L'AMOUR DE LA DANSE ET L'AMOUR DANS LA DANSE
trouverai nullement ridicule, parce que sa réponse signifiera clairement : « J'ai Tamour de la danse et je danse toutes mes amours. » C'est pourquoi Tenivrement qui se lit sur le visage de la Rieuse suffit à évoquer l'image totale de la Danse.
Il est bon cependant, pour l'analyste, de considérer isolément, chez le danseur, ces deux sentiments qui tendent à se résoudre l'un dans l'autre.
L'amour de la Danse, nous le voyons clairement peint sur le visage de n'importe quelle créature s'abandonnant à son penchant pour le rythme corporel. Mais nulle part il ne s'affirme avec une intensité plus troublante que chez les andalouses, exécutant leurs pas nationaux, d'une si exquise, d'une si douloureuse sensualité. Broyant les castagnettes, leurs mains s'érigent, au bout des longs bras onduleux, ardeuts pistils de chair, qui distillent du rythme, et, sous les crépitements secs, nés de leur crispation nerveuse, tout le corps, lentement, sourdement, irrésistiblement commence à danser, comme, sur un hypocrite feu de braise, de l'eau se mettrait à bouillir.
Ce qui, chez le danseur, donne, à cette passion pour son art, un caractère d'acuité si frappant, c'est précisément encore la concomitance absolue entre la conception des attitudes et leur réalisation. Le danseur produit son œuvre d'art au fur et à mesure qu'il la pense et la jouissance matérielle du mouvement . lexci-
tation physique du corps accompagne, chez lui, l'excitation spirituelle de l'imagination, qu'elle entretient et qu'elle surchauffe.
C'est pour cela que les philosophes et que les ministres des religions redoutent et condamnent un art, qu'ils ne considèrent, eux non plus, que sous son jour le plus dangereusement orgiastique. S'agit-il des spectacles qui, sous le nom de danse, visent à des exhibitions malsaines et sans réelle beauté, dont on pourrait dire, retournant l'adage, que je donnais plus haut comme devise à la grâce : Moles agitât mentem? Je n'ai pas à les juger du point de vue moral, qui n'est pas le mien; mais je les réprouve, moi aussi, avec horreur : ils sont si laids 1 et la laideur est, pour l'esthéticien, le péché suprême.
S'agit-il des danses de salon ? Si leur aimable monotonie charme des couples bons enfants, je ne m'irriterai point contre elles ; il faut bien que la jeunesse s'amuse. Et cet amusement-ci, paré de candeur, d'entrain et de simplicité, ne va pas sans un attrait vieux comme le monde et contre lequel ne prévaudront jamais les Portes du Ciel. Mais la danse mondaine d'amateurs, aux frôlements sournois, aux étreintes déguisées, avec sa sottise de faux art, débile débauche parée d'élégance, où la gaieté fait place à la pose, où la vanité s'installe sur un piédestal d'érotisme sceptique, on aura beau me parler de son « style », de son (( chic », de sa «pudeur possible », je l'abandonne aux foudres des Eglises, parce que niaise, prétentieuse,