‹ Qeuvres de George SandChapitre 10 sur 24 · II · texte numérisé non relu

II

teuse et moins lourde que la herse de fer. C'était une série de pieux mobiles indépendants les uns des autres, et manœuvrant, d'ailleurs, comme la herse, dans l'arcade de la tour portière. Le mécanisme élémentaire de la sarrasine était plus long à mettre en mouvement que celui de la herse d'une seule pièce ; mais il offrait cet" avantage qu'une seule personne, placée dans la chambre de manœuvre, suffisait pour lever un des pieux et donner passage à un transfuge, en cas de besoin, sans ouvrir une trop large issue à des assiégeants.

La chambre de manœuvre était une salle ou une galerie placée à l'intérieur de la tour portière, au-dessus de la voûte, et dont les ouvertures permettaient aux gardiens de voir, sous leurs pieds, quiconque voulait entrer ou sortir. Ces ouvertures leur permettaient également de tirer ou de jeter des projectiles sur les assiégeants, lorsqu'ils avaient pu franchir le fossé et briser la sarrasine, et qu'un nouveau combat s'engageait sous la voûte.

Cette chambre de manœuvre communiquait avec le moucharabi, galerie basse, crénelée et mascherolée, qui couronnait l'arcade de la herse sur la face extérieure de la tour.

C'est de là qu'on faisait pleuvoir les balles et les pierres sur l'ennemi, pour l'empêcher de détruire la sarrasine.

La tour portière de Briantes, qui contenait ces moyens de défense, était un gros massif ovale, posé dans le sens de sa largeur, sur le bord du fossé. On l'appelait la tour de Yhuis, pour la distinguer de Yhuisset, dont nous parlerons tout à l'heure. L'huis donnait entrée à ce vaste enclos qui contenait la ferme, le colombier, la héronnière, le mail, etc., et qui s'appelait invariable-

ment la basse-cour, parce qu'elle était toujours située plus bas que le préau.

A notre gauche, s'étend le mur élevé du jardin, percé, de distance en distance, d'étroites meurtrières, où l'on pouvait encore, en cas de surprise, se réfugier et harceler l'ennemi, maître de la basse-cour.

Un chemin pavé conduisait tout droit, le long de ce mur, à la seconde enceinte, celle où le second fossé, alimenté par la petite rivière, allait rejoindre l'étang situé au fond du préau.

Sur ce fossé, bordé de sa contrescarpe gazonnée, était jeté le pont dormant, c'est-à-dire un pont de pierre fort ancien, comme l'indiquait son inclinaison en coude par rapport à la tour d'entrée.

C'était une coutume, au moyen âge, que certains antiquaires expliquent en disant que les archers assiégeants, en levant le bras pour tirer, découvraient leur flanc aux archers assiégés. D'autres nous disent que ce coude rompait forcément l'élan d'un assaut. Peu importe.

La tour -de l'huisset fermait ce pont dormant et le préau. Elle avait une petite herse de fer et de bonnes portes de plein chêne garnies d'énormes têtes de clous.

C'était, avec le fossé, la seule défense du manoir proprement dit.

En se donnant la satisfaction d'abattre le vieux donjon de ses pères et de le remplacer par ce pavillon qu'on appelait la grand'maison, le marquis s'était dit avec raison que, bastille ou villa, sa gentilhommière ne tiendrait pas une heure contre le moindre canon. Mais, contre les petits moyens d'attaque dont pouvaient disposer des bandits ou des voisins hostiles, le bon fossé rapide et profond, les petits fauconneaux dressés de chaque côté

de l'huisset, et les fenêtres garnies de leurs meurtrières percées en biais du côté de la basse-cour, pouvaient tenir assez longtemps. Par une habitude de luxe plutôt que de prudence, le manoir était toujours bien approvisionné de vivres et de munitions.

Ajoutons que fossés et murailles, toujours bien entretenus, fermaient le tout, même le jardin, et que, si Aristandre eût pris le temps de la réflexion, il eût emporté Mario hors de la basse-cour, dans le village, et non dans ce jardin, qui pouvait devenir pour lui une prison aussi bien qu'un refuge.

Mais on ne s'avise jamais de tout, et Aristandre ne pouvait pas supposer qu'en un tour de main on ne chassât pas l'ennemi de la place.

Le brave homme ne brillait pas par l'imagination ; ce fut un bonheur pour lui que de ne pas se laisser émouvoir par les figures fantastiques et véritablement effrayantes qui s'offraient à ses regards étonnés. Aussi crédule qu'un autre, il se consulta tout en courant, mais sans cesser de courir sus, et, quand il en eut assommé un ou deux, il se fit ce raisonnement philosophique, que c'était de la canaille et rien de plus.

Mario, collé à la grille du jardin et tout palpitant d'ardeur et d'émotion, l'eut bientôt perdu de vue.

La meule enflammée s'était écroulée ; on se battait dans l'obscurité ; l'enfant ne pouvait suivre que par l'audition des bruits confus les péripéties de l'action.

Il jugea que l'intervention du robuste et brave Aristandre rendait le courage aux défenseurs du manoir; mais, après quelques instants d'incertitude qui lui parurent des siècles, il lui sembla que les assaillants gagnaient du terrain, que les cris et les piétinements reculaient jusqu'au pont dormant, et, dans un court mo-

ment d'affreux silence, il entendit un coup de feu et la chute d'un corps dans la rivière.

Quelques secondes après, la herse de Fhuisset tombait à grand bruit, et une décharge de fauconneaux faisait reculer, avec d'effroyables vociférations, la troupe engagée sur le pont.

Une partie de ce drame incompréhensible était accomplie ; les assiégés étaient rentrés et enfermés dans le préau, les envahisseurs étaient maîtres de la bassecour.

Mario était seul ; Aristandre était probablement mort, puisqu'il- l'abandonnait au milieu ou, du moins, tout à côté d'ennemis qui, d'un instant à l'autre, pouvaient faire irruption dans ce jardin en enfonçant la grille et s'emparer de lui.

Et il n'y avait pas moyen de fuir sans escalader cette grille et sans risquer de tomber dans les mains de ces démons ! Le jardin n'avait d'issue que sur la basse-cour, et ne communiquait en aucune sorte avec le château.

Mario eut peur; puis l'idée de la mort d'Aristandre et peut-être de quelque autre bon serviteur également cher fit couler ses larmes. Et même son pauvre petit cheval, qu'il avait laissé, la bride sur le cou, à l'entrée de la cour, lui revint en mémoire et ajouta à son chagrin.

Lauriane et Mercedes étaient en sûreté, sans doute, et il y avait encore bien du monde autour d'elles, puisque, du côté du hameau, im morne silence attestait que bêtes et gens s'étaient réfugiés tout d'abord dans l'enclos pour recevoir l'ennemi à l'abri des murailles. C'était l'usage du temps, qu'à la moindre alarme, les vassaux vinssent chercher en même temps qu'apporter aide et secours au manoir seigneurial. Ils y accouraient avec leur famille et leur bétail.

— Mais, si Lauriane et ma Morisque se doutent que je suis ici, pensait le pauvre Mario, comme elles doivent être en peine de moi 1 Espérons qu'elles ne me croient pas rentré 1 Et ce bon Adamas , je suis sûr qu'il est comme un foui Pourvu qu'on ne l'ait pas fait prisonnier !

Ses larmes coulaient en silence; tapi dans un buisson d'ifs taillés, il n'osait ni se mettre à la grille, où il pouvait être aperçu par l'ennemi, ni s'éloigner de manière à perdre de vue ce qu'il pouvait encore distinguer de la scène de confusion qui régnait dans la basse-cour.

Il entendait les hurlements des assiégeants atteints par la mitraille des fauconneaux. On les avait emportés à la ferme, et là, sans doute, il y avait aussi des mourants et des blessés du parti des assiégés, car Mario saisissait des inflexions de voix qui ressemblaient à des échanges de reproches et de menaces. Mais tout cela était vague; du jardin à la ferme, il y avait une assez grande distance ; d'ailleurs, la petite rivière gonflée par les pluies d'hiver, se mit à faire beaucoup de bruit.

Les assiégés venaient de lever les écluses et les pelles de l'étang pour grossir les eaux du fossé et les rendre plus rapides.

Une lueur montait au-dessus de la porte du manoir ; on avait sans doute allumé aussi un feu dans le préau pour se voir, se compter et organiser la défense. Celui des assiégeants ne jetait plus qu'un reflet rougeàtre, dans lequel Mario vit flotter rapidement des ombres indécises.

Puis il entendit des pas et des voix qui se rapprochaient de lui, et il crut que l'on venait explorer le jardin.

Il se tint immobile, et vit passer devant la grille, en

dehors, deux personnages , bizarrement accoutrés, qui se dirigeaient vers la tour d'entrée.

Il retint son haleine et put saisir ce lambeau de dialogue :

— Les chiens maudits n'arriveront pas avant lui !

— Tant mieux ! notre part sera meilleure !

— Imbéciles, qui croyez prendre tout seuls...

Les voix se perdirent, mais Mario les avait reconnues. C'étaient celles de La Flèche et du vieux Sanche.

Le courage lui revint tout à coup, bien que cette découverte n'eût rien de rassurant.

Mario n'avait pu ignorer longtemps l'affaire de la Rochaille, et il sentait bien que l'assassin de son père, l'âme damnée de d'Alvimar, était désormais le plus mortel ennemi]du nom de Bois-Doré ; mais ie[concours de La Flèche dans ce coup de main lui fit espérer que Sanche avait pour auxiliaires la bande des bohémiens, les anciens compagnons de misère de l'enfant en voyage.

Il pensa avec raison que ces vagabonds avaient dû s'associer à d'autres bandits plus déterminés ; mais tout cela lui parut moins redoutable qu'une expédition en règle, ordonnée par les autorités de la province, comme on aurait pu le craindre, et, un instant, il eut la pensée de se rendre La Flèche favorable s'il pouvait l'attirer seul de son côté. Mais la méfiance lui revint, lorsqu'il se rappela de quel air brutal et sombre le bohémien lui avait parlé en ce même lieu, quelques mois auparavant.

Il se prit alors à réfléchir sur les paroles qu'il venait d'entendre. Il sentit qu'il avait besoin de sa lucidité pour les comprendre et en tirer parti au besoin.

Sans doute, les envahisseurs attendaient un renfort qui n'arrivait pas assez vite au gré de Sanche. « Ils n'arriveront pas avant lui ! » Le lui ne pouvait être que le marquis, dont on redoutait le retour. « Tant mieux, notre part sera meilleure, » indiquait chez La Flèche l'espoir du pillage. « Imbéciles, qui croyez prendre tout seuls... (ce château, apparemment), c'était l'aveu de l'impuissance des assaillants à faire le siège du manoir avec quelque chance de succès.

Enfin, Mario, qui avait aperçu des figures barbouillées, masquées, horribles, grotesques , des déguisements endossés sans doute par les bohémiens pour épouvanter les paysans du bourg et de la ferme, et qui, malgré sa vaillance, en avait été effrayé lui-même, se trouvait plus rassuré d'avoir affaire à des coquins en chair et en os, qu'à des êtres fantastiques et à des périls inexplicables.

Ne pouvant rien faire pour le moment que de se tenir caché, il attendit que les voix et les pas fussent éloignés de la grille, pour s'en éloigner lui-même et chercher un refuge contre le froid de la nuit dans une des petites fabriques du jardin.

Il pensa avec raison que le labyrinthe, dont il connaissait si bien les détours, lui permettait d'échapper pendant quelques instants à l'éventualité d'une poursuite, et il s'y engagea, en se dirigeant avec certitude vers cette petite chaumière que l'on appelait par métaphore le palais d'Âstrée.

Il y était à peine entré, qu'il lui sembla entendre des pas sur le sable de l'allée circulaire.

Il écouta.

— Ce sont des feuilles sèches que le vent fait tourner, pensa-t-il, ou quelque bête de la ferme qui se sauve ici. Mais, s'il en est ainsi, la grille du jardin serait donc ouverte? Alors, je suis perdu! Mon Dieu! ayez pitié de moi!

Cependant le bruit était si léger, que Mario s'enhardit à regarder à travers le lierre qui tapissait sa retraite, et il vit un petit être qui tournait, indécis , comme pour chercher un refuge dans le même lieu.

Mario n'avait pas eu le temps de fermer la porte de la chaumière derrière lui ; le petit être entra et lui dit à voix basse :

— Est-ce que tu es là, Mario.

— C'est donc toi, Pilar ? lui dit l'enfant, surpris par un sentiment de joie en reconnaissant sa petite compagne qu'il avait crue morte.

Mais il ajouta tristement :

— Est-ce pour me livrer que tu me cherches ?

— Non, non, Mario ! répondit-elle. Je veux me sauver de La Flèche. Sauve-moi, mon Mario, car je suis trop malheureuse avec ce maudit !

— Et comment pourrais-je te sauver, moi qui ne sais comment me sauver moi-même ! . . . Va-t'en d'ici ou restesy sans moi, ma pauvre Pilar ; car ces bandits en te cherchant, vont me trouver aussi.

— Non , non ; La Flèche croit m'avoir laissée là-bas avec le mort !

— Quel mort?

— Ils l'appellent d'Alvimar. 11 est mort l'autre nuit; ils l'ont enterré ce matin.

— Tu rêves... ou je ne comprends pas. N'importe! Tu t'es échappée?

— Oui ; je savais que l'on venait ici pour prendre ton

château et ton trésor : j'ai descendu, en chat, par une toute petite fenêtre , et j'ai suivi de loin la bande. J'espérais qu'on tuerait La Flèche et ces mauvais coquins qui n'ont jamais voulu avoir pitié de moi.

— Quels coquins ?

— Les bohémiens faiseurs de tours que tu connais, et puis beaucoup d'autres que tu ne connais pas, et qui sont venus se mettre avec eux. Ils m'ont bien fait souffrir à Brilbault, va !

— Qu'est-ce que Brilbault? N'est-ce pas uns masuie du côté de...?

— Je ne sais pas. Je ne sortais jamais , moi ! Ils couraient tout le jour et me laissaient avec le malade blessé, qui se mourait toujours, et son vieux domestique, qui me détestait, parce qu'il disait que c'était moi qui portais malheur au monsieur et l'empêchais de guérir. J'aurais bien voulu qu'il mourût plus tôt; car je les détestais aussi, moi, ces Espagnols! et j'ai fait bien des sorts contre eux. Enfin, le plus jeune est mort, au milieu de ces enragés qui buvaient, chantaient et criaient toute la nuit et qui m'empêchaient de dormir. Aussi je suis malade. J'ai toujours la fièvre... C'est peut-être heureux pour moi, ça m'empêche d'avoir faim.

— Ma pauvre fille, voilà tout l'argent que j'ai sur moi. Si tu peux te sauver, ça te servira; mais, bien que je ne comprenne rien à ce que tu me racontes, il me semble que tu as été folle de venir ici , au lieu de t'en aller bien loin de La Flèche. Cela me fait craindre que tu ne sois d'accord avec lui pour...

— Non , non , Mario ! garde ton argent ! et, si tu crois que je veux te livrer , va-t'en te cacher ailleurs, je ne te suivrai pas. Je ne suis pas méchante pour toi, Mario. 11 n'y a que toi au monde que j'aime ! Je suis venue, croyant

que , pendant qu'on se battrait , je pourrais entrer dans ton château et rester chez toi. Mais tes paysans ont eu trop de peur; on en a tué, les autres se sont sauvés dans ta grande cour. Tes domestiques se sont bien défendus; mais ils n'ont pas été les plus forts. J'étais cachée sous des planches, le long de ce mur de jardin, en dedans. Je voyais tout par une petite fente. Je t'ai vu entrer dans la cour, sur ton cheval; j'ai vu un grand homme te renfermer ici. Je ne te reconnaissais pas tout de suite, à cause de tes beaux habits; mais, quand tuas marché pour venir dans cette petite maison, j'ai reconnu ton pas, et je t'ai suivi.

— Et, à présent, qu'est-ce que nous allons faire? Jouer à cache-cache, le mieux que nous pourrons, dans ce jardin, où, sans doute, on va venir fureter?

— Qu'est-ce que tu veux qu'on vienne faire dans un jardin? On sait bien qu'en hiver il n'y a pas de fruits à voler ! D'ailleurs , les maudits ont déjà bien trouvé à manger et à boire dans les grands bâtiments qui sont là-bas ; c'est la ferme, n'est-ce pas ? Je sais bien ce qu'ils font tout de suite quand ils entrent dans une maison qui n'est pas gardée. Je n'ai pas besoin de les voir, va! Ils tuent les bêtes et ils mettent la broche ; ils défoncent les tonneaux; ils enfoncent les armoires ; ils remplissent leurs poches , leurs sacs et leurs ventres. Dans une heure, ils seront tous fous, ils se disputeront et s'estropieront les uns les autres. Ah ! si ton sot domestique ne nous avait pas enfermés ici, il ne serait pas malaisé de nous en aller ! Mais sans doute que le mur de ce jardin a quelque trou par où l'on peut passer le corps? Je suis toute petite et tu n'es pas gros. Quelquefois, en grimpant sur un arbre, on gagne le haut du mur. Est-ce que tu ne sais plus grimper et sauter, Mario?

— Si fait; mais je sais qu'il n'y a ni trou ni arbre qui nous puisse servir à rien. Il y a l'étang qui borde le préau; mais je ne sais pas encore nager. Il a fait trop froid, depuis que je suis ici, pour que j'aie pu l'apprendre. Il y a bien une petite barque que l'on pourrait nous envoyer du château si l'on nous savait ici. Mais comment nous faire voir? il fait trop nuit ; et entendre? l'écluse fait trop de tapage ! Ah ! mon pauvre Aristandre est pris ou mort, puisque...

— ■ Non pas, mon petit comte du bon Dieu ! dit, en dehors, une grosse voix qui essayait de se faire mystérieuse : Aristandre est là qui vous cherche et vous entend.

— Ah! mon cher carrosseux! s'écria Mario en jetant ses bras autour de la grosse tète qui passait par la lucarne basse du petit réduit. C'est donc toi ! Mais comme tu es mouillé, mon Dieu! est-ce du sang?

— Non, Dieu merci ! c'est de l'eau, répondit Aristandre, de l'eau bien froide! Mais je n'en ai pas bu, heureusement pour moi! J'ai été poussé, poussé, emporté malgré moi sur le pont dormant, par nos diables de paysans, qui reculaient pour entrer dans le préau. J'ai vu que j'allais être forcé d'y entrer aussi , et que je n'en pourrais plus sortir pour vous retrouver. Alors j'ai lâché mon dernier coup de pistolet, et j'ai sauté dans la rivière. Coquine de rivière! j'ai cru que je n'en sortirais jamais, d'autant plus que, du château, on a tiré sur moi, me prenant pour un ennemi. Enfin, me voilà! Il y a un quart d'heure que je vous cherche; je me doutais bien que vous seriez dans Yaffinoire (Aristandre appelait ainsi le labyrinthe); mais, depuis dix ans que je le connais, je ne sais pas encore m'y retourner. Allons! il

faut sortir d'ici, essayons ! Laissez-moi faire ! Mais avec qui diantre ètes-vous là ?

— Avec quelqu'un qu'il faut sauver aussi, une petite fille malheureuse.

— Du bourg? Ah! ma foi, ça m'est égal, on la sauvera si l'on peut. Vous d'abord ! Je vais voir ce qui se passe dans la basse-cour; restez là et parlez tout bas.

Aristandre revint au bout de peu d'instants. Il était soucieux.

— S'en aller n'est pas facile, dit-il à voix basse aux enfants. Ah! ces gens du bourg! faut-il qu'ils soient maladroits pour avoir laissé prendre la ferme! Et, à présent que les coquins y font leur soûlerie, si, du château, on faisait une sortie, on les tuerait comme des porcs jusqu'au dernier ! On croit avoir affaire à des démons, et, moi, je dis que c'est des gens déguisés, de la vraie canaille ! Ecoutez-les crier et chanter !

— Eh bien, profitons de leur débauche, dit Mario ; traversons ce bout de cour, où il n'y a peut-être personne, et vitement gagnons la tour de l'huis.

— Oh ! dame ! oui, bien sûr! Mais ils se sont renfermés, les gueux ! Ils savent bien que M. le marquis peut venir dans la nuit, et il faudra qu'il mette le siège devant sa porte !

— Oui, s'écria Mario, c'est pour cela que j'ai vu Sanche aller de ce côté-là, avec La Flèche !

— Sanche ? La Flèche ? vous le savez reconnus ? Ah ! j'ai envie d'aller tout seul tomber dessus ces fameux chefs !

— Non ! non ! dit Pilar ; ils sont plus forts et plus méchants que vous ne croyez !

— Mais, s'ils n'ont fait que fermer l'huis, nous pouvons bien le rouvrir, dit Mario, qui réfléchissait plus vite que le carrosseux. Et, s'ils y ont laissé des gordiens...

eh bien, à nous deux, Aristandre, nous pouvons essayer de les tuer pour passer. Tu délibères ? Il le faut, vois-tu, mon ami. Il faut courir avertir mon père. Autrement, puisque nos gens d'ici sont effrayés, ils laisseront prendre le château. Quand les coquins auront fini de se repaître, ils tâcheront d'y mettre le feu. Qui sait ce qui peut arriver? Allons , allons , carrosseux, mon ami , ajouta le brave enfant en tirant sa petite rapière, prends un pieu, une massue, un arbre, n'importe quoi, et marchons !

— Attendez, attendez, mon mignon maître!' répondit Aristandre, il y a par là des outils... laissez-moi chercher. Bon ! je tiens une pelle ; non ! une tranche ! j'aime mieux ça ! avec ça, je ne crains personne ! Mais, écoutez-moi, savez-vous où est votre papa?

— Non ! tu m'y conduiras.

— Si je sors d'affaire, oui ! sinon, vous serez forcé d'y aller tout seul. Savez-vous où est Etalié ?

— Oui, j'y ai été. Je connais le chemin.

— Vous savez l'auberge du Geault-Rouge ?

— Du Coq-Rouge ? Oui, j'y suis descendu deux fois. Ça n'est pas difficile à trouver, c'est la seule maison de l'endroit: eh bien?

— Votre papa est là jusqu'à dix heures du soir. Si vous arrivez trop tard, allez à Brilbaut ! il y sera.

— Au bas du Coudray ?

— Oui. Il y s^ra avec son monde. La course est longue! vous ne ferez jamais tout ça à pied?

— J'irai à Brilbaut tout de suite, moi, dit Pilar. Je sais le chemin, j'en arrive !

-— Oui, s'écria ie carrosseux; va, petite ! tu avertiras M. Robin. Le connais-tu? Tu n'es pas d'ici?

— C'est égal, je le trouverai.

— Ou M. d'Ars, te souviendras-tu?

— Je le connais, je l'ai vu une fois.

— Alors, marchons ! Ah ! monsieur Mario, si je pouvais mettre la main sur votre cheval ! vous iriez plus vite et sans vous tuer à courir.

— Je sais courir ! dit Mario ; ne songe pas au chevalr c'est impossible.

— Une minute encore, reprit Aristandre, et faites attention. Le pont est levé ; vous saurez bien faire tomber le tablier ? Ça ne pèse rien !

— C'est très-facile !

— Mais la sarrasine est baissée ! Ne vous inquiétez pourtant pas, je vais monter dans la salle de manœuvre. S'il y a du monde, tant pis pour eux, je cogne, je tue, je lève un pieu! Ne vous amusez pas à m'attendre. Passez, filez, volez ! Si le pieu retombe sur la petite, tant pis pour elle; vous n'y pouvez rien, ni moi non plus. A la garde de Dieu! Filez toujours, je vous rattraperai.

— Mais, si tu es...

Mario s'arrêta, le cœur serré.

— Si je suis escofié, vous voulez dire ? Eh bien, vous auriez beau vous en chagriner, il. n'en sera ni plus ni moins. En me plaignant, vous perdrez la tète et les jambes ! Vous ne devez songer qu'à courir.

— Non, mon ami, c'est trop de risques pour toi ; restons cachés ici.

— Et, pendant que nous nous cacherons, si l'on brûle madame Lauriane, votre Mercedes, Adamas... et mes pauvres chevaux de carrosse qui sont là-dedans ! D'ailleurs... Tenez, j'y vais tout seul. Quand ça sera ouvert, vous passerez.

— Allons ! allons ! dit Mario. Tout pour Lauriane et Mercedes !

Et il allait s'élancer hors du jardin, lorsque Pilar le retint.

— Fais attention qu'il doit venir ici d'autres maudi ts, je le sais. Si tu les rencontres, cache-toi bien, car tes habits à boutons d'or reluisent dans la nuit comme des diamants, et, pour avoir tes habits, ils te tueront !

— Une idée ! s'écria Mario. Je vais vitement reprendre mes loques de malheureux qui sont là ?

Le lecteur se souvient du trophée champêtre, sentimental et philosophique, suspendu dans la chaumière en grande cérémonie.

Mario le détacha lestement, et, en deux minutes, jetant là soie, velours et galons, il se revêtit de son ancienne défroque; après quoi, on se dirigea vers Yhuis, en marchant sans bruit et sans dire un mot.

Il n'y avait guère qu'une cinquantaine de pas à faire le long du mur en dehors du jardin. On les fit, sinon sans danger, du moins sans encombre, au bruit des rires, des blasphèmes, des cris et des chants rauques qui partaient de la ferme.

La tour de l'huis était sombre et muette. Aristandre plaça les deux enfants tout près de la sarrasine, Mario en avant, touchant au dernier pieu de gauche. Puis il prit sa main dans la sienne pour lui faire saisir l'anneau de la chaîne qui tenait levé le tablier du pont.

Il ne s'agissait que de faire sortir cet anneau du crochet planté dans la muraille.

Il n'y avait plus un mot à échanger. Autour d'eux, sur l'escalier, sur leurs tètes, pouvaient et devaient se trouver des sentinelles endormies ou inattentives.

Mario ne pouvait serrer les mains du carrosseux dans les siennes, qui tenaient déjà l'anneau sorti et la chaîne tendue. Il porta ses lèvres sur cette main rude et y dé-

posa à la hâte un baiser muet ; c'était peut-être un éternel adieu.

Aristandre, profondément attendri, n'en retira pas moins brusquement sa grosse patte , comme pour dire : « Allons , ne songez qu'à vous , » et , faisant vivement le signe de la croix dans les ténèbres, il monta résolument l'escalier court et roide de la galerie de manœuvre.

— Qui va là? cria une voix sourde que Mario reconnut aussitôt pour celle de Sanche.

Et, comme le carrosseux montait toujours et atteignait le côté gauche de la galerie, la voix ajouta :

— Répondras-tu, balourd? Es-tu ivre? Réponds, ou je fais feu sur toi!

Moins d'une minute après, le coup partit; mais le pieu était levé , Mario lâchait la chaîne , s'élançait sur le pont, et fuyait sans regarder derrière lui.

Il lui sembla qu'on criait l'alerte sur le moucharabi et qu'une balle sifflait à ses oreilles; il n'entendit pas l'explosion, tant il avait le sang à la tête.

Quand il fut hors de portée, il s'arrêta contre un arbre, se sentant défaillir à la pensée de ce qui se passait entre le pauvre Aristandre et les guetteurs ennemis.

Il entendit de grandes clameurs dans la tour et comme des coups de pic contre la pierre. C'était la pioche d' Aristandre qui faisait le moulinet dans l'obscurité; mais il gardait prudemment le silence afin d'être •pris pour un bohémien ivre, et Mario, en cherchant à saisir un éclat de sa voix, au milieu de celles des autres, perdait l'espérance , et , avec l'espérance , le courage de fuir sans lui.

Le pauvre enfant songeait si peu à lui-même, qu'il ne tressaillit même pas en se sentant serrer le bras.

C'était Pilar, qui l'avait devancé à la course, et qui revenait sur ses pas pour le chercher.

— Eh bien, eh bien, qu'est-ce que tu fais là? lui ditelle. Viens donc, pendant qu'ils le tuent ! Quand ils auront fini de le tuer, ils courront après nous !

L'effroyable sang -froid de la petite bohémienne fit horreur à Mario. Elevée au milieu des scènes de violence et de carnage, elle ne connaissait presque plus la peur, et ne soupçonnait même pas la pitié !

Mais, par je ne sais quel enchaînement rapide d'idées, Mario pensa à Lauriane, et toute la résolution dont un enfant peut être capable, lui revint au cœur.

Il reprit sa course , et , faisant signe à Pilar de suivre le chemin d'en bas, il se dirigea vers celui qui monte aux plateaux du Chaumois.

Au bout de dix pas, il tomba en heurtant un objet placé en travers du chemin.

C'était le second cadavre qu'Aristandre lui avait montré en arrivant, et qu'ils n'avaient pas eu le temps de regarder.

En se sentant sur ce mort , Mario fut pris d'une sueur froide : c'était peut-être Adamas ! Il eut le courage de le toucher, et, après s'être assuré que c'étaient les habits d'un paysan, il se remit à courir.

La vue du ciel pâle au-dessus de la plaine nue lui rendit un peu de respiration; l'obscurité l'étouffait. Il prit à vol d'oiseau ; mais une nouvelle terreur l'attendait dans cette plaine.

Une forme pâle et indécise semblait voltiger sur les sillons. Elle venait vers lui. Il chercha à l'éviter; elle le suivait. C'était une bête quelconque lancée après lui. Tous les contes de la veillée des villageois sur la levrette

DE BOIS-DORÉ 9i

blanche et le lutin qui crie : Robert est mort ! lui revinrent à la mémoire.

Mais, tout d'un coup, la bête hennit et se montra d'assez près pour être reconnue. C'était le bon petit cheval de Mario qui l'avait senti de loin , et qui revenait s'offrir à lui.

— Ah ! mon pauvre Coquet ! s'écria l'enfant en saisissant sa crinière, que tu viens donc à point ! et tu me reconnais, pauvre petit, malgré ces habits que tu n'as jamais vus ? Tu as donc eu bien peur, pendant cette méchante bataille ? Tu t'es sauvé tout de suite avant qu'on eût levé le pont, et tu manges là des chardons secs au lieu de ton avoine? Allons, allons! nous souperons tous deux quand nous aurons le temps !

En babillant ainsi à son cheval , Mario raccommodait ses étriers, un peu endommagés dans les buissons. Puis, s'étant mis en selle, il partit comme un trait.

Nous le laisserons courir et reviendrons à Briantes, où la situation des assiégés nous cause quelque souci.

Lorsque Mario et Aristandre étaient arrivés à Briantes, il n'y avait pas un quart d'heure que les bandits y avaient fait leur brusque apparition.

Lauriane allait se mettre à table, lorsque des cris confus et des coups de fusil se firent entendre dans le hameau, — nous pouvons dire, selon la coutume du pays, le bourg , puisque cette petite colonie était anciennement fortifiée ; mais le vieux mur de blocs gallo-romains

était, en vingt endroits, écroulé jusqu'au niveau du sol, et il y avait longtemps que l'on ne faisait plus la dépense d'y placer des portes.

Ces bruits, que les habitants du château et même ceux de la ferme prirent d'abord pour quelque chasse donnée par les villageois à un gros gibier fourvoyé dans leurs enclos, prirent bien vite un caractère plus alarmant, i Chacun s'arma de ce qui lui tomba sous la main, et les batteurs en grange, brandissant leurs fléaux, coururent à la tour de l'huis. Mais ils furent à l'instant repoussés et paralysés par les habitants du bourg , qui , venant de toutes les directions , se trouvaient assemblés aux abords du pont, et, dans leur épouvante, étouffaient et renversaient les gens accourus à leur secours.

La bande des assaillants ne se composait cependant que d'une cinquantaine d'hommes suivis de femmes et d'enfants; mais on se souvient que le marquis avait mis sur pied et envoyé à l'attaque de Brilbault tous les hommes solides et hardis de son petit fief, si bien que la population surprise par les brigands était en ce moment composée aussi de femmes et d'eafants, de vieillards estropiés ou d'adolescents malingres.

La vue des figures horribles affublées par ces bandits produisit l'effet qu'ils s'en étaient promis. Une panique générale s'empara des paysans, et la peur ne leur donna que la force qu'il fallait précisément pour empêcher les bons serviteurs du château de se porter à la rencontre des ennemis.

Un des morts que Mario trouva sur le chemin était un jeune homme infirme qui tomba et fut écrasé sous les pieds des fuyards; l'autre, un pauvre bon vieux qui seul essaya de se retourner contre l'ennemi, et fut assommé par Sanche à coups de crosse.

On n'eut donc que le temps de repasser le pont, et on ne put le lever à cause des traînards qui arrivaient en beuglant et en demandant refuge pour eux et leurs bètes. L'ennemi profita du désordre pour les joindre.

Alors le combat s'engagea sous la voûte de l'huis, où les gens du château, entourés d'enfants qui criaient et d'animaux stupides et immobiles ou blessés et furieux, furent immédiatement forcés de lâcher pied.

A peine furent-ils rentrés dans la basse-cour , que les paysans les abandonnèrent pour aller se jeter sur le pont dormant, et les braves gens, qui n'étaient pas plus d'une dizaine, furent entourés par les bandits et contraints de reculer jusqu'à Fhuisset, au milieu d'une lutte héroïque.

Un des meilleurs, le fermier Charasson, y fut tué; deux autres y furent blessés. Tous y eussent péri, car le terrible Sanche frappait avec une rage désespérée, sans la lâcheté de La Flèche et consorts, « qui se souciaient de pillerie et nullement de recevoir de mauvais coups. »

Réduits à sept, les braves domestiques durent rentrer dans le préau ; ce qui ne fut pas facile, à cause de l'encombrement qui y régnait. L'affaire fut si chaudement poussée par Sanche, qu'une grande partie des animaux resta dehors, ou, prise de vertige, se jeta dans la rivière.

Pendant cette lutte acharnée, mais si rapide, qu'elle avait à peine duré dix minutes, Lauriane et Mercedes s'étaient tenues d'abord tremblantes et muettes sur la plate-forme de l'huisset.

Quand elles virent leurs gens plier, saisies spontanément du courage que donne la peur aux faibles quand ils ne sont pas idiots, elles coururent aux fauconneaux,

9/t LES BEAUX MESSIEURS

qui étaient toujours en état de faire leur office. Elles s'empressèrent d'allumer les mèches et se tinrent prêtes, s'encourageant l'une l'autre, et tâchant de se rappeler ce qu'elles avaient vu faire et enseigner, par manière d'exercice, à Mario et aux jeunes gens de la maison. Mais il n'y avait pas encore moyen de tirer sur l'ennemi, tant qu'il s'étreignait corps à corps avec les défenseurs du manoir.

Mais que faisait Adamas , en ce moment suprême ? Adamas était dans les entrailles de la terre.

On se souvient d'un passage secret, à l'aide duquel on devait, au besoin, faire évader Lucilio.

Ce souterrain , passant sous le fossé , conduisait à un chemin creux que les inondations avaient ensablé depuis quelques années. Adamas s'était imaginé que le déblayement de l'ouverture serait l'affaire de quelques heures de travail de ses terrassiers. Mais le dommage était plus considérable, et, depuis trois jours, on n'avait pas réussi à rendre le passage praticable.

Il allait chaque soir examiner l'ouvrage de la journée, et, pendant la bataille, il était donc là enfoui, faisant son inspection, prenant ses mesures à la toise et ne se doutant pas du vacarme qui régnait au dehors.

Quand il sortit de son trou, qui aboutissait au-dessous de l'escalier de la tourelle , il fut comme ivre pendant quelques instants et se crut halluciné ; mais lui. l'homme aux expédients, il recouvra vite sa présence d'esprit.

11 arrivait juste au moment où les assiégés faisaient irruption dans lé préau et où, chacun perdant la tète l'ennemi allait y pénétrer aussi.

Agile et toujours bien chaussé, en véritable homme chambre qu'il était, il ne fit qu'un saut à la manœuvre

de l'huisset pour abattre la herse, au nez et même un peu sur le dos des assaillants ; si bien que la base de cet instrument de clôture ne joignait pas la terre. Il s'en aperçut à temps.

— Clindor! s'écria-t-il au page éperdu, qui s'apprêtait à fermer les portes devant la herse, arrête, arrête ! D'où vient que la herse ne descend plus ? J'en ai encore un pied au-dessus de la rainure.

Clindor, qui n'était pas bien brave, quoiqu'il fit tout son possible pour l'être, regarda et recula d'horreur.

— Je le crois bien ! dit-il , il y a trois hommes dessous!

— Numes célestes! des nôtres?... Regarde donc, triple veau de lait.

— Non, non, des leurs.

— Eh bien, tant mieux, par Mercure ! Vite ici, du monde ! Montez sur la tète de îa herse ! pesez ! pesez ! Ne voyez-vous pas que ces corps morts serviront aux vivants à passer sous les dents de fer, et qu'une fois sous la voûte, ils mettront le feu à nos portes ! Allons, en bas, vous autres ! A coups de maillet, de pied, de crosse, cassez-moi les tètes qui voudront passer ! Taille tout avec ta faux, vivants et morts, mon brave Andoche ! Et toi, Châtaignier, as-tu encore une charge de plomb? A ce museau rouge qui s'avance!... C'est ça! bravo! Par le dieu Teutatès, c'est bien! en pleine gueule! Ça en fait encore un de moins !

Mêlant ainsi des apostrophes sublimes à des trivialités par lesquelles il daignait se mettre à la portée du petit monde, Adamas vit avec satisfaction la herse tomber tout à fait bur les corps.; et les assaillants reculer jusqu'à la tète du pont.

— A présent, aux fauconneaux! s'écria-t-il. Plus vite

que ça, mes Cupidons ! Allons, mille tonnerres du diable, pointez, pointez ! Faites-moi une fricassée de ces oiseaux de ténèbres!

La petite artillerie du manoir découragea les bandits, qui n'avaient pas de quoi y répondre , et qui , emportant leurs blessés, se décidèrent , en attendant mieux, à aller piller et banqueter dans la ferme abandonnée.

On jeta des veaux et des moutons tout vivants dans la meule embrasée, d'où s'exhala bientôt une acre odeur de toison brûlée. On repoussait, à coups de fourche, les malheureuses bêtes qui voulaient échapper à ce supplice. Elles furent dévorées, moitié crues, moitié en charbons. Les tonneaux du cellier de la ferme furent défoncés. Tout s'enivra plus ou moins, même les enfants et les blessés. On jeta dans le feu le corps du malheureux fermier , et l'on eût traité de même les deux valets prisonniers, sans l'espoir de leur rançon, et cela, en dépit de Sanche, qui ne voulait faire quartier à personne.

Seul, le vieil Espagnol ne songeait ni à manger ni à boire, ni à voler. C'était contre son gré que la bande de Brilbault avait devancé les auxiliaires plus sérieux qu'il attendait impatiemment pour consommer sa vengeance. Il s'inquiétait, non d'y perdre la vie, il en avait fait d'avance le sacrifice, mais de voir échouer son entreprise par la précipitation et l'avidité des misérables qui s'y étaient associés.

Ne pouvant les retenir jusqu'à l'heure où ses véritables alliés devaient ouvrir la marche et conduire l'expédition, il les avait suivis pour ne laisser à personne le soin de torturer les beaux messieurs de Bois-Doré, s'ils avaient la mauvaise chance de tomber aux mains de ces volereaux.

Au milieu du combat, lui, le seul fanatiquement brave, il s'était trouvé naturellement à leur tète. Mais, la bataille gagnée, il n'était plus rien pour eux, et bientôt, comme nous l'avons vu, il dut prendre lui-même le soin d'aller garder la tour de l'huis par où une surprise était à craindre, et d'où il guettait, d'ailleurs, l'arrivée de ceux qui devaient effectuer la prise et le sac du château, par conséquent la perte de tous ceux qui avaient servi de motif ou d'instrument à la mort de d'Alvimar.

Si l'on était plus sage dans le château que dans la basse-cour, on n'y était pas plus calme, et l'on prenait à la hâte toutes les dispositions nécessaires pour se défendre contre un nouvel assaut.

On voyait et l'on entendait l'orgie des bandits, et, si l'on eût voulu sacrifier la ferme, il eût été facile de les en déloger à coups de biscaïens.

Mais, outre qu'on espérait voir arriver du renfort dans la nuit, avant que ces misérables eussent eu la pensée de mettre le feu aux bâtiments de la basse-cour, on craignait de tirer sur les prisonniers, dont on ne savait pas le nombre, et sur le bétail, qui était trop considérable pour passer tout entier dans l'estomac de ces affamés.

On se compta, et l'absence des infortunés qui avaient succombé ou qui étaient pris, fut constatée.

Adamas fit entrer dans le bâtiment des écuries tout le pauvre personnel inutile de la paroisse. On donna à ces malheureux force paille fraîche, en leur prescrivant de se tenir tranquilles et de se lamenter tout bas, ce qui ne fut point aisé à obtenir.

Lauriane et Mercedes s'occupèrent de panser les blessés et de faire souper les enfants.

Pendant ce temps, Adamas postait son monde à tous IL 6

les endroits exposés au feu des assaillants, de manière à le prévenir par le leur, et, pour que personne ne s'endormit, il passa le temps à aller de l'un à l'autre, distribuant des éloges et des encouragements, montrant de l'espoir, de la crainte ou une confiance absolue dans la suite des événements, selon le tempérament de chacun. Le sage Adamas, n'ayant jamais manié d'autre arme que le peigne et le fer à papillotes, remplissait évidemment le rôle de la mouche du coche, rôle qu'il savait rendre utile, et que savent bien nécessaire, parfois, ceux qui connaissent la lenteur et l'apathie berrichonnes.

Quand tout fut réglé, Adamas, épuisé de fatigue et d'émotion, se jeta sur une chaise dans la cuisine, pour reprendre haleine, ne fût-ce que pour cinq minutes, et recueillir ses esprits.

Il avait le cœur bien gros et n'osait confier sa peine à personne. Lui seul savait que Mario ne devait point accompagner son père à Brilbault, et que, s'il n'était pas déjà pris, il pouvait, d'un moment à l'autre, arriver et tomber aux mains de l'ennemi.

Ni Lauriane ni Mercedes ne partageaient son angoisse ; pour ne pas les inquiéter, le marquis leur avait caché ses projets. Selon lui, il ne s'agissait que d'une battue pour laquelle il emmenait son monde. Elles avaient bien pressenti quelque chose de plus sérieux, à son air préoccupé et aux pourparlers qu'il avait eus tout le jour avec s«6. amis et ses gens ; mais elles connaissaient trop sa tendresse paternelle pour craindre qu'il exposât Mario dans quelque danger, et toutes deux s'imaginaient qu'il passerait la nuit au château d'Ars ou au château du Coudray.

Adamas était livré à mille perplexités, se demandant s'il ne devrait pas mettre tout son monde à l'ouvrage

pour achever de déblayer le passage secret, afin de courir par là à la rencontre de Mario, et d'envoyer avertir le marquis, tout en faisant fuir les femmes. Mais il avait trop mesuré le terrain pour ne pas savoir qu'il y en avait encore pour bien des heures, et, pendant ce travail, le château, n'étant plus gardé, pouvait être envahi. Que deviendrait-on alors, enfermé dans ces souterrains sans issue, dont l'entrée pouvait bien ne pas échapper aux recherches des pillards ?

Il fut interrompu dans sa méditation agitée par Clindor, qui s'approchait de lui sur la pointe du pied.

— Que viens-tu faire ici, méchant page? lui dit-il avec humeur.

Et, sans songer qu'il se reposait lui-même, il ajouta :

— Est-ce une nuit pour se reposer?

— Non! je le sais, répondit le page; mais je cherche...

— Qui? Parle vite !

— Le carrosseux ! ne l'avez-vous point vu ?

— Aristandre? L'aurais-tu vu, toi, que tu le cherches? Réponds donc 1

— Je ne l'ai point vu dans le château ; mais, aussi vrai que vous êtes la, je l'ai vu sur le pont dormant, pendant qu'on s'y cognait.

— Mort de ma vie! il n'est point céans, j'en réponds! Mais Mario ! il devait le ramener ! As-tu vu Mario ?

— Non; j'y ai bien pensé, j'ai bien cherché des yeux : Mario n'y était pas.

— ■ Alors, Dieu soit loué ! Si Mario eût été avec lui, tu n'aurais pas vu l'un sans l'autre. Il ne l'aurait pas quitté d'une semelle. Il ne se serait pas jeté dans la bataille ! Sans doute, monsieur aura gardé l'enfant et renvoyé le carrosseux pour nous le faire savoir. Mais ce pauvre carrosseux!... Tu dis qu'il se battait?

— Comme trente diables !

— J'en suis bien sûr ! et après?

— Après, après... la herse est tombée, et j'ai couru pour fermer les portes.

— Par l'enfer! elle est peut-être tombée sur.., Vite: prends ce flambeau, viens !

— Non, non ! J'ai vu les gens écrasés. .11 n'en était pas.

— Tu n'as pas bien vu, tu avais peur!

— Peur, moi? Par exemple !

— C'est égal, viens, je te dis !

Et Adamas courut rouvrir les portes et regarder en tremblant les cadavres aplatis sous les dents de fer. On les avait, en outre, tellement mutilés, que ce spectacle atroce fit tomber la torche des mains du page.

Adamas se releva en jurant; mais, à la lueur de la torche fumante près de s'éteindre dans le sang, il vit Aristandre debout derrière lui.

— Ah ! mon ami ! s'écria-t-il en se jetant à son cou. Mario ? où est Mario ?

— Sauvé ! dit le carrosseux, et moi aussi, non sans peine ! Vite un verre de genièvre ou de brandevin ! les dents me claquent, et je ne veux pas mourir, sacrebleu î je peux encore être bon à quelque chose céans !

— Comme te voilà fait, mon pauvre ami ! dit Adamas, qui le conduisit vite dans la cuisine, où Clindor lui versa à boire ; d'où diable sors-tu ?

— De l'étang, parbleu ! répondit le carrosseux, qui était couvert de vase : par où serais-je entré? Il y a un quart d'heure que je piétine dans les herbes et dans la boue.

Et, arrachant ses habits en lambeaux, il se mit nu devant le feu, disant :

— Regarde, Adamas, si je ne perds pas trop de sang, et arrête- moi ça, mon vieux, car je me sens faible !

Adamas l'examina ; il avait quelque chose comme dix blessures et autant de contusions.

— Numes célestes! s'écria Adamas; je ne vois pas uns place nette sur ton pauvre cadavre !

— Cadavre toi-même ! s'écria le carrosseux en avalant une nouvelle rasade. Me prends- tu pour un revenant? Et si, je reviens de loin ; mais me voilà mieux : j'ai le cuir épais comme celui de mes chevaux, Dieu merci ! Ne me laisse pas saigner, voilà tout ce que je te demande. Ça ne vaut rien pour un homme de perdre le sang de son corps.

Adamas le lava et le pansa avec une merveilleuse adresse.

Grâce, en effet, à l'épaisseur de son cuir et à la force herculéenne de ses muscles, le blessé n'avait rien de trop grave.

— Et l'enfant? disait Adamas tout en le rhabillant avec des vêtements secs que Clindor avait couru lui chercher : l'enfant a donc été en danger ?

Aristandre .raconta tout jusqu'au moment où il avait levé le pieu de la sarrasine.

— L'enfant a passé, ajouta-t-il; car les gueux qui étaient sur le moucharabi ont tiré sur lui, mais ils ne l'ont pas touché. Je tenais le coquin de Sanche à la gorge dans ce moment-là. J'aurais pu l'étrangler, mais je l'ai lâché pour courir sur le moucharabi, et j'ai vu Marie qui filait comme le vent; alors, je suis tombé sur les deux autres coquins. Je n'avais qu'une tranche, mais je les ai mis dans une jolie déroute, va! Le Sanche est revenu sur moi avec sa rapière cassée, et, de la poignée, il me voulait, je crois, écorner, car il me la portait à la

tête et à la figure, quand il ne rencontrait pas l'estomac. Ah! le vieux enragé, qu'il tape dur ! Avec ça que j'étais déjà blessé et que je n'avais pas ma force ! Mais, tout de même, ça m'a réchauffé un peu, parce que j'avais déjà traversé l'étang pour rejoindre mon mignon Mario dans le jardin, et que je grelottais. C'est égal, je n'ai pas pu en faire une fin, de ce vieux satan, et voilà tout ce qui m'a chagriné. Quand j'ai entendu que les autres arrivaient à son secours, je me suis laissé couler dans l'escalier de la manœuvre, et, comme il n'a pas la jambe aussi leste qu'il a le bras lourd, j'ai pu regagner le jardin sans qu'il sût où j'avais passé. De là, ma foi, je n'avais plus rien à faire qu'à revenir ici par l'étang, et me voilà.

— Carosseux ! s'écria Adamas, qui, contrairement à bien des humains, admirait sincèrement les exploits dont il se sentait incapable, tu es aussi grand que les plus grands héros de M. d'Urfé ! et, si monsieur m'en croit, il te fera représenter en tapisserie dans son salon, pour éterniser la mémoire de ton courage et de ton bon cœur.

— S'il ne s'agit que d'être grand, répondit le naïf carrosseux, je peux dire que j'ai la taille. Mais ça m'est égal, je vais voir mes chevaux; après quoi, nous aviserons à faire une petite sortie pour débarrasser la bassecour de cette vermine. Qu'en penses-tu, mon vieux?

Ce n'était pas trop l'avis du sage Adamas.

Pendant qu'ils discutaient leurs plans d'attaque et de défense, nous rejoindrons Mario, qui arrive en vue du grand arbre dont se couronne,, encore aujourd'hui, le terrier d'Etalié.

L'enfant regarde les étoiles, que, dans sa vie de ber-

ger, il a appris à connaître : il est environ neuf heures et demie.

A cette époque, une seule maison s'élevait dans cette solitude; c'était une hôtellerie en même temps qu'une sorte de rendez-vous de chasse.

L'éminence , située au milieu de vastes plaines giboyeuses, étant souvent honorée de la halte des seigneurs du pays qui se réunissaient pour courre le lièvre, et pour dîner ou souper à l'enseigne du Geaidt-Rouge l.

C'est ce qui explique comment une auberge assez petite, et située assez près d'une vrille pour ne pas prétendre à arrêter d'opulents voyageurs, possédait, dans la personne de maître Pignoux, hôtelier du GeauU-Rouge, un cuisinier du plus rare mérite.

Lorsque tes gentilshommes du pays se donnaient le plaisir de la pèche aux étangs de Thevet, ils envoyaient vitement quérir maître Pignoux, qui venait, avec sa femme, dresser sa cantine au bord de l'eau, et qui leur servait, sous quelque belle feuillade, ces merveilleuses matelotes (on disait alors étuvées) qui avaient fait sa réputation. Il se transportait aussi dans les villes et châteaux pour les noces et festins, et en eût remontré, disait-on, aux maîtres-queux de M. le Prince.

L'auberge du Geault était solidement bâtie, à deux étages assez élevés, et couverte en tuiles d'un rouge criard qui se voyaient d'une lieue à la ronde. Protégé par les seigneurs du voisinage, maître Pignoux avait obtenu la permission de mettre une girouette sur son toit, privilège nobiliaire auquel il disait avoir droit, puisqu'il avait si souvent occasion d'héberger la noblesse. Aux cris aigres et incessants de cette girouette, qui semblait

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