L'UNITÉ FRANÇAISE
... Je suis stlipéfaiL de voir à quel point on ignore la France.
Qu'on ignore, qu'on méconnaisse sa faculté spéciale, certaine électricité qui par moments fait sa grâce, dans d'autres ses explosions, ses retours inattendus qui feraient sauter le monde; — qu'on l'ignore, je le comprends. Les plus illustres génies dans l'étranger n'ont pas pu eux-njêmes s'en faire la notion.
(1) M. G. Lanson disait encore en 1911, dans une conférence de l'Alliance française de New-Yoric :
« Nous sommes une nation de paysans, de paysans attachés au sol^ dévoués à leur travail, entraînés à l'économie. »
V. France of To-daij, dans The Norifi American Revieiv, avril 1912, p. 460.
(2) Extr. de la France devant V Europe.
Mais ce qui est de simple fait, ce qu'on peut lire en cinq cents livres d'histoire, de droit, de statistique, jusque dans les almanachs, comment donc l'ignorezvous, savante (si savante!) Allemagne (1)?
Consultez les naturalistes, consultez la physiologie. Tâchez d'apprendre une fois ce que c'est que l'unité organique. Un seul peuple l'a, — la France.
C'est le peuple le moins démembrable, celui où la circulation étant rapide et parfaite, un membre ne peut se séparer.
Tout ce que vous n'avez pas, sous ce rapport, nous l'avons. L'ideniiié de la loi, de la Flandre aux Pyrénées, s'est faite (nullement à l'époque récente qui la décréta), mais depuis des siècles, par le travail insensible, tout-puissant, de la jurisprudence. L'unité administrative, la machine de Colbert, copiée de tant de nations souvent si maladroitement, chez nous n'a été que trop forte, faussée parfois, mais elle est une garantie essentielle de la personnalité nationale qu'on ne changera pas aisément. L'unité de circulation s'est accomplie justement dans ces vingt dernières années, non par les seuls chemins de fer, mais par les routes, surtout par des milliers de sentiers tout nouveaux. La vie, le sang du Languedoc, de la Provence, en un moment coule en Alsace.
(1) Savante Allemagne. Michelet lui-même est lun de ceux qui ont le plus contribué à répandre en France une haute idée delà culture allemande. On vantait volontiers la capacité d'érudition des Allemands après avoir vanté leurs facultés philosophiques. V. ce que dit Renan (Discours et Conférences, p. 119) sur « la grande école allemande de science et de critique ».
QU'EST-CE QUE UESPRIT FRAIVÇAIS? 26
Couper là-dedans, grand Dieu ! Ce sont des veines et des artères. Couper, c'est tuer le tout.
Une chose extrêmement antique, et très propre à ce pays-ci, c'est la perfection singulière avec laquelle la fusion des races s'y est accomplie, l'échange et le mariage des diverses populations. Que vous êtes loin de cela ! Combien de siècles faudra-t-il pour changer l'unité fictive qu'on vous a bâclée ces jours-ci en une réelle union (1)? Dites-moi quand le Prussien sera aimé du Bavarois? Je vous répondrai : « Jamais. »
Les forts souvenirs du passé, la grande tradition commune, les fraternités militaires, ont fort resserré nos liens. Tous les pères ont combattu, souffert, souvent péri ensemble. L'âme commune est dans leurs fils.
Une chose très singulière, qui montre comme en tout cela dans l'unité matérielle s'infiltre l'unité morale, c'est que des provinces qu'on croirait de races différentes et qui parlent des dialectes non français, sont justement plus françaises que le reste. La Bretagne, avec sa langue à part, n'en est pas moins le roc, le primitif silex sur lequel est bâtie la France. La Lorraine en Jeanne d'Arc fut son épée, et bien d'autres de nos terribles soldats (celui qui couvrit de son corps la retraite de Moscou) (2). C'est notre vail-
(1) Allusion à la constitution de l'empire allemand en 1871. Le roi de Prusse fut couronné empereur à Versailles. C'est en Bavière que les protestations furent les plus nombreuses et les plus véhémentes.
(2) Le maréchal Ney (1769-1815), qui devait être fait prince de la Moskowa, était fils d'un tonnelier de Sarrebourg.
lante Alsace, héros de travail et de guerre, c'est Strasbourg, nous l'avons dit, qui a inspiré le chant où est l'âme vraie de la France, généreuse, pacifique et clémente en pleins combats.
Voilà notre forte unité.