PYTHÉAS VOYAGEUR
Marseille, éloignée des discordes qui déchiraient et énervaient la Grèce entière , jouissait d'une paix bien consolidée . depuis quarante ans , lorsque vers 34o , les deux voyageurs , Pythéas et Euthyménès entreprirent en même temps une excursion sur l'Océan. Pythéas alla visiter les rivages extérieurs de l'Europe ou de la Celtique ; Euthyménès côtoya ceux de la Libye ou de l'Ethiopie. Tous les deux dans le but de retrouver les connaissances des Karthaginois, et de faire des découvertes jusqu'au bout du monde. Pythéas suivit le chemin de Himilcon et le surpassa ; Euthyménès parcourut la route de Hannon et des autres • voyageurs karthaginois , qui probablement fréquentaient assez souvent les côtes occidentales de l'Afrique (47)-
L'ignorance des Grecs éleva bientôt des doutes sur le voyage de Pythéas. Non-seulement on ne voulait pas ajouter foi à sa narration , mais on la croyait une invention mensongère. Comment disait-on , un particulier , et un particulier peu riche comme Pythéas , a-t-il donc pu faire des voyages de si long cours , tant par terre que par mer (48). Contre cette objection futile , on conjecturait bien probablement que les* Massiliens , à l'imitation des Karthaginois , envoyaient leurs voyageurs à la recherche, aux frais de la république. Le voyage d'Euthyraénès qui tourna en même temps à gauche, lorsque Pythéas courut à droite, semble servir de preuve à cette conjecture. Mais fallait-il être opulent et avoir une grande fortune pour équiper un vaisseau et aller avec quelques marchandises et objets lucratifs dans les régions sauvages où l'on se passait de monnaie ? Les riches négociants de Marseille , ne cherchaient-ils pas des pilotes habiles , des hommes instruits pour diriger leurs entreprises ? Pythéas lui-même peu riche , n'était pas sans fortune et il pouvait s'associer à d'autres. Ami des études il rédigea une description du
(4;) On peut trouver quelque» notion» sur le Toyage d'Euthyménè», dansSenec. natur. quaest IV, 12; Aristot. méteor. I , i3; Àristid. orat. JEgyptiac. édit. 1604. t. III, page 5g6, 602 ; Athen. 11, 90 ; pseudo-Plut. de placit. philo». IV, Marcian. Heracl. épit. Artcrmd. pag. 96.
(48) Polyb. ap. Strab. II, pag. 104.
VOYAGEUR. 25 voyage, qu'il disait avoir fait lui-même. Au reste, toutes ces conjectures à mon avis sont superflues. Le fait est qu'un voyage a eu lieu, puisqu'il servit de sujet à sa narration, puisqu'il lui procura des renseignements, et qu'un voyageur l'a mis à exécution. La vérité ne gagne pas beaucoup par le démenti donné à Pythéas, en faveur d'un anonyme inconnu et hypothétique qui devient d'une nécessité indispensable pour remplacer le voyageur nommé. Allons plutôt reconnaître et expliquer les notions qu'a rapportées la narration de Pythéas , elles nous diront mieux, si elles sont d'une pure invention et l'œuvre du mensonge.
Pythéas de retour rédigea deux ouvrages, l'un sur V Océan, srtpi 1ov ixiunZ (49) ; l'autre une description de la terre, wtp&f (5o). Ces deux ouvrages, embrassaient ses découvertes et ses connaissances géographiques, physiques et astronomiques , car les écrivains postérieurs, en les puisant, nous ont conservé différentes idées de Pythéas sous ces rapports. De tous les deux, il ne reste que peu de fragments épars et cités par quelques auteurs, encore plusieurs sont une reproduction faite sur la parole des précédents citateurs. Adiré vrai, tous ces fragments se réduisentaux trois écrivains : Strabon , Diodore de Sicile et Pline. Le premier parle de Pythéas sur la parole de Hipparche et de Polybe; l'autre reproduit les répétitions de Timée le Tauroménien ; le troisième s'est bien servi de différentes citations des auteurs plus récents , qui peut-être n'ont parlé de Pythéas que sur la foi des auteurs leurs prédécesseurs. Ce sont les sources d'où Fon retire toutes les connaissances de Pythéas. 11 en résulte de grandes incertitudes et des difficultés pénibles , qu'il faut affronter avec autant de témérité qu'en a eue Pythéas dans son incroyable expédition. Les notions qu'offrent ces sources , sont très-isolées et détachées, elles ne tiennent à aucune suite géographique et sont placées au dehors des autres plus connues. Nous tâcherons de les rapprocher et de les rattacher au savoir de cette époque, en suivant avec les écrivains presque contemporains , le chemin que Pythéas a nécessairement parcouru , avant d'avoir dépassé la limite des connaissances vulgaires.
(49) Gcmin. elcm. astron. in Petav. urano ■ p*g. ta. \ôo) Schol. in Apoll. Rhod |\, 7 6i.
L'Ibérie et la Celtique tournées par Pylhé*as (5i).
Pytbéas , sortant du port de Marseille pour aller vers l'Occi dent , avait toujours le littoral à sa droite. On y voyait l'embouchure du Rhodanos, qui coule pendant un certain espace sous la terre (5a). Près de l'embouchure, florissaitune petite ville dépendante de Marseille, nommée Rhodanusia (53). Les écrivain» grecs de cette époque, Ephore, Theopompe et les autres, appelaient ce pays Ligystique , malgré que les Celtes ou Galates ( Gaulois), y eussent pris toute prépondérance et prévalussent sur l'ancienne population.
Puis une autre ville massilienne, Agatha (54) , était placée non loin de l'antique Narbo, autrefois capitale des sauvages Hélisyces. Peut-être que les Hélisyces nommés encore par les écrivains de cette époque , cédèrent avec les autres aux Celtes , mais Narbo résista au sort fatal des peuples liguriens (55). / Au pied des monts Pyrénées, s'élevaient deux autres villes massiliennes, remarquables par leur position et par leur importance: Rhodé et Emporion (56,.
Ici commence l'Ibérie, qui a été l'objet des descriptions d'Ephore, de Philiste , de Herodore, de Theopompe. Leurs fragments sont d'accord et donnent cette faible connaissance que les Grecs pouvaient relater. Plusieurs d'entre eux croyaient que l'Ibérie fesait partie de la Ligye , ou spacieuse Ligurie (Ô7). On y voyait les villes anciennes, qui résistèrent aux calamités , Barcino et Tarraco, dont le port offre un bon asyle aux marins (58). Les Bebryces occupaient toujours un grand canton, par lequel la rivière Iber, se jette dans la mer (59).
(5i) Yoyex planche I, n° 7, pl. II, n» 1 pl. III. (5a) Aristot. meteor. 1,1 3.
(53) Ephor. ap. Scymn. ao3, ai5.
(54) Agdca.
(55) On a contesté à tort l'ancienneté de Narbonne. Voyn antiqnissimi scriptores apud Atieni ora marit. 58o; Hecataei miletensis Enroyae periegesis ap. Steph. Byx ; HerodoL Y II, i63.
(56) Ephor. ap. Scymn. ao3, ai5 ; Scylacii peripl. 1,4- — Aujourd'hui, Roses et Ampurias.
(5^) Eratosthénès ap. Slrab. II, pag. 92, 108.
(58) Eratosthénès le dit; il adopta en particulier les relations de Pylhéas aur l'Ibérie, Strab. III, pagi» i r u). — Aujourd'hui , Barcelone et Tarragnnc. (39) Scymn. Ephor. Avien. Scylac. peripl. I, 2.