraordinaires ; on y voyait les difficultés d'une navigation qui dura quatre mois dans l'immense golfe de OEstryranie , et les découvertes des i\es deYét&in (Cassite'rides) appelées par les Karthaginois OEstrymnides , comme ils appelaient tout le sombre et obscur Occident. Dans le même voyage , on trouvait les relations d'une île sainte qu'habitaient les Hibernes , et d'une autre qui portait le nom d'Albion (44)- Ces narrations des voyageurs karthaginois, répandaient des notions obscures, vagues, incompréhensibles , qui se mêlaient à des fables anciennes.
(36) Hcrodot. IV,
(37) Heraclidea ponticua ap. Poaid. Voyez Strab. pag. 98. (28) Herodol. IV, 43.
(39) Vert Tan ^5o , et Hanno Carlhagiaia potentia florenle, circumveclua à Gadibua ad finero Arabise , navigationem eam prodidit acripto : aicut ad extera Europas nosoenda, roiaaua eodem tempore Himilco. Plin. II, 67.
(40) KatreHipltif, Herodot. III, Il5.
( ji) Plato in Tina. etCrit.; Aristot. mirab. auac. p... ; Plin. II , 9a ; Diod. Sic.
(4^) Aristot. polit., II, 5.
(43) Ariatot. meteor. I, i3, mirab. auac. p.. ; Palaephat. 3a;Scyl. peripl. III, 5, Ephor. ap. Sleph. Byz. roce Kapixt» 7ti'^«t , etc.
(44) Himilco ap. Avien. ora marit. 90-116, i55, 1 74 -1 77 > com P»rez Ariatot. mirab auacult. pag. Diod. Sicul. V, 10, 20 ; eiV Atlantide de Plato in Timœo et Critia; Plin. II, 9a. — 11 eat remarquable que Bochart géogr. aacra I, 39, ait négligé d'indiquer l'étymologie orieutale d'OEatryranie : obstr-ymm HTIDD ahscondit se, occultacù, *Oî*populus , c'èat-à dire lea peuplea inconnua, obscura Ou bien en ae aervant de la forme phoenicienne, *m^353J grex, divttice, "CD * mare, cccidcns, meridies, e'eet-à-dire, le riche Océan, TOuett opulent.
MARSEILLE. 25 Et certes, les contes des poètes sur les êtres surnaturels et sur les phénomènes monstrueux qui étaient du goût vulgaire , n'étaient d'aucune considération ehei les voyageurs expérimentés : ils n'appréhendaient guère les îles miraculeuses qui apparaissaient , ou disparaissaient au gré de la fantaisie des écrivains ; ils n'admettaient plus ni la descente aux enfers , ni le cours circulaire du fleuve Océan : mais ils désiraient vérifier les difficultés qu'offrait la navigation sur l'immense océan, où l'on disait qu'il se trouvaitdes bas-fonds, des algues, des fongus qui obstruaient les eaux ? où les eaux remontaient et se révoltaient à la vue des mortels, qui voulaient débarquer surdes îles éloignées ; il leur importait de savoir le nombre des îles qui s'y trouvaient, de connaître la direction des rivages du continent, les nations qui y habitaient; de découvrir l'étendue et la forme de la terre habitable ; si elle s'accordait avec les hypothèses savantes ou populaires.
Du temps de Pythéas , on ne pensait plus dans la Grèce à la rondeur cerclée de la terre habitable (45). Les connaissances acquises dans l'empire persan et l'observation du ciel, donnèrent origine à d'autres idées. On présumait que la terre habitable était oblongue , ovale , entourée d'un immense océan , elle prenait peu de place sur le globe terrestre. Elle était partagée en trois ou en quatre sections. Celles-ci se rapportant aux quatre grandes nations , savoir aux Celtes , Scythes, Indiens et Ethiopiens , qui habitaient tout le confin de l'oval ; celles-là en considérant la double embouchure des deux fleuves leTanaïs et le Mil, dont l'une entre dans la mer interne , et l'autre se jette dans l'Océan. Ces fleuves à double-embouchure, divisent la terre habitable en trois îles , celle de l'Orient, appelée Asie , et les deux autres occidentales nommées Europe et Libye (46). On ne peut pas douter, que le progrès de différentes hypothèses et les conceptions variées sur la géographie que la Grèce inventait, n'aient été familières aux Massiliens , malgré tout leur isolément. Us avaient encore l'avantage de conserver la connaissance delà mer interne au-delà de la Sicile et de l'Océan ; de posséder des notions plus exactes sur Tarlessos et sur l'intérieur de la Celtique, ils
(45) Voyez les figures 1. y, de U première tnble. (4<?) \ojn table J, figures 3, 4.
étaient aussi plus à portée de connaître la valeur des voyages des Karthaginois.